Pierre Trémintin
Pierre Trémintin
Pierre Trémintin
Pierre Trémintin
Pierre Trémintin
Publicité
Résumé

Une nouvelle histoire de vote par l'historien Laurent Le Gall

avec :

Laurent Le Gall (Historien).

En savoir plus

Lorsque l’affaire des bals publics intervint, en 1932, dans la trajectoire politique de Pierre Trémintin, le député-maire de Plouescat s’apprêtait à battre la campagne en vue du renouvellement de la Chambre des députés. Né en 1876 dans cette grosse commune rurale finistérienne de plus de 3 000 habitants, fils d’un ancien maire, Trémintin incarne à bien des égards l’un de ces professionnels de la politique qui vivaient de, par et pour la politique. En homme d’un métier dont la définition était encore loin d’être stabilisée, il avait abandonné sa charge d’avocat après être devenu conseiller général puis premier magistrat de sa commune quelques années avant la guerre.

Dans ce parcours ascensionnel, la promotion du démocrate chrétien, en 1924, comme député de la deuxième circonscription de Morlaix consacra une entreprise de notabilisation par l’élection qui fit écrire à un sous-préfet : il est « plus craint qu’aimé ». Les milliers de documents qui composent les fonds archivistiques Pierre Trémintin renseignent ainsi sur ce qui, du baron de Mackau à Édouard Daladier en passant par le baron Eschassériaux, ne cessa d’être au cœur de leur activité politique : le modelage d’un marché électoral dont la conformation dans un entre-deux-guerres marqué par l’extension de l’offre idéologique exigeait persévérance, acuité et prises de risque afin d’anticiper sur les initiatives des adversaires et de parer à leurs coups.

Publicité

Ne rien laisser au hasard : voilà ce qui sembla guider l’homme fort de Plouescat dans son entreprise répétée d’extraction des suffrages. Rien que de très commun, en l’espèce, si l’on considère que la « bistrouille électorale », pour reprendre les termes d’un de ses supporters, était à l’aune des attentes que nourrissait chaque scrutin. Acteur d’un champ politique à la fois local et national, Trémintin, qui avait bâti en partie sa notabililité sur la sanction démocratique et les dividendes qu’elle lui apportait, devint ainsi ce « croyant en l’élection » dont les succès étaient appelés à valider toujours un peu plus sa position sociale et à optimiser cette croyance. Gagée sur la peur de la défaite, même quand les pronostics lui assuraient une victoire haut la main, cette vie tendue vers la conquête électorale reposa ainsi sur une organisation méthodique : utilisation de courtiers ratissant les circonscriptions, tournées du candidat en automobile, extension du portefeuille relationnel, division du travail au sein d’un couple demeuré sans enfant, réunions publiques dans cette République des préaux façonnèrent des manières de dire et de faire de la politique dont il ne fut que l’un de leurs innombrables pourvoyeurs.

C’est ce système bien rôdé qui fut mis à l’épreuve des bals publics. L’histoire peut sembler anecdotique. En les proscrivant en mars 1932, le rigoriste Monseigneur Duparc déclencha une polémique dont s’emparèrent les adversaires des catholiques qui politisèrent la sanction épiscopale pour en faire un argument anticlérical au cours de la campagne des législatives ; il mit aussi et surtout en porte-à-faux nombre de démocrates chrétiens qui jugèrent la décision intempestive. Dénoncé par le curé de Plouescat pour son laxisme supposé en la matière, Pierre Trémintin faillit être excommunié. Par-delà les rebondissements qui empoisonnèrent les relations entre le député-maire et les autorités ecclésiastiques pendant plusieurs années, se nouèrent ici des enjeux qui excèdent la simple question de la choréophobie du clergé et sa capacité, même dans ce nord du Finistère resté très catholique, à régenter l’ordre des mœurs. Membre important du Parti démocrate populaire à la naissance duquel il contribua en 1924, Trémintin, en scrutateur fébrile de ce qu’il nommait l’opinion, ne comprit pas une décision dont il évalua le coût à la perte de plusieurs centaines de voix dans sa circonscription. Mais il y eut davantage : la confrontation de deux régimes de vérité. À la vérité d’une Église catholique qui revendiquait le monopole du discours sur ce que devait être la société, l’élu de Plouescat opposa, « en conscience », ainsi qu’il l’écrivit à son curé, un autre horizon idéologique. Borné par deux biens de valeur certes inégale, le Christ et la République, dont la compatibilité reposait sur l’attachement à la séparation des sphères d’activité, cet horizon confina en effet Trémintin dans une double loyauté.

Si l’électoralisation des bals fut communément partagée par le curé et le parlementaire, elle ne le fut donc pas pour les mêmes raisons. Confirmant la force d’attraction d’une arène démocratique où presque tout pouvait être requalifié en un argument politique, leurs points de vue ressortirent en effet à deux conceptions de ce qu’était censé être un scrutin : activation d’un cléricalisme électoral du côté du curé, qui utilisa le bal pour établir un rapport de force propre à faire état de son autorité et de celle de son institution ; politisation circonstancielle des intérêts, du côté de Pierre Trémintin qui opéra de la sorte en essayant de conjuguer sa double fidélité à l’Église et à la République ; une République dont il se fit d’autant plus le défenseur que cette dernière avait assorti sa légitimité d’une croyance en l’élection à laquelle il s’était voué… et qui l’avait définitivement consacré.

Références

L'équipe

Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin