La chambre de Tante Léonie dans la maison de Marcel Proust à Illiers-Combray (Eure-et-Loir)
La chambre de Tante Léonie dans la maison de Marcel Proust à Illiers-Combray (Eure-et-Loir) ©Getty - Maurice Rougemont/Gamma-Rapho
La chambre de Tante Léonie dans la maison de Marcel Proust à Illiers-Combray (Eure-et-Loir) ©Getty - Maurice Rougemont/Gamma-Rapho
La chambre de Tante Léonie dans la maison de Marcel Proust à Illiers-Combray (Eure-et-Loir) ©Getty - Maurice Rougemont/Gamma-Rapho
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"Longtemps je me suis couché de bonne heure". L’incipit de À la Recherche du Temps perdu est au moins aussi célèbre que son auteur, mort le 18 novembre 1822. Mais il serait injuste de réduire une œuvre de sept volumes à cette seule phrase, tout comme l’art proustien de l’incipit à ce seul moment.

Longtemps je me suis couché de bonne heure, l’incipit de à la Recherche du Temps perdu s’est prêté à toutes les plaisanteries des écrivains les plus potaches. Contentons-nous de citer ici les 35 variations sur un thème de Marcel Proust de Georges Perec et notamment les Variations numéro 19 :

Longtemps je me suis bouché de bonne heure
Longtemps je me suis douché de bonne heure
Longtemps je me suis mouché de bonne heure
et enfin Longtemps je me suis touché de bonne heure (de bonne heure, par bonheur en trois mots)

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Mais il est assez injuste de réduire non seulement La Recherche du temps perdu à cette seule phrase, mais aussi l’art proustien de l’incipit à ce seul moment. Car la "Recherche" se compose de sept volumes, chacun portant titre, et commençant par une phrase – ce que nous pourrions appeler des incipits internes, des intercipits. L’un des plus beaux est, selon moi, celui qui en ouvre le 5e volume, La Prisonnière : "Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur, et avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait."

Personnages en personne
29 min

Cette phrase est magnifique, parce qu’elle est toute en mouvement – le mouvement de la conscience vers l’éveil, le mouvement du temps, le mouvement de la lumière, celui du regard qui se tourne vers la fenêtre et le mouvement de l’intuition, qui fait deviner la météo au narrateur. Ce passé indéterminé de répétition, dont on ignore si c’est un souvenir d’enfance, qui rappelle le début du texte, le moment où Marcel se couchait encore de bonne heure, ou une vérité du début de ce 5e volume, dont la première page, après cette phrase toute en regard, déroule les synesthésies. Car ce qui amène le temps qu’il fait au narrateur, avant la vue, c’est l’ouïe : ce sont les sons venus de la rue qui lui apprennent s’il fait beau temps ou s’il pleut. La première phrase joue comme un leurre ; elle crée une tension entre les mots liés à la vue, le regard aveuglé par la cloison, la fenêtre, la raie de jour, et ceux qui vont venir, les bruits de la rue, le glissement du tramway, et puis, génie proustien, tous les sens glissent sur la page : l’ouïe permet de passer à Albertine dissimulée dans une chambre, dont seule la voix parvient à Bloch, avant de céder la place au toucher et au goût mêlé, lorsqu’il est question de la langue de la bien aimée Albertine et du baiser quotidien…
L’Intercipit de La Prisonnière, tout comme celui, interminablement beau, du Temps Retrouvé, sont autant de preuves qu’À la recherche du temps perdu non seulement commence sept fois, mais surtout ne s’achève jamais...

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