Neo (Keanu Reeves) dans le bureau de l'Architecte, dans "Matrix Reloaded" (L.et L.Wachowski, 2003).
Neo (Keanu Reeves) dans le bureau de l'Architecte, dans "Matrix Reloaded" (L.et L.Wachowski, 2003). - Warner Bros
Neo (Keanu Reeves) dans le bureau de l'Architecte, dans "Matrix Reloaded" (L.et L.Wachowski, 2003). - Warner Bros
Neo (Keanu Reeves) dans le bureau de l'Architecte, dans "Matrix Reloaded" (L.et L.Wachowski, 2003). - Warner Bros
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Logiciels espions traquant à distance les faits et gestes de l’employé, appels intempestifs, questions insidieuses, “enquêtes de moralité” secrètes, accusations infondées… Quand les patrons s’immiscent dans la vie des salariés, jouant avec les limites de la légalité : souriez, vous êtes surveillés.

Hélène a été surveillée par ses employeurs via un logiciel espion installé sur son ordinateur. Le patron d'Hocine l'a accusé d'être un braqueur de banques après avoir fait une demande illégale de casier judiciaire, sans le prévenir. Ce que la surveillance fait aux salariés : deux histoires d'espionnage au travail.

“Je n’avais plus le droit à l’erreur...”

Pour Hélène, tout commence par une erreur, certes dommageable, mais explicable. Alors qu’elle est en arrêt maladie, cette architecte d’intérieur d’une trentaine d'années continue à travailler, allongée sur son lit : "J’étais tellement motivée par mon travail et tellement investie que je n’ai pas mis de limite." Mais quand on est sous traitement et que l'on prend chaque jour des opiacés, l’étourderie ou l'erreur d'inattention arrivent vite. Et un jour, Hélène oublie de dessiner les prises électriques sur le plan d'un magasin qu'elle doit concevoir. Une erreur qui va lui coûter cher et faire perdre un client à l'entreprise. Lorsque ses patrons s’en aperçoivent, ils changent complètement d’attitude envers Hélène.

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"La relation de confiance avec mes patrons prend comme un méchant coup dans l'aile. On est passé d'une relation quand même très complice à quelque chose de beaucoup plus patriarcal, condescendant, intrusif. Mon patron a commencé à vouloir regarder ma production, à gérer mes dossiers, mon temps de travail. Je me suis retrouvée coincée." Hélène

La situation dure ainsi pendant dix ans, restant à l’état de statu quo, jusqu’à ce que le confinement arrive et que le télétravail s’impose. Hélène emporte son ordinateur de travail chez elle, et avec lui, un nouveau logiciel, Time Tracker, qui "analyse les clics, les mouvements de souris, les fichiers ouverts, le temps de travail dessus, le temps de latence de la souris". Du jour au lendemain, raconte Hélène, "mes patrons avaient la capacité de savoir en temps réel ce que je faisais". Une perspective qui n’alarme pas immédiatement la jeune femme. Désormais mère d’un enfant en bas âge, elle adapte son temps de travail à sa vie de famille, comptant sur la compréhension de la direction. Elle ne s’attend pas à la surveillance abusive qui va se mettre en place.

"Je me suis rendue compte qu'en fait, je n'existais plus. J'étais totalement retirée de mon travail. Mon travail ne m'appartenait plus. Ils pouvaient envoyer des mails de mon ordinateur sans que je sois derrière. C'est de la violation de l'intimité. C'est comme si vous aviez votre prof de conduite à côté de vous alors que vous avez vingt ans de permis. Ce n'est même plus un droit de regard, c'est de l'ingérence : vous perdez la maîtrise de ce que vous faites." Hélène

28 min

"Ça durait depuis des années, et toute la direction était au courant !”

Hocine entre chez Ikea en 2002, à l’âge de dix-neuf ans. Malgré l’image décontractée et chaleureuse que veut renvoyer la direction de l'entreprise, il se rend rapidement compte que la relation avec les salariés n’est pas tout à fait fondée sur la confiance.

"Mon responsable m'annonce devant les clients qu’il avait eu l'information comme quoi j'avais un casier judiciaire pour un braquage à main armée. J'étais complètement perdu : je n'ai jamais eu de démêlés avec la justice." Hocine

Ce n’est que dix ans plus tard que le jeune homme comprend ce qu’il s’est passé ce jour-là, où on l'a accusé à tort d'avoir dissimulé un passé criminel. Hocine, devenu entre-temps délégué syndical au sein de l'entreprise, est contacté par un collègue qui vient de faire une découverte capitale. Dans la base de données d’Ikea Franconville, accessible à toute l’entreprise, se trouve un disque dur avec des informations confidentielles sur l’ensemble des employés. Dans ces dossiers, Hocine et son collègue découvrent "des factures pour enquête de moralité". Ils sont ébahis, mais pas dupes : "On a tous compris ce que ça voulait dire." Prenant la mesure de la situation, les deux collègues décident de révéler au grand jour les pratiques douteuses de leurs employeurs. L’enquête est lancée. Hocine découvre alors une autre facette de cette surveillance qu’il était loin de soupçonner.

"Aujourd'hui, lorsque j'adresse un mail à ma direction ou que je fais une tâche quelconque dans l'entreprise, je me demande toujours si je vais être observé, si ce que je fais va être interprété d'une certaine manière. Tout ce qu'on fait, on l'analyse dix fois avant de le faire. C'est très lourd psychologiquement : on se dit qu’ils vont juste attendre la petite faille, la petite erreur commise pour nous sauter à la gorge." Hocine

28 min

Merci à Hélène, à Hocine et à Julien.

Reportage : Clara Garnier-Amouroux

Réalisation : Emily Vallat

Chanson de fin : "Un Instant Précis" de Diabologum.

L'équipe

Sonia Kronlund
Sonia Kronlund
Sonia Kronlund
Production
Jeanne Coppey
Collaboration
Clara Garnier-Amouroux
Production déléguée
Emily Vallat
Réalisation
Sonia Kronlund
Sonia Kronlund
Sonia Kronlund
Coordination