Sortir de la nuit comme d'un long tunnel : "La vie des pigeons" par Baha Abu Shanab

France Culture
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Où il sera question d'une longue aube, d'un tunnel de plusieurs heures, d'une grande vie, des différents âges de la nôtre, de la guerre au Yémen, de ses impasses, d'un tournage de 17 ans.

C’est la nuit et ça se passe dans un tunnel. On le regarde ce tunnel, vide d’abord et on se demande qui de la nuit ou de ce lieu étroit et sombre est arrivé en premier. On le sait bien. Il y a juste comme ça des lieux qui peuvent épaissir encore les heures nocturnes. En faire un maillage serré, qui assombrit encore. Ca se passe à un moment où on s’éveille à peine, en sursaut, en pensant avoir manqué l’heure. On pourrait la manquer l’heure, ici, dans ce tunnel. Il ne faut rien prévoir. Ou alors s’oublier totalement. Mettre sa vie de côté pendant quelques heures et juste essayer d’avancer. C’est la nuit, il est 4 h du matin. Des hommes distribuent parfois de rares gobelets de cafés à ceux qui veulent. Il y a une timidité à les prendre. A s’en sentir autorisé. Priver les dizaines d’autres derrière soi. Alors on sort une cigarette. On est serrés et on avance. Mais la fumée de cigarette ici n’est pas un problème. Elle tient chaud, donne à la nuit son odeur de chez soi. C’est un long tunnel où parfois des fils barbelés viennent obstruer l’étroit chemin. Alors quelques hommes devancent la foule pour essayer de le dégager. Au prix de blessures et d’acrobaties. Au dessus il y a une caméra de surveillance, alors les gestes doivent être clairs. Ne pas tromper. Il s’agit ici de dégager un chemin. On ne dégrade rien. On ne franchit aucune ligne. On reste dans les clous. Même s’ils blessent. C’est le passage quotidien du checkpoint 300 entre Bethléem et Jérusalem. Un monde où pendant une heure, un peu plus, au milieu de la nuit, des milliers d’hommes et de femmes se fraient un chemin vers le travail. Où le temps passe lentement mais où le temps mort n’est pas autorisé. Un marchand près du check point explique comment fonctionne le cadran horaires. Lever 2h, arrivée au bout du tunnel vers 4h, parfois 5h. Retour à 17h. Pas de temps pour les autres. Tout juste le temps pour le coucher des enfants quand on en a. Tout juste l’argent pour une journée, quand on en a. C’est l’objet d’un documentaire signé du jeune cinéaste palestinien Baha Abu Shanab. Et on peut le voir en ce moment sur le site de Mediapart, qui organise un festival Ciné-Palestine, jusqu’au 11 juin prochain. La vie des pigeons. C’est le titre de ce film où en un quart d’heure la durée du temps, étirable dans la nuit, prend toute sa place. Où certains jeunes hommes excédés de se laisser voler du temps, montent sur les barrières, essaient de faire le chemin le long de ce tunnel comme en équilibre, sur le moindre appui trouvé sur les parois. Des ombres volantes en hauteur au dessus de la masse. Au dessus de l’attente, au dessus de la nuit. Voir au dessus des têtes, au bout du tunnel, le soleil qui va bientôt se lever lui aussi.

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