Frameries, avril 2021: le comité citoyen La Nature sans Friture s'oppose à l'extension de Clarebout.
Frameries, avril 2021: le comité citoyen La Nature sans Friture s'oppose à l'extension de Clarebout.
Frameries, avril 2021: le comité citoyen La Nature sans Friture s'oppose à l'extension de Clarebout. ©Maxppp - JULIEN WARNAND
Frameries, avril 2021: le comité citoyen La Nature sans Friture s'oppose à l'extension de Clarebout. ©Maxppp - JULIEN WARNAND
Frameries, avril 2021: le comité citoyen La Nature sans Friture s'oppose à l'extension de Clarebout. ©Maxppp - JULIEN WARNAND
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Résumé

Chaque année, la Belgique exporte trois millions de tonnes de frites surgelées, selon la RTBF. Derrière ces chiffres énormes, il y a Aïcha, grièvement brûlée à l’huile de friteuse, Betty, agricultrice endettée face aux industriels patatiers, ou Philippe, riverain d’une usine de frites en souffrance.

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Chaque année, la Belgique exporte trois millions de tonnes de frites surgelées, selon la RTBF. Mais quel est l'envers du monde de la frite ? Grasse et croustillante, comfort food par excellence, la frite a fait la prospérité de la Belgique. Elle a néanmoins un côté sombre, que nous vous proposons de découvrir aujourd'hui - et qui saute aux yeux quand on se penche sur les conditions de fabrication des frites, patates sautées et autres croquettes... 

“L’accident aurait pu être évité”

Aïcha habite à Givet, dans les Ardennes. Comme beaucoup de frontaliers, elle travaille en Belgique, dans l’usine de frites surgelées Clarebout. Elle aime son métier, et tout se passe pour le mieux, jusqu’au jour où elle est la victime d’un accidnet du travail. Alors qu'elle prélève un échantillon, la friteuse à côté de laquelle elle se tient déborde. Elle reçoit "une douche d'huile de friture" à cent soixante-dix degrés sur tout le corps. Brûlée au troisième degré, elle est transférée à l’hôpital des grands brûlés à Lille.

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"Lorsque je me suis réveillée, j’ai pleuré, parce que j’ai pris conscience de mon état. Je me suis dit : je suis mutilée à vie, je vais être handicapée à vie." Aïcha

Aïcha a subi une greffe de sa propre peau, avec plus de mille deux cents agrafes. Aujourd'hui, elle considère que son accident aurait pu être évité et dénonce le manque de matériel de protection mis à disposition des employés. Surtout, elle fustige l’inaction de l'entreprise Clarebout qui minimise la gravité de ce qui lui est arrivé. Elle demande reconnaissance, et une indemnisation.

"C'était déjà arrivé, ce débordement de goulottes, quinze jours avant mon accident, d'ailleurs j'ai été témoin. Je l'ai dit, et ce n'est que que suite à mon accident qu'ils ont mis une note de service de sécurité en place." Aïcha

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28 min

“Aucun agriculteur n’ose s’opposer aux industries !”

Depuis plus de vingt-cinq ans, Betty et son mari gèrent une exploitation de pommes de terre, anciennement ferme de bétail, non loin de Bruxelles. Betty raconte les expropriations qu’elle et son mari subissent régulièrement à cause de travaux d’expansion industrielle autour de la capitale belge. Mais ils subissent également une autre pression, qui vient cette fois des industriels auxquels ils vendent leurs pommes de terre.

"Les industries sont de plus en plus difficiles et de plus en plus exigeantes. Ils nous ont demandé de stocker des pommes de terre dans les meilleures conditions, ce qui nous a amenés à construire un hangar pour 200 000 euros." Betty

Betty décrit l’industrie de la frite comme une "mafia", où les industriels sont tout-puissants. Ils fixent le prix de la pomme de terre et les termes des contrats, et négligent les réglementations auxquelles sont soumis les agriculteurs.

"Nous avons un contrôle très strict qui s'appelle l'AFSCA [Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire] et qui nous interdit d'acheter des pommes de terre à d'autres agriculteurs pour livrer. Quand, en 2018, nous avons été confrontés à un gros problème de sécheresse, nous avons eu 40% de notre rendement en moins, et nous avons avisé l’usine Vervaecke qu’on ne pouvait pas livrer. Ils nous ont facturé le coût des pommes de terre." Betty

Impossible pour Betty et pour son mari d’acheter des pommes de terre à un autre agriculteur pour honorer le contrat et éviter de payer. Contraint de prendre un avocat, le couple tente d’avoir gain de cause, se dressant contre les industries de la frite qui "ont une influence dans tous les milieux".

28 min

“Ça sent la friture, nuit et jour...”

Philippe Mouton est riverain d'une usine de frites surgelées en Belgique. Lui qui a grandi dans la région de Comines-Warneton, il a été témoin de la généralisation de la culture de la pomme de terre, qui a peu à peu remplacé toutes les autres cultures, au fur et à mesure que "le fritier Monsieur Jan Clarebout__" développait son empire industriel. Chaque jour, l'usine à côté de chez Philippe, une usine Clarebout, prend de plus en plus de place, et ne cesse de s'agrandir.

L'usine de frite Clarebout Potatoes à  Comines-Warneton, en 2021.
L'usine de frite Clarebout Potatoes à Comines-Warneton, en 2021.
© Maxppp - Leyla Vidal - BELPRESS

"Ça a été petit à petit. Ça a d'abord été une usine pour trois cents tonnes par jour de pommes de terre. Et puis il y a eu une demande pour agrandir des hangars, puis pour un frigo de trente mètres de haut, puis pour agrandir la station d'épuration, puis pour faire une route pour accéder à l'usine, puis encore, pour faire un deuxième frigo. Ça fait maintenant plus que le double de ce qu'il y avait au début. On se demande quand ça va s'arrêter." Philippe

Entre l'odeur de friture, l'odeur de pourriture, la pollution de la rivière et la pluie de gras qui tombe du ciel, Philippe, qui est aussi échevin de la commune de Comines-Warneton, est en colère. Il se bat aujourd'hui pour que la qualité de vie des riverains, mais aussi le paysage soient respectés.

Les protestations à Frameries en avril 2021.
Les protestations à Frameries en avril 2021.
© Maxppp - JULIEN WARNAND/EPA
28 min

Merci à Nicolas Taiana, journaliste d'investigation en Belgique, qui est à l'origine de cette enquête, publiée sous le titre “La frite belge, ses subsides et ses dégâts” dans le magazine Wilfried au printemps 2021, et dont il a également tiré un documentaire d’investigation pour la RTBF, La frite surgelée : un univers impitoyable, diffusé le 3 mars 2021.

Merci à Philippe Mouton, Aïcha, Betty et Guy Godard, Louisa et Ali Maiz, Elisabeth Dumoulin, l'équipe de la friterie Maison Antoine de la place Jourdan à Bruxelles (les meilleures selon Stéphanie Thomas) et Aurélie Augier.

  • Reportage : Stéphanie Thomas
  • Réalisation : Anne-Laure Chanel
  • Mixage : Bruno Mourlan et Julien Doumenc

Chanson de fin : “Conrad" de Ben Howard.