Pierre Nora, le 27 janvier 2003 dans les locaux de la maison d'édition Gallimard.
Pierre Nora, le 27 janvier 2003 dans les locaux de la maison d'édition Gallimard.
Pierre Nora, le 27 janvier 2003 dans les locaux de la maison d'édition Gallimard. ©AFP - Jack Guez
Pierre Nora, le 27 janvier 2003 dans les locaux de la maison d'édition Gallimard. ©AFP - Jack Guez
Pierre Nora, le 27 janvier 2003 dans les locaux de la maison d'édition Gallimard. ©AFP - Jack Guez
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Résumé

Pierre Nora, historien et éditeur, orchestre les livres et les travaux des autres. Mais la vaste entreprise des "Lieux de mémoire" (7 volumes, 1984-1993), menée par plus de cent chercheurs, constitue un livre aussi personnel qu'inclassable. En s'interrogeant sur l'identité française, Pierre Nora renouvelle aussi profondément le champ politique.

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Pierre Nora dans ce cinquième et dernier entretien d'"A voix nue" revient sur la publication des Lieux de mémoire à partir de 1984. Un travail de collaboration colossal qui s'étale sur sept volumes édités en neuf ans. Il affirme que cette publication lui a permis de se réunir "avec [lui]-même".

Lieux de mémoire, un ouvrage collectif et personnel

Ce qu'est devenu l'ouvrage des Lieux de mémoire, n'était pas le projet initial beaucoup plus modeste en quatre volumes, avec une cinquantaine de collaborateurs initialement prévus, alors qu'au final, Lieux de mémoire est composé de sept volumes de mille pages auxquels 130 auteurs ont participé. Il détaille le travail intense que cela a demandé, des rendez-vous en tête-à-tête avec chacun d'entre eux comme une "mosaïque" ou encore un "puzzle". Il évoque un projet "dément", et "c'est cette démence qui en fait à beaucoup d'égards le charme".

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J'ai toujours été totalement écartelé entre une forme de production personnelle et l'édition. Si j'étais un producteur pur, je n'aurais jamais fait un livre aussi fou et si j'étais un éditeur pur, je n'aurais jamais fait ni accepté un livre aussi fou.

C'est en tant que spécialiste du sentiment national qu'il s'est lancé dans ce projet d'édition. "Au lieu de l'étudier abstraitement à travers des idées, des livres, il m'a paru beaucoup, beaucoup plus intéressant de l'étudier à travers des "lieux" où s'était ancrée, cristallisée cette mémoire ou ce sentiment national, que ce soit pour commencer les monuments aux morts ou le Panthéon, par exemple."

République,  Nation et France

L'historien explique comment ces "lieux", qui peuvent tout aussi bien être des devises, des symboles, sont choisis et organisés en trois rubriques qui se sont imposées : la République, la Nation et la France. "C'était une manière de "déconstruire" l'histoire canonique de la France qui avait été l'histoire de Lavisse en 27 volumes", reconnaît-il.

Je crois que tout le développement historique, en particulier des Annales, nous a montré qu'un récit unitaire aujourd'hui d'une saga nationale qui commencerait à Vercingétorix, et pour terminer, François Mitterrand après de Gaulle, était impensable ou du moins n'avait pas de justification scientifique, intellectuelle, morale et que c'était une autre manière de jeter un regard sur notre propre passé que cette espèce de mosaïque éclatée d'objets différents, mais qui, là encore, se rejoignent dans une forme d'unité symbolique qui est la seule vraie unité que la France puisse, je crois, revendiquer aujourd'hui. 

Pierre Nora revendique cette idée de récits éclatés de la France, que l'on peut saisir à travers de multiples objets qui parlent à tout le monde comme les monuments, les institutions, les rites, les manuels scolaires... "Il y a bien une France", explique-t-il, "mais une France aujourd'hui qui n'est plus saisissable qu'à travers le particulier." Dans les Lieux de mémoire, il s'agissait de "porter un regard plutôt ethnologique que national sur la nation", et d'ajouter, "en tant que citoyen, comme en tant qu'historien ou comme intellectuel, le problème de la nation est aujourd'hui un problème très fort, très vif, qu'il ne faut pas laisser aux nationalistes".

Je crois que cette manière ou ce regard problématique sur son propre passé correspond davantage à la conscience collective aujourd'hui, qu'une affirmation impérialiste, étatiste ou unitaire. 

Références

L'équipe

Daphné Abgrall
Collaboration
Sandrine Treiner
Coordination