Une manifestation des "gilets jaunes" à Lyon le 11 mai 2019
Une manifestation des "gilets jaunes" à Lyon le 11 mai 2019
Une manifestation des "gilets jaunes" à Lyon le 11 mai 2019 ©AFP - Jean-Philippe Ksiazek
Une manifestation des "gilets jaunes" à Lyon le 11 mai 2019 ©AFP - Jean-Philippe Ksiazek
Une manifestation des "gilets jaunes" à Lyon le 11 mai 2019 ©AFP - Jean-Philippe Ksiazek
Publicité
Résumé

Avec les Gilets jaunes, les manifs climat, les révoltes algériennes, soudanaises, hongkongaises, etc. la rue semble être redevenue un espace du combat politique. Les rencontres de Pétrarque s'ouvrent avec un dialogue entre l’architecte Roland Castro et l'économiste Julia Cagé.

avec :

Roland Castro (architecte-urbaniste), Julia Cagé (Économiste, spécialiste de l’économie des médias).

En savoir plus

La rue est-elle redevenue un espace de combat politique ?

La rue est-elle redevenue un espace de combat politique ?

Au premier jour des Rencontres de Pétrarque de ce lundi 1er juillet, il s’agit d’évoquer les mobilisations et en particulier celles des Gilets jaunes qui ont secoué l'actualité politique et sociale en France et de voir en quoi elles nous renseignent sur l’état de notre démocratie, et de réfléchir à la façon d’intégrer les citoyens dans le débat démocratique et les décisions politiques.

Publicité

Les gilets jaunes ont occupé les rond-points et défilé chaque samedi depuis novembre, les lycéens se sont mobilisés et se mobilisent encore pour inciter les politiques à réagir contre le réchauffement climatique. En Algérie, la rue a eu raison d'un énième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Hier au Soudan, aujourd'hui encore à Hong Kong les manifestants contestent en nombre les pouvoirs en place et réussissent à les faire plier, et avant hier la marche des fiertés célébrait le 50ème anniversaire des émeutes de Stonewall, moment fondateur des luttes LGBT. Bref, la rue est de retour ! Hervé Gardette

Pour ouvrir le dialogue inaugural, Roland Castro présente sa vision de la rue et de la récente disparition de certains de ses attributs :

La rue, c'est ce qui a disparu dans une époque récente. C'est à ce moment-là qu'on s'est rendu compte à quel point la rue est un outil redistribuant, partageur et un moyen de pouvoir rencontrer l'autre ou pas. Alors que quand vous êtes dans les espaces que le mouvement moderne a produit sous la forme de grands ensembles, vous êtes tout le temps sous le regard de l'autre. Roland Castro

Vous me posez la question de la rue et on va parler de la drôle de nature des rues qu'ont occupées les gilets jaunes, notamment le rond-point, qui est probablement une bêtise urbaine nationale. Et c'est étrange que ce soit l'endroit le plus bête de l'espace public qui ait été occupé. Une chose est sûre à propos de ces espaces d'échanges urbains, c'est qu'on n'y échange pas. La rue a été une grande absente dans l'urbain. Si elle est absente, on a aucun des moyens de la fréquentation politique normale et habituelle de l'autre. [...] Je survis absolument dans la guerre absolue pour qu'on fabrique vraiment des villes avec des continuités urbaines, avec des manières d'organiser l'espace [...]. Roland Castro

Interrogée par Hervé Gardette, Julia Cagé revient sur l'actualité des "gilets jaunes" et explique pourquoi il y a eu un besoin des gilets jaunes de s'approprier l'espace public : 

Ce qui m'a paru extrêmement intéressant avec le mouvement des gilets jaunes c'est le fait que les citoyens aient ressenti la nécessité de descendre dans la rue pour se faire entendre. Ils ont ressenti cette nécessité-là parce qu'ils ne se sentent plus représentés, à la fois par les gouvernements en place mais également par les partis d'opposition, ni d'ailleurs pas les syndicats dans leur forme existante. Il y avait un besoin finalement de se réapproprier l'espace public et de retrouver une visibilité par l'appropriation de la rue. Julia Cagé

On voit un désespoir d'une partie importante de la population qui se retrouve finalement face à ce dilemme : qu'est ce que je peux faire demain si je veux me faire entendre ? Et notamment si je veux faire entendre le fait que mes fins de mois sont difficiles ? Jula Cagé

En plus d'être un espace de contestation, la rue a d'abord été un espace de visibilité pour les gilets jaunes, nous explique Julia Cagé :

Ces citoyens qui finalement n'ont pas fondamentalement automatiquement accès au pouvoir, accès aux médias, accès aux hommes politiques, [...] ont été à la recherche d'un modèle politique alternatif, et ce modèle-là, ils l'ont trouvé dans la rue" 

Il n'y a plus d'églises, plus de parti communiste, plus d'endroits où l'on se retrouve. [...] C'est vrai que plus que ce besoin de représentation, ce besoin de se fréquenter m'a semblé être à la base de beaucoup de choses. Je pense qu'effectivement à l'Assemblée nationale, la représentation sociologique de la France n'y est pas. On peut aussi faire du sociologique brutal, et ça peut donner des choses catastrophiques. J'ai trouvé ce mouvement profondément triste. [...] J'ai senti que c'étaient de vraies questions de représentation qui étaient posées, mais je n'ai pas senti de jolies solutions. Roland Castro

Julia Cagé, ancienne élève du Lycée Thiers (Marseille), de l’Ecole Normale Supérieure (Paris), et titulaire d’un doctorat de l’université de Harvard, est professeure d’Économie à Sciences Po Paris. Elle est co-directrice de l’axe « Evaluation de la démocratie » du Laboratoire Interdisciplinaire d’Evaluation des Politiques Publiques (LIEPP), et chercheure affiliée au Centre for Economic Policy Research (CEPR). Elle est l'auteure de Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie (Paris, Le Seuil – La République des Idées), et de L’Information à tout prix (avec N. Hervé et M-L. Viaud, INA Editions, 2017). Son dernier livre, Le prix de la démocratie (Fayard, 2018) vient de remporter le Prix Pétrarque de l’Essai France Culture-Le Monde

Roland Castro, architecte-urbaniste. Il incarne à lui seul le parcours idéologique d'une génération traversée par le mouvement de mai 68. Architecte, penseur de la ville, essayiste, professeur, citoyen engagé, il sait que pour « changer la vie », slogan de Vive la Révolution, groupe maoïste spontanéiste dont il fut un des fondateurs en 1970, il faut ancrer dans l'esprit des politiques que l'habitat, la ville, les banlieues sont un enjeu majeur. Banlieue 89, premier Grand Paris, remodelage urbain puis Grand Paris multipolaire sont autant de jalons pour concrétiser sa vision rêvée d'un Paris en Grand, intense et agreste, autarcique en énergie. Un droit à l'urbanité pour tous est un des grands combats de sa vie. Parmi ses ouvrages récents : J'affirme : manifeste pour une insurrection du sens : mouvement de l'utopie concrète (Sens & Tonka, 2012), Il faut tout reconstruire : propositions pour une nouvelle société (L’Archipel, 2016) et Le Corbusier n'a pas rencontré Freud (Editions du Canoë, 2018).

Références

L'équipe

Hervé Gardette
Hervé Gardette
Hervé Gardette
Production
Jean Birnbaum
Production
Nathalie Salles
Réalisation
Fanny Richez
Collaboration