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Sommes-nous menacés par un nouvel anti-intellectualisme ? Non, je ne parle pas de la médiocrité assez courue qui veut que la valeur d’une existence se mesure à la possession ou pas d’une montre de valeur avant cinquante ans. Il s’agit d’une menace autrement plus sérieuse puisqu’elle surgit d’un secteur de la société considéré à tort ou à raison comme une avant-garde, j’ai nommé : les fous du numérique, les passionnés du digital, en bon français : les geeks .

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L’un des fondateurs de Wikipedia, l’encyclopédie en ligne, Larry Sanger a lancé un cri d’alarme au début de ce mois sur son blog : et si les geeks nourrissaient sans l’avouer une haine de la connaissance et de la transmission ?

L’interrogation n’est pas nouvelle, mais venue sous la plume du fondateur d’une des plus grandes réussites numériques de ces dernières années, elle prend un tout autre relief. C’est un connaisseur, un geek lui-même, qui s’inquiète de cette nouvelle forme de dénigrement du savoir.

Quelles formes concrètes prend ce dénigrement ? Tout commence avec un combat qu’il a perdu. Larry Sanger pensait que les articles de Wikipedia devaient être revus par des experts, ce qui finalement ne s’est pas fait, au terme d’un véritable débat entre les fondateurs. C’est à ses yeux un premier symptôme d’une croyance aveugle dans l’intelligence collective.

On comprend ce qu’il veut dire, mais l’argument se retourne, Wikipedia est dans l’ensemble une belle réussite, et puis il faut s’y faire, les nouvelles technologies consacrent la figure de l’amateur. En tout cas, difficile d’affirmer que sur Wikipédia, les collaborateurs sont des ennemis du savoir…Mais si pourtant, insiste-t-il. Bien souvent cet amour de Wikipedia fait bon ménage avec une détestation des véritables spécialistes, et la conviction que le savoir n’a plus besoin d’être appris et mémorisé parce que tout est à portée de main, à portée de clic, n’importe quelle recherche, dans n’importe quel domaine.

Larry Sanger date ce nouveau courant d’anti-intellectualisme d’il y a deux ou trois ans, au moment où le succès de Facebook et Twitter se confirme, au moment où Nicholas Carr publie son fameux article : Google nous rend-il stupide ?

Cet article est un tournant : en se demandant si nos capacités de concentration ne sont pas en train de s’émousser devant les lectures faciles et rapides que la Toile nous propose, en s’interrogeant sur nos aptitudes à mémoriser quand l’ordinateur le fait pour nous, Nicholas Carr a suscité un énorme débat, dont notre auteur ne retient que le pire : trop nombreuses ont été à ses yeux les réactions qui ont avalisé la thèse d’un changement dans le rapport au savoir. Trop nombreux ceux qui ont contesté le rôle central de la mémorisation dans l’apprentissage. Pour Larry Sanger, au contraire, il n’y a pas de pensée sans mémorisation, c’est l’appropriation par l’esprit humain qui transforme une donnée en savoir.

C’est une conviction qui est en soi contestable, les calculatrices de poche n’ont pas rendu les enfants plus mauvais en maths.

Mais là où Larry Sanger marque des points c’est quand il fait le lien entre ces positions et les critiques qui pleuvent sur les livres. Et là, on découvre l’existence d’un courant dont on ignore à peu tout en France : un certain courant de geeks reprocheraient aux livres non pas leur forme papier, mais plus profondément leur mode de rapport au monde : un livre, c’est une personne, seule, qui parle avec autorité inadmissible, à l’heure de l’intelligence collective. Ces suspicions sur le livre s’articulent à une critique de l’enseignement scolaire, un mode de transmission devenu prétendument inutile et démodé.

Bref, il y aurait comme une forme d’arrogance de ces passionnés à l’encontre du savoir classique, un accent de futurisme à la Marinetti proférant qu’un fil twitter est plus beau que l’Iliade ou la Victoire de Samothrace

Mais que pèsent-ils vraiment ? Ce nouvel anti-intellectualisme dont Larry Sanger tente d’esquisser les contours est pour l’instant minoritaire, ou du moins confiné chez les fous des nouvelles technologies, assez loin de dominer, tout de même, l’espace public.

Et puis les avant-gardes contaminent-elles vraiment la société ? Y a-t-il là autre chose qu’une posture belliqueuse, provocatrice, et sans lendemain ? On espère que non !

Références

L'équipe

Julie Clarini
Production