Pierre Schaeffer, le 16 octobre 1974
Pierre Schaeffer, le 16 octobre 1974 ©AFP
Pierre Schaeffer, le 16 octobre 1974 ©AFP
Pierre Schaeffer, le 16 octobre 1974 ©AFP
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1973 | Dans "Dialogues", Raymond Aron et Pierre Schaeffer s’entretiennent sur les mouvements de contestation de 1968 et abordent également l’opposition entre soviétisme et capitalisme, la question des religions et de la spiritualité, les déceptions de la société productiviste ainsi que l’écologie.

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Un jour de 1973, se croisant par hasard dans un couloir de la Maison de la Radio, le compositeur Pierre Schaeffer et le sociologue Raymond Aron eurent envie de parler ensemble de deux ou trois des choses qui travaillaient les esprits des sociétés occidentales depuis, et même avant, le printemps de 1968. À partir de cette rencontre fortuite s'enclencha pour l'émission Dialogues, une discussion enregistrée au débotté entre ces deux esprits aussi libres que non conformistes.

Qu'avaient-ils donc à se dire, ces deux-là, de si urgent ? Si l'on se fie au déroulement de la conversation, on peut supposer que ce fut sans doute à l'initiative de Pierre Schaeffer, qui était le directeur du Service de recherche de la RTF, au sein de la Maison de la Radio, que le dialogue eut lieu. D’un ton amical mais sans complaisance, Pierre Schaeffer donnait à Raymond Aron l’occasion de s’exprimer sur certains éléments de sa pensée apparaissant aux yeux de certains comme contradictoires. La conversation débutait sur la comparaison entre les sociétés soviétiques et les sociétés occidentales capitalistes, dont Raymond Aron était incontestablement l’un des plus éminents spécialistes.

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Raymond Aron, vous prenez parti. Vos préférences sont visibles pour l’un des systèmes. Mais en critiquant l’idéologie soviétique, vous laissez entendre avec précision que les mêmes erreurs idéologiques se commettent dans l’autre système.

Raymond Aron rappelait alors implicitement que le niveau de trahison du système soviétique vis-à-vis de sa propre idéologie, était supérieur à celui du système capitaliste.

Il y a chez moi deux hommes, il y en a un qui dit : "Toutes les sociétés trahissent leur idéal", et il y a un deuxième homme qui ajoute : "Le degré de la trahison varie de société à société."

Mais c’est au mouvement de contestation de la jeunesse, autour de mai 1968, qu’était consacrée la majeure partie de ces Dialogues. Pierre Schaeffer laissait, là encore, à Raymond Aron l’occasion de s’exprimer sur l’apparente contradiction de ses points de vue, avant et pendant les évènements.

Pendant les dix ans qui ont précédé l’explosion de 1968 j’avais été un critique exceptionnellement sévère de la vieille Université française et d’un coup, au cours des journées de mai 1968, je me suis transformé aux yeux des autres en un défenseur d’un système que je détestais. Les gens ont dit : "Il aime tellement être contre qu’en toute circonstance, il trouve le moyen de s’opposer même à ce qui devrait correspondre à ses préférences." (…) Ce que je reprochais à mes collègues c’était de courir après ces jeunes révolutionnaires, après avoir refusé pendant vingt ans toutes les réformes raisonnables qu’on leur demandait. Ce que je déteste en tant que citoyen c’est la capitulation morale. Et ce qui m’était odieux dans les journées de mai 1968, c’était la capitulation morale des prétendues élites devant un mouvement de jeunes gens qui avaient des aspects sympathiques, mais qui en tout état de cause ne devaient pas provoquer cette abdication.

La discussion se poursuivait ensuite sur les questions spirituelles et religieuses, Pierre Schaeffer dénonçant fermement le fait que celles-ci aient été reléguées au second plan dans nos sociétés industrielles.

Nous avons une mauvaise hygiène. Aucun de nos de enfants n’a le sentiment qu’il faut s’arrêter quelques instants dans la journée. Ce qui est intéressant c’est de s’arrêter pour méditer. Je pense qu’une hygiène mentale où le corps et l’esprit sont appelés à refaire de nouvelles alliances oubliées par les occidentaux [est nécessaire].

Raymond Aron, à son tour, évoquait les limites des sociétés industrielles, mais davantage en terme de déception sociale.

La société productiviste atténue les rigueurs de la misère, elle n’atténue guère les écarts de richesse. D’autre part, dans la mesure où la condition de la productivité c’est la rigueur, de la discipline, elle enlève à beaucoup d’individus le sens de la liberté de telle sorte que la réussite même matérielle a son prix. On peut dire que le progrès social ou humain ne suit pas le progrès matériel.

Ces Dialogues se terminaient par une ouverture sur la question environnementale, les deux protagonistes évoquant le problème central de la pollution dans les sociétés productivistes, et la nécessité, probablement inévitable pour des raisons écologiques, d’une stabilité de la croissance à terme.

Dans quelle mesure une société qui depuis une vingtaine d’années s’est organisée pour se transformer à un certain rythme et en vue d’un certain but, peut-elle, sans reculer d’effroi, envisager de transformer son rythme de transformation ? Car c’est ça le problème que crée la formule du taux de croissance zéro. Là-dessus, je demanderais la permission d’un autre entretien !

  • Par Roger Pillaudin
  • Dialogues… Pierre Schaeffer et Raymond Aron sur les mutations de la société (1ère diffusion : 13/02/1973 sur France Culture)  
  • Indexation web : Etienne Rouch (Documentation sonore de Radio France)
  • Archive Ina-Radio France

L'équipe

Dans l'atelier de restauration de l'Ina, antenne Radio France
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Albane Penaranda
Production
Antoine Dhulster
Production déléguée
Hassane M'Béchour
Collaboration
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Albane Penaranda
Production déléguée
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Réalisation