Officiellement détruit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le "fichier juif" établi par régime de Vichy refait surface en 1991. L’événement déclenche une véritable affaire d’État et oblige les institutions à se poser la question de leur responsabilité dans la déportation des Juifs.
3 octobre 1940. La loi sur le statut des Juifs est promulguée par le régime de Vichy. Son adoption marque le début de la collaboration active de la France à l’extermination des Juifs d’Europe. Et pour reconnaître les Juifs, qui n’ont pas « la peau bleue » comme le regrettent les initiateurs de cette politique, les autorités leur imposent le port de l’étoile jaune et leur demandent de se faire recenser. Le « fichier juif » est ainsi constitué. Plus de 150 000 fiches sont établies et servent aux rafles sur tout le territoire.
Après la Libération, une circulaire du 6 décembre 1946 ordonne « la destruction de toutes les pièces fondées sur une discrimination de caractère racial ». La destruction est effectuée les 15 et 16 novembre 1948, puis le 14 décembre 1949, après la fin des travaux de la Cour de justice et des tribunaux militaires pour faits de collaboration. N'ont été conservées que les fiches des Juifs arrêtés et déportés pour permettre aux survivants et aux familles de victimes d’obtenir réparation. Elles vont disparaître dans les oubliettes de l’histoire jusqu’à ce que le chasseur de nazis Serge Klarsfeld les retrouve dans les services du ministère des Anciens combattants. Les 60 000 fiches vont provoquer une véritable affaire d’État et déchirer la France pendant près de cinq ans, sur fond de révélations historiques, d’enjeux mémoriels et de changement de majorité politique.
Un fichier « caché » ?
Il n’y avait aucun doute que le fichier retrouvé par Serge Klarsfeld était le « fichier juif » établi par la préfecture de police, dirigée à l'époque par Tulard et qu’on appelait le « fichier Tulard ». J'ai mené l'enquête auprès des institutions. Aux archives des Anciens-Combattants, j'ai eu beaucoup de mal à avoir un entretien. Ils niaient l’avoir caché… Ils ne comprenaient même pas qu'en ne l'inscrivant pas dans un inventaire destiné au public, il était caché de fait. Sonia Combe
Un outil pour les victimes et leurs proches
Les nouvelles autorités républicaines qui prennent le contrôle de la préfecture de police de Paris voient arriver dès la Libération des gens qui veulent avoir des certificats pour leurs proches disparus. En 1946, le ministre de l'Intérieur, Tixier, un socialiste, dit ‘C'est quand même pas normal qu'on ait dans les services de notre administration, des documents qui font une discrimination, on doit les éliminer.’ Un mois après, en décembre 1946, il fait une autre circulaire pour dire ‘Ne détruisons pas tout parce que il peut y avoir des pièces qui peuvent servir aux gens pour leur donner des droits’. On a donc gardé le « fichier juif » réduit aux gens qui ont été arrêtés et déportés. Des dizaines de milliers de fiches ont ainsi été conservées. Antoine Spire
Erratum
René Carmille a décidé de faire ce fichier des juifs, et son rôle est évidemment important. Il a voulu faciliter le travail de l’occupant nazi. Ceci dit j’ai fait une erreur en confondant sa fin avec celle d’un autre collaborateur. Lui qui jouait sur les deux tableaux et avait rejoint les réseaux de la Résistance est mort à Dachau après avoir été déporté. Antoine Spire
Nous avons laissé passer une erreur regrettable dans le documentaire diffusé le 5 octobre 2020 que nous tenons à rectifier ici. En effet, si le rôle exact de René Camille (qui dirigeait le service national des statistiques) pendant la guerre fait l’objet de controverses entre historiens, il a en revanche avec certitude été arrêté pour résistance, puis déporté à Dachau où il est mort en 1945. Perrine Kervran et Alain Lewkowicz
Avec
- André Kaspi, historien spécialiste de Vichy
- Antoine Spire, journaliste et écrivain
- Serge Klarsfeld, avocat, historien et « chasseur de nazis »
- Jack Lang, ancien ministre de la Culture
- Laurent Joly, historien, spécialiste de l’antisémitisme et du régime de Vichy
- Sonia Combe, historienne
- Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah
Un documentaire d'Alain Lewkowicz, réalisé par Somany Na
liens
- Denis Peschanski : Le fichier juif. Table ronde. In: La Gazette des archives, n°177-178, 1997.
- Le fichier juif, rapport de la Commission présidée par René Rémond au Premier ministre, 1996. En ligne sur Gallica.
- L’affaire du « fichier juif », ou l’éveil d’une nouvelle sensibilité documentaire : article de François Gasnault, conservateur général du patrimoine, paru dans l’ouvrage Émotions patrimoniales, éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, 2013.
- Sonia Combe : Les fichiers de juifs : de la dissimulation à la désinformation, In Lignes, n°23, 1994/3.
- Fichiers de population sous l’Occupation : article de Gérard Lang, statisticien, paru dans le n°3, vol.6 (2018) de la revue Statistique et Société.
- Le fichier des Juifs sous l’Occupation : la fin d’une polémique : article publié sur le site Histoire coloniale postcoloniale en juillet 2011.
Partenariat
LSD, La série documentaire est en partenariat avec Tënk, la plateforme du documentaire d’auteur, qui vous permet de visionner jusqu'au 19/10/20 le film de Grano Amaro de Cyril Berard et Samuel Picas (56min, 2020)
Résumé : En suivant jour après jour la campagne électorale des élections municipales de Predappio, ville natale de Mussolini, "Grano Amaro" raconte le parcours de deux candidats amateurs dans une élection dont l’enjeu les dépasse. Très vite la campagne est phagocytée par la grande question de l’héritage mussolinien : que faire de la tombe du dictateur ? Le film retrace le combat pour la mairie qui, administrée par la gauche depuis 1945, risque de tomber aux mains de l’extrême droite.
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