France Culture
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Le regretté Tony Judt avait consacré ses ultimes forces à rédiger un essai consacré à la « restauration de la social-démocratie » - tel était le sous-titre de son dernier livre, « Contre le vide moral ». Le grand historien britannique y écrivait que l’idée de socialisme était une idée épuisée, « une idée du XIX° siècle, dont l’histoire appartient au XX° siècle ». Une idée qui avait échoué « sous ses formes et incarnations diverses », mais en particulier, relevait-il, à cause de la terrible image qu’en avaient donnée les régimes communistes d’URSS et d’Europe centrale. Il définissait classiquement le socialisme comme une volonté de transformation radicale de remplacement du capitalisme par un régime fondé sur l’économie administrée. Et la social-démocratie, il la caractérisait, à la manière de ses prédécesseurs, comme « un compromis ».

« Elle supposait, écrivait-il l’acceptation du capitalisme – et de la démocratie parlementaire – en tant que cadre dans lequel on s’occuperait désormais des intérêts jusque-là négligés de larges pans de la population ». (p. 196) Mais il relevait aussi que la social-démocratie, qui suppose un Etat puissant, passe par une souveraineté nationale entière. Et il prenant l’exemple du premier septennat de François Mitterrand, il relevait que les promesses du candidat socialiste, en 1981, de « passer outre aux règlementations et dispositifs européens et d’inaugurer une ère d’autonomie (socialiste) », n’avaient pu être tenues longtemps. « Deux ans plus tard, François Mitterrand avait changé de cap », écrivait Judt, s’alignant sur les exigences de l’Union européenne, resserrant les liens avec l’Allemagne.

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N’est-ce pas un remake de cette vieille histoire que nous vivons ? Le quinquennat de François Hollande a démarré sur la proclamation que le pacte de stabilité budgétaire serait renégocié qu’il exigerait de ses partenaires européens un « pacte de croissance » passant par une stimulation de la consommation et la mise en chantier de grands travaux d’infrastructure. Les Allemands lui ont répondu : « réformes de structure » assouplissement du marché du travail, baisse des charges, compétitivité, balance commerciale.

Nous avons souscrit des engagements précis en matière budgétaire. François Hollande s’était engagé à rétablir l’équilibre sur la durée du quinquennat, en repassant sous la barre des 3 % dès l’année dernière. Malgré de très fortes hausses d’impôts, cet objectif n’a pas été atteint. La France a alors obtenu un délai supplémentaire de deux ans, mais** nous sommes désormais sous surveillance** . Surveillance de la Commission, de la BCE et des marchés, dont nous dépendons pour le financement de notre dette. La croissance attendue pour inverser la courbe du chômage n’est pas au rendez-vous. Pire : le redémarrage de l’économie européenne, visible en Grande-Bretagne, en particulier, semble contourner la France. Nous sommes intégrés dans de vastes ensembles.

Seule, une Marine Le Pen peut croire que l’on peut s’en affranchir, décréter « la France seule » et gérer le pays comme une monade leibnizienne. La relance keynésienne dans un seul pays n’est pas moins impossible que le socialisme dans un seul pays.

Le risque de l’échec donne des ailes : François Hollande a entrepris un tournant social-libéral :** la politique de l’offre remplace la vieille idée socialiste de la relance par la consommation** . Le président ne peut pas plus l’avouer aujourd’hui que François Mitterrand ne pouvait se proclamer social-démocrate, en 1988, alors que Rocard était à Matignon et que Bérégovoy à l’Economie et aux finances, libéralisait comme jamais. Mais le tournant est spectaculaire. Le président de la République est acquis à l’allègement des charges des entreprises, afin de rétablir leur compétitivité. Il se prononce, comme avant lui Nicolas Sarkozy, sur un alignement de la fiscalité les touchant sur celle de l’Allemagne. Et il y a de la marge : c’est 38 % chez nous, 24 % chez eux... Et contrairement à Nicolas Sarkozy, cette fois, il ne compte pas sur le relèvement de la TVA pour financer la politique familiale, mais sur des économies budgétaires draconiennes.

Sur le plan politique, le coup est très audacieux. Car il place la droite dans une position impossible : elle ne saurait dénoncer l’annonce de réformes qu’elle réclame depuis 7 ans, sans les avoir mises en oeuvre elle-même. Déjà l’UDI annonce qu’elle qu’elle soutiendra le projet s’il est effectivement adopté. Quant à l’UMP, elle paraît proprement écartelée entre un Fillon, tenté par l’ouverture, et un Copé, fermé à tout compromis. Pourtant, des échéances capitales sont devant nous et la défense de l’intérêt national exigera peut-être le rassemblement.

Toute la question est dorénavant : **le président de la République aura-t-il la majorité nécessaire pour conduire cette politique ** ? Ne suppose-t-elle pas une réforme profonde d’institutions qui ont été conçues pour opposer frontalement un bloc de gauche à un bloc de droite ?

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