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Dans une conférence prononcée en 1973, l’anthropologue Roger Bastide faisait remarquer que « la mort des dieux institutionnels », loin d’avoir mis fin à la dimension du sacré, avait ramené celui-ci à l’état « sauvage ».

Un peu plus tôt, en 1938, un philosophe autrichien, Eric Voegelin , avait créé l’expression de « religions politiques ». Il écrivait : « lorsque Dieu lui-même est devenu invisible derrière le monde, ce sont alors les contenus de ce monde qui deviennent divins. » Et Voegelin de relever la manie des modernes d’élire l’une des réalités de ce monde afin de lui conférer un statut d’exception. Nous érigeons, en particulier, disait-il, l’Etat, la science, la race ou la classe comme « Realissimum » et organisons, autour de cet « être le plus réel », l’équivalent d’un véritable culte religieux. Ainsi des « religions intramondaines », ajoutait-il prennent la place des anciennes religions « supramondaines ».Il est bien vrai que les aspirations et les passions religieuses, qu’on pouvait croire promises au dépérissement par le « désenchantement du monde », inscrit au cœur de la modernité par Max Weber, ont été réorientées, au XX° siècle, vers la politique.

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Se vérifiait l’aphorisme fameux de l’humoriste catholique anglais Gilbert Keith Chesterton, « lorsque les hommes ne croient plus en Dieu, ils ne croient pas en rien, ils se mettent à croire en n’importe quoi . »

Ce sont les totalitarismes qui ont porté au plus haut degré d’incandescence la sacralisation de la politique. A travers un système de dogmes et de rituels, ils ont cherché à transformer le corps social en une masse de fidèles ; les totalitarismes ne se contentaent pas de l’obéissance passive, autrefois exigée par les Etats autoritaires, ils exigeaient la participation enthousiaste à des extases collectives , encadrées par une « élite sacrée » qui, à la manière des grands prêtres d’autrefois, devaient être considérés comme les interprètes inspirés de Vérités indiscutables. Dans "Les religions de la politique", l’historien italien Emilio Gentile écrit : « Aujourd’hui, parmi les Républiques démocratiques européennes, seule la France du XX° siècle garde l’empreinte d’une politique sacralisée. » (243) Et d’explique que le martyrologue national, son « hagiographie », œuvre de la République anti-cléricale, ont été habilement réconciliés par le général de Gaulle avec la tradition catholique. Gentile remarque aussi que François Mitterrand, en organisant, « au Panthéon, le plus grand temple de la religion républicaine, un nouveau « rite de religion civile, s’est montré digne élève de son maître et rival.

Mais aujourd’hui ? Qui aurait l’idée de faire de la fête des copains du Fouquet’s en 2007 l’équivalent du dépôt d’une rose sur la tombe des Saints républicains par Mitterrand en 1981 ? Vous avez beau faire, Régis Debray, je ne crois guère à la capacité de l’homo festivus à s’inventer du sacré ; au moins si on conserve à celui-ci « le mysterium tremendum », le sentiment d’effroi qu’il est censé provoquer chez la créature, ce « sentiment de n’être rien face à ce tout autre », dont parlent les classiques, Rudolf Otto (Le sacré, 1917) et Mircea Eliade, Le sacré et le profane (1957).

Du religieux, au sens de « ce qui lie les individus ensemble », il en conserve, sous une forme dégradée et quasiment parodique – concerts de rock et matchs de foot. Mais si, comme le disait Philippe Muray, « l’industrie de l’enthousiasme est devenue une sorte de devoir d’Etat », j’ai l’impression que les masses répondent de plus en plus à ces injonctions venues d’en haut par une ironie – dont Baudrillard avait fort bien compris la nature.

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Brice Couturier
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