Photogramme du film “Que Dieu te protège” - Cléo Cohen, Petit à Petit production
Photogramme du film “Que Dieu te protège” - Cléo Cohen, Petit à Petit production
Photogramme du film “Que Dieu te protège” - Cléo Cohen, Petit à Petit production
Publicité
Résumé

J'ai toujours entendu mes parents dire que c'était comme ça qu'on faisait « chez nous », sans jamais comprendre à quoi ce « chez nous » renvoyait. Comme je ne nous connaissais pas d'autre pays que la France, je me demandais : mais c'est où, chez nous ?

En savoir plus

Quand j'ai réalisé mon film « Que Dieu te protège », un documentaire qui interrogeait la relation qu'avaient entretenu chacun de mes quatre grands-parents à son histoire juive tunisienne et juive algérienne, je ne soupçonnais pas encore à quel point ce que cet exil avait produit chez eux relevait de dynamiques communautaires et pas seulement individuelles.

C'est avec certain.es de mes camarades du collectif juif féministe et antiraciste Juifves VNR que j'ai pu analyser cette intersection spécifique entre judéité, arabité et francité. Trois pôles parmi lesquels naviguaient déjà nos grands-parents, nés dans une Afrique du Nord colonisée par la France.

Publicité

Et lorsqu’on leur pose cette question « C’est où, 'chez nous' ?», la réponse n’est pas simple, une des camarades du collectif évoque ainsi cette complexité : “Je peux juste dire que je n'ai pas trouvé la réponse ici, alors j’ai tenté d’aller la chercher ailleurs. Je suis allée à Jérusalem, je suis allée à Alger, je suis allée en Tunisie pensant que c'était peut-être là-bas chez moi. Mais non, et ce n'est toujours pas ici. Plus le temps passe, plus je grandis, plus je me dis que chez moi, c'est avec ma mère, mes enfants et ma famille, ce n'est pas dans un lieu. Finalement, il n’y a pas de réponse, on n'est pas ici chez nous et on n'est pas chez nous là-bas non plus”. Un sentiment confirmé par une autre camarade du collectif : “C'est vrai que c'est une question qui m'a aussi beaucoup traversée et à laquelle je n'ai jamais vraiment réussi à trouver de réponse. J'ai souvent tendance à me dire que je ne suis ni d'ici, ni de là-bas. On est comme en exil permanent.

Sonia Fellous, elle, est chercheuse au CNRS, et après 30 ans de coupure totale, elle a renoué avec son pays, la Tunisie. Elle témoigne du déchirement de l'exil spécifique des juif.ves tunisien.nes : “La façon de vivre de mes parents me renvoyait à l’exil en permanence, ainsi que leur nostalgie, leur tristesse. Ils n’avaient pas changé de vie, ils cuisinaient comme à Tunis, ils faisaient tout comme à Tunis, comme s’ils avaient transporté la Tunisie avec eux. Et ce faisant, ils nous faisaient sentir tout le manque du pays. L’exil s'est donc insinué en moi profondément. Ça a créé ce sentiment d'être différente, mais que j'ai pris pour un avantage”. Un exil qui représente toujours une épreuve comme elle l’explique : “L'exil, c'est très grave, parce que jamais on ne devient un autre, ce n'est pas vrai, je peux m’assimiler tant que je veux car je suis chercheuse au CNRS, je suis reconnue comme telle, j'ai des pages sur Wikipédia, etc., mais je reste une exilée, j'ai perdu mon clan en Tunisie et ça c'est une perte... C’est irrattrapable”.

Ella Shohat, professeure à NYU, a grandi en Israël dans une famille juive irakienne. Dans son travail, elle s'intéresse particulièrement à la façon dont les catégories « juif » et « arabe » sont devenues mutuellement exclusives, en dépit d'une présence juive en terre « arabe » plurimillénaire.

L'impérialisme, le colonialisme, le sionisme et les nationalismes arabes sont autant de facteurs historiques et idéologiques qui expliquent ce « nouvel ordre mondial » où se dire, se penser ou se sentir juif.ve arabe est devenu impossible.

Elle l’analyse ainsi : “L'idée que nous, juif.ves, ne pouvons être arabes, c'est quelque chose qui s'est construit avec le temps. Tant que l’on vivait dans un environnement arabe, tant que l’on parlait l'arabe, on n'avait pas besoin de se définir comme arabe. On se définissait en fonction des distinctions religieuses. Le problème, c'est qu'avec l'émergence de l'ethno-nationalisme, l'arabité a commencé à être définie par rapport à l’islam, tandis que la judéité a commencé à se recomposer en une identité pan-juive, en quelque sorte, à partir de l'idée selon laquelle tous les Juifs auraient leur origine dans la terre d'Israël”.

D’autre part elle explique sa réticence sur cette catégorisation Juifs/Arabes : “Je crois que les catégories ne sont, ni aussi facilement, ni aussi nettement définies qu'elles ne semblent l'être dans la sphère publique. Je pense qu'une partie de mes efforts d'intellectuelle et de chercheuse consistent à tenter de montrer que ces frontières n'existent pas réellement, que cette idée de Juifs et d'Arabes tient beaucoup du fantasme. Ce ne sont pas des catégories fixes, ce sont des catégories très souples, qui relèvent du moment, du lieu, de la situation et bien sûr de la conjoncture politique.

Un état des lieux qui explique que si l’exil est un traumatisme éprouvé par beaucoup, pour les Juifs-Arabes, elle a pris une dimension particulière : “Nous n'avons pas eu la possibilité de raconter que nous étions des exilés, des déplacés du monde arabe, parce que nous ne devions plus être des Arabes, mais seulement des Juifs et ‘chez nous’, ce devait être Israël. Il n'y avait donc même pas de place pour la mélancolie”.

Un documentaire de Cléo Cohen, réalisé par Nathalie Battus.

Avec : Jo, Gaby, Jen, Maude et Alexia du collectif Juifves VNR, Sonia Fellous, Ella Shohat, traduction Joëlle Marelli

Bibliographie

Films

  • Que Dieu te protège, Cleo Cohen, Petit a petit production, Tënk, diffusion sur France 3 le 03/08/2022
  • Mon pays m'a quitté , Karin Albou
  • Once I entered the garden , Avi Mograbi
  • Ziyara , Simone Bitton
  • A notre tour, Hanna Assouline
  • El Hara, Margaux Fitoussi

Liens

Exposition

Partenariat

LSD, La série documentaire est en partenariat avec Tënk , la plateforme du documentaire d’auteur, qui vous permet de visionner jusqu'au 13/6/22 le film de Cléo Cohen – Que Dieu te protège - (79'-2021) - Ce documentaire a été sélectionné lors des Rencontres Premiers films issus de l'École documentaire de Lussas et soutenu par Tënk.

Références

L'équipe

Perrine Kervran
Perrine Kervran
Perrine Kervran
Production
Cléo Cohen 
Production
Nathalie Battus
Réalisation
Annelise Signoret
Collaboration
Maryvonne Abolivier
Collaboration
Anahi Morales
Collaboration