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Pour cette première chronique, je cherchais un mot qui dise notre actualité.

Ou plutôt, puisque c’est le principe de ce petit exercice hebdomadaire, un mot dont l’usage récent révèle la manière dont nous percevons notre situation.

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Nous nous interrogeons aujourd’hui sur le caractère soutenable des évolutions en cours. Pourrons-nous soutenir la financiarisation croissante de l’économie ? Soutenir l’accroissement incessant des inégalités ? Soutenir longtemps encore la dégradation de notre environnement ? Soutenir enfin les menaces qui pèsent sur notre sécurité collective ?

Apparemment nous voulons toujours croire que OUI.

Et pour nous en convaincre, nous avons même forgé un mot : la soutenabilité.

En latin « sustinere » signifie soutenir, empêcher de tomber, porter, supporter.

L’anglais en a fait un nom : « sustainibility » qui désigne donc le caractère de ce qui est soutenable.

Le mot fut d’abord utilisé dans le milieu des années 90.

Il a depuis fait florès.

Le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi publié à l'automne 2009 était consacré en partie à la mesure de cette soutenabilité.

Selon les auteurs, il s'agissait de savoir, « si nous léguerons aux générations suivantes suffisamment de ressources pour leur assurer un niveau de bien-être au moins équivalent au nôtre ».

Depuis la question reste posée.

Et le terme est brandi à tout bout de camp comme un remède miracle.

Ainsi pour tenter de convaincre l'Union européenne de sa volonté de lutter contre les déficits, François Hollande déclarait au printemps dernier : "La solution à la crise n'est pas l'austérité, c'est la crédibilité, la soutenabilité, la stabilité".

Une sorte de reformulation contemporaine de la devise de la République.

Dans un courrier adressé au président de la République, Manuel Valls s'interrogeait, de son côté, sur la "soutenabilité politique du projet de réforme pénale de sa collègue Christiane Taubira".

Quant à la ministre des affaires sociales, Marisol Touraine, elle assurait que la réforme des retraites, garantirait à long terme la soutenabilité du système français par répartition.

Les représentants du G20 ne sont en restent. Ils ne manquent pas une occasion d’insister sur l’indispensable "soutenabilité budgétaire dans les économies avancées ».

En nous interrogeant à tout propos sur le caractère soutenable de ce qui nous arrive, nous faisons sans doute l’économie d’une réflexion plus globale en vue de modifier le cours des choses.

Comme si l’essentiel était de supporter nos maux. Et pas d’y remédier.

Qu’importe si cela va mal, pourvu que cela dure !

On peut douter de la soutenabilité d’un tel programme.

Mais que faire alors de notre angoisse existentielle collective ?

Peut-être la remettre à sa place. Tout simplement.

Au cœur de chacun de nous.

Car, ce que nous avons sans doute le plus de mal à soutenir aujourd’hui, c’est ce que Milan Kundera nous appris à nommer : « L’insoutenable légèreté de l’être ».

Références

L'équipe

Antoine Mercier
Production