Le centrale nucléaire de Tricastin se situe à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme).
Le centrale nucléaire de Tricastin se situe à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme).
Le centrale nucléaire de Tricastin se situe à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme). ©AFP - PHILIPPE DESMAZES
Le centrale nucléaire de Tricastin se situe à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme). ©AFP - PHILIPPE DESMAZES
Le centrale nucléaire de Tricastin se situe à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme). ©AFP - PHILIPPE DESMAZES
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Résumé

La centrale de Tricastin, située dans la Drôme, fait partie des plus anciennes du parc nucléaire français. Elle suscite de nombreuses inquiétudes, à la fois parmi les écologistes, mais aussi au sein même d'EDF - au point que certains employés en viennent à passer devant la justice...

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En 2020, Samuel, militant de Greenpeace, s'introduit dans la centrale nucléaire de Tricastin pour alerter sur le vieillissement de cette installation qui date de 1974, et sur sa dangerosité potentielle. Il est convoqué au tribunal de Valence quelques mois plus tard.

Hugo est nommé chef du service de pilotage et de surveillance de la centrale du Tricastin en 2016.  A l'approche de la quatrième visite décennale, qui doit ouvrir la voie à l'exploitation de la centrale pour dix années supplémentaires, il observe des dissimulations et des minimisations d'incidents au sein des équipes de direction. En octobre 2021, face à la non prise en compte de ses alertes, il dépose plainte contre EDF et contre la direction du Tricastin devant le tribunal judiciaire de Paris pour "mise en danger de la vie d’autrui", "infractions au code pénal, au code de l’environnement, au code du travail et à la réglementation relative aux installations nucléaires" et pour "harcèlement".

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Des risques importants

Samuel a grandi à Narbonne, près de l'usine Orano de Malvési qui traite environ un quart de l'uranium mondial pour en faire du combustible nucléaire. La question de l'impact environnemental et social du nucléaire l'intéresse donc tout particulièrement. Parmi les répercussions de l'industrie nucléaire, dont il faut selon lui avoir conscience, il cite d'une part les mines d'uranium au Niger, pays qui est le premier fournisseur d'Orano, et d'autre part l'enfouissement des déchets à Bure, dans la Meuse, sur le site de Cigéo (Centre industriel de stockage géologique). Samuel invite tout consommateur d'électricité à garder ces réalités très matérielles à l'esprit, et à ne pas appuyer sur l'interrupteur à la légère.

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"C'est le premier pas vers un véritable questionnement social pour qu'on se demande si on veut vraiment de l'électricité. Est-ce qu'on est sûr que c'est ça qu'on veut ?" Samuel

Samuel est opposé à l'utilisation de l'énergie nucléaire et milite pour le démantèlement de la centrale. Il raconte l'action du 21 février 2020 menée avec Greenpeace, l'opération #StopTricastin : une action directe, mais non-violente, même si elle vaut aux militants un passage devant la justice.

Mais il n'est après tout pas nécessaire d'être fermement opposé au nucléaire pour alerter sur la manière dont il est exploité. Hugo se dit ainsi "amoureux et passionné du nucléaire", mais, pour lui, il est primordial de respecter la loi en matière de sécurité. C'est là ce qu'il appelle la "culture sûreté", un principe incontournable dans le monde du nucléaire, selon lequel aucune autre considération, surtout économique, ne doit prendre le pas sur la sécurité industrielle. Cet axiome est en principe garanti par l'Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), à laquelle le groupe EDF est tenu de rapporter tout incident et toute défaillance du système. Mais Hugo comprend bientôt, en travaillant à la centrale du Tricastin, que le principe de transparence n'est pas toujours respecté.

"J'ai toujours pensé naïvement que la boussole de chacune et chacun des salariés au sein d'une centrale nucléaire, c'était la sûreté totale et absolue, et qu'aucun enjeu, quel qu'il soit, ne pouvait justifier que la sûreté ne soit pas la priorité. Je me suis vite rendu compte que ce n'était pas le cas." Hugo

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"La plainte était le seul moyen de me faire entendre"

Lorsque Hugo est témoin de dissimulation de problèmes techniques au sein de la centrale, comme des inondations ou des surchauffes, il tente de le signaler, mais ses supérieurs hiérarchiques l'en empêchent. Pourtant, explique-t-il, "les moyens humains et matériels ne sont pas adaptés" à la gestion de ces incidents, et il y a donc urgence à faire prendre conscience à sa hiérarchie de l'ampleur du problème. Effaré par le management de ses supérieurs, mais surtout très inquiet des conséquences dramatiques que pourraient avoir ces manquements à la loi, Hugo décide alors de porter plainte, et se place ainsi dans la position délicate et parfois dangereuse du lanceur d'alerte.

Si l’ASN conteste toute dissimulation, les propos d'Hugo ont été confirmés par les faits. En décembre 2021, une fuite de tritium a été signalée dans les eaux souterraines près de la centrale. Suite aux révélations d'Hugo, une enquête publique a été ouverte et est actuellement en cours.

EDF conteste les accusations d'Hugo

Suite à la plainte d’Hugo, Clément Baudet, notre collaborateur, a contacté l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) pour entendre sa version des faits. Mais il lui a été impossible d’obtenir une interview, à cause de la procédure judiciaire en cours.

Contacté par courriel, EDF indique également ne pas pouvoir répondre  de vive voix aux questions de Clément Baudet sur le sujet, mais propose des éléments écrits. L'entreprise assure - nous citons - que "la sûreté des centrales nucléaires est la priorité d’EDF" et que "la transparence et le respect de la réglementation sont scrupuleusement appliqués et respectés sur tous les sites".

Par ailleurs, dans un droit de réponse publié par Le Monde à la suite de l’interview de Hugo que le journal avait fait paraître, le groupe EDF a apporté un démenti formel à ses accusations et a précisé que la situation du salarié était bien connue du site du Tricastin et de l'entreprise. Selon EDF, Hugo est en conflit ouvert avec son employeur et sa hiérarchie depuis plusieurs années, et a jusqu'ici été débouté des quatre actions intentées contre le groupe auprès des instances judiciaires et administratives. EDF ajoute que les résultats de l’inspection réalisée en mars 2018 n’ont pas montré de défauts notables en termes de transparence du site, et que, en moyenne, la centrale du Tricastin déclare annuellement un nombre d’événements significatifs qui reste dans les standards des sites français.

En 2019, la quatrième visite décennale du réacteur numéro un du Tricastin a également été jugée "assez satisfaisante" par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN).

Le 13 janvier 2022, une enquête publique a été lancée sur le sujet pour récolter l’avis des citoyens. La décision de la prolongation de l'exploitation du réacteur n°1 de Tricastin devrait être validée officiellement par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) courant 2022.

Nous reproduisons ici le droit de réponse publié par le journal Le Monde :

*A la suite de l’article "Nucléaire : un cadre de la centrale du Tricastin dénonce une “politique de dissimulation” d’incidents de sûreté" (*Le Monde du 12 novembre), nous avons reçu, au titre du droit de réponse, le courrier suivant de Sabine Le Gac, directrice juridique du groupe EDF :

"En réponse à l’article du Monde publié le 13 novembre 2021, intitulé "Nucléaire : un cadre de la centrale du Tricastin dénonce une "politique de dissimulation" d’incidents de sûreté", dans lequel il est fait état de la plainte portée par un salarié de la centrale nucléaire du Tricastin, EDF souhaite revenir sur certains éléments en y apportant des précisions et rectifications.

En préambule, nous réaffirmons que la sûreté des centrales nucléaires est la priorité d’EDF. La transparence et la réglementation sont scrupuleusement appliquées et respectées sur tous les sites. Les déclarations des événements significatifs de sûreté, de radioprotection ou d’environnement auprès de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) sont réalisées, après caractérisation, soit en fonction de critères stricts et établis, soit parce qu’ils présentent un intérêt au titre de l’amélioration continue de nos activités. Chaque centrale nucléaire est par ailleurs dotée d’une filière indépendante de sûreté chargée d’évaluer en continu le niveau de sûreté des installations, et disposant d’un droit d’interpellation auprès de la direction du site ou de l’entreprise si elle ne s’estime pas suffisamment écoutée. En outre, l’ensemble des activités de chaque centrale est réalisé sous le contrôle de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, qui réalise tous les ans de nombreuses inspections.

Concernant la situation spécifique de la centrale du Tricastin, la division de Lyon de l’ASN a souligné la transparence dont fait preuve le site et les relations de confiance existantes. Tous les deux ans, des inspections ASN sur le thème du management de la sûreté sont réalisées, et toutes les caractérisations d’événements significatifs sont mises à la disposition de l’ASN pour échanges et éventuels réajustements.

Les résultats de l’inspection réalisée en mars 2018 n’ont pas montré de défauts notables en termes de transparence du site. Enfin, en moyenne, la centrale du Tricastin déclare annuellement un nombre d’événements significatifs dans les standards des sites français.

Ainsi, dans son rapport annuel pour l’année 2017 édité en 2018, l’ASN considère que les performances globales de la centrale nucléaire du Tricastin en matière de sûreté nucléaire et de protection de l’environnement rejoignent l’appréciation générale que l’ASN porte sur la performance du parc nucléaire EDF.

EDF tient donc à opposer un démenti formel aux graves accusations proférées à son encontre et celle de la direction de la centrale du Tricastin et relatées dans l’article du Monde, portant sur une prétendue politique de dissimulation des évènements, le non-respect généralisé des procédures et l’existence d’intimidations envers la filière indépendante de sûreté.

La situation du salarié interviewé dans l’article du Monde est bien connue du site du Tricastin et d’EDF. Ce salarié, en conflit ouvert avec son employeur et sa hiérarchie depuis plusieurs années, a été débouté des quatre actions qu’il a intentées jusqu’ici auprès des instances judiciaires et administratives : alerte pour harcèlement non caractérisée après enquêtes d’un cabinet indépendant puis de l’inspection du travail, plainte contre sa hiérarchie classée sans suite par le Procureur, contestation de ses conditions de reprise d’activité écartée par le juge prud’homal puis en appel. L’entreprise se tient à l’entière disposition des autorités compétentes pour apporter tout l’éclairage nécessaire sur les faits allégués et rétablir leur vérité. En outre, l’entreprise se réserve la possibilité d’engager toute action utile à la défense de ses droits.

Le Groupe EDF est un groupe responsable, qui a fait de la sûreté de ses installations sa priorité et qui est particulièrement respectueux de ses collaborateurs qu’elle sait investis au quotidien dans leurs missions."

Merci à Samuel, Hugo, Magali, Perrine, Delphine et The Signals Network.

Reportage : Clément Baudet

Réalisation : Yaël Mandelbaum

Mixage : Fabien Capel

Chanson de fin : "Bush Rap" de Nicolas Repac.

Pour aller plus loin :