Extrait de "La fièvre de Petrov", de Kirill Serebrennikov - Hype Films - BAC Films - 2021
Extrait de "La fièvre de Petrov", de Kirill Serebrennikov - Hype Films - BAC Films - 2021
Extrait de "La fièvre de Petrov", de Kirill Serebrennikov - Hype Films - BAC Films - 2021
Publicité
Résumé

Plan Large sur des cinéastes persécutés par leur gouvernement, et qui signent chacun des films en forme de manifeste. Rencontre, à distance, avec l'Iranien Mohammad Rasoulof pour "Le Diable n'existe pas", et le Russe Kirill Serebrennikov, auteur de "La Fièvre de Petrov".

avec :

Kirill Serebrennikov (Cinéaste), Joël Chapron, Mohammad Rasoulof (cinéaste iranien), Diane Bracco (Enseignante au Département d’Etudes Ibériques et Ibéro-américaines à l’Université de Limoges), Massoumeh Lahidji (Interprète, commissaire, ancienne collaboratrice de Abbas Kiarostami), Mathieu Macheret (Critique de cinéma, journaliste au Monde et aux Cahiers du Cinéma).

En savoir plus

Mohammad Rasoulof et Kirill Serebrennikov sont des cinéastes dont on a pris l’habitude malheureuse de les voir représentés dans les plus grands festivals de cinéma par un siège vide, ou intervenir en conférence de presse par écrans interposés. Interdits de sortir de leur pays, voire carrément de travailler, en butte aux persécutions de régimes autoritaires que leur liberté de parole et l’audace de leurs créations irritent, ils n’en continuent pas moins de travailler, et de nous offrir des films profonds et âpres. 

Mohammad Rasoulof, un cinéaste intègre

En 2009, l'iranien Mohammad Rasoulof est arrêté, avec Jafar Panahi, alors qu’ils étaient en plein tournage d’un film pendant les manifestations contre la réélection contestée du président Ahmadinejad. Condamné à 6 ans de prison, puis un an en appel, la peine n’est pas appliquée, mais pèse depuis toujours sur lui. Il n’en continue pas moins de tourner. Le succès, à Cannes comme aux Etats-Unis, de son film de 2017, Un homme intègre, le prive à son retour au pays de sa liberté de circuler et de travailler. C’est donc dans la clandestinité qu’il a réalisé son nouveau film, Le diable n’existe pas, Ours d’or au dernier Festival de Berlin, une variation sur le concept de banalité du mal en quatre récits qui confrontent des individus à la responsabilité de leurs actes dans un contexte totalitaire. 

Publicité
Mohammad Rasoulof, à distance, et sa fille Baran Rasoulof, pour recevoir l'Ours d'or à Berlin en 2020
Mohammad Rasoulof, à distance, et sa fille Baran Rasoulof, pour recevoir l'Ours d'or à Berlin en 2020
- Piero Chiussi - Berlinale 2020 - Pyramide Films

Ce qui l'intéressait en se plaçant du point de vue des bourreaux, c'était de constater "comment le pouvoir, dans un environnement totalitaire, arrive à s'imposer à la majorité, alors qu'il n'a, sous son contrôle, qu'une minorité de la population". C'est lors de son passage en prison qu'il a pu passer beaucoup de temps à observer les gardiens, les juges, les inspecteurs. Pour Mohammad Rasoulof, "la condition première a été la faisabilité de faire ce film" et très vite s'est imposé à lui de faire un film sous forme d'épisodes, "pour être moins exposé, pour des raisons de sécurité".  Malgré ses ennuis judiciaires, et politiques, le cinéma de Mohammad Rasoulof est devenu plus libre qu'il ne l'était auparavant. 

"J'ai décidé de renoncer au langage de la métaphore, parce qu'il m'est apparu que dans un terrain totalitaire, cette esthétique prenait une autre valeur. Il ne s'agit pas simplement d'un style, mais il s'agit de faire comprendre au pouvoir totalitaire qu'on ne dépassera pas le stade de la plainte, qu'on ne cherchera pas à lui nuire, mais plutôt qu'on se contentera de détourner ce que l'on a à dire. Je me suis rendu compte que j'avais recours à ce langage métaphorique dans mes premiers films, mais à un moment, j'ai décidé que je ne pouvais plus le faire et qu'il fallait que j'aie une nouvelle approche, avec un langage plus direct pour arriver à exprimer ce que je voulais vraiment."

Extrait de "Le diable n'existe pas", de Mohammad Rasoulof, Ours d'or en 2020
Extrait de "Le diable n'existe pas", de Mohammad Rasoulof, Ours d'or en 2020
- Cosmopol Films - Pyramide Films

"La fièvre de Petrov", ou un film manifeste pour la liberté absolue

Notre second invité, le cinéaste russe Kirill Serebrennikov, sort à peine de l’assignation à domicile à laquelle il a été condamné suite à un procès kafkaïen. Après le succès de Leto, il a profité de sa réclusion forcée pour imaginer un film dantesque et halluciné, La Fièvre de Petrov,  qui, en son absence, a sidéré les spectateurs du Festival de Cannes. Adapté du best-seller russe, Les Petrov, la Grippe, etc. de Alexeï Salnikov (disponible en France aux éditions Syrtes), Kirill Serebrennikov a écrit ce film pendant qu'il était assigné à résidence. Puis il l'a tourné la nuit, pendant que son procès se tenait le jour. Mais il ne voulait surtout pas que son procès, et ce qu'il endurait chaque jour, se reflète dans son film :

"Je ne voulais surtout pas que dans quelques années, les gens voient mon film et se disent "bah oui évidemment, c’est quand il était assigné à résidence que les choses se passaient comme ça". Non, je voulais vraiment que ce procès n’ait pas d’incidence et d’influence sur ce que j’ai fait. Et puis il faut savoir que la vie est courte alors que l’art est éternel. Donc d’un côté la vie continue, et l’art également continue. Je veux inviter le spectateur à dialoguer avec moi, que ce film soit basé sur des codes culturels mutuels. Chacun va y trouver quelque chose pour lui-même en fonction de ses propres codes. Ce dialogue ne peut se construire qu'avec le cinéma, le théâtre et l'art en général.

La Fièvre de Petrov est un film dément, déroutant, fiévreux comme son personnage principal grippé, dont on suit les déambulations alcoolisées dans une nuit furieuse, dans de longs plans séquence qui semblent creuser la surface de l’écran pour faire surgir des strates de temps qui percutent personnages et spectateurs, pour in fine faire surgir une émotion inattendue, liée à l’enfance. Kirill Serebrennikov nous a accordé, entre deux répétitions théâtrales, un bref entretien, à distance lui aussi, complété par une analyse précieuse de sa situation et de son œuvre par le spécialiste du cinéma russe, le traducteur et adaptateur de films Joël Chapron.

Extrait de "La Fièvre de Petrov", de Kirill Serebrennikov, en salles le 1er décembre
Extrait de "La Fièvre de Petrov", de Kirill Serebrennikov, en salles le 1er décembre
- Hype Films - Bac Films

Le journal du cinéma 

Dans le journal du cinéma, Diane Bracco, spécialiste du cinéma espagnol, évoque pour Plan Large la dimension très politique, une première, du nouveau et très beau film de Pedro Almodovar, Madres Paralelas. Ce nouvel opus, en forme de mélodrame total où l’émotion surgit de façon inattendue, évoque l’exhumation des fosses communes où sont dissimulées depuis plus de 80 ans les victimes du franquisme, pour la première fois frontalement présent dans son cinéma. 

28 min

La chronique de Mathieu Macheret 

Trafic, la revue co-fondée par Serge Daney et Jean-Claude Biette, Raymond Bellour, Patrice Rollet et Yann Lardeau (éditée par P.O.L.), à l’immuable couverture en papier craft, fête cet hiver ses 30 ans et son 120ème et ultime numéro. C'est la fin d'une époque, en tout cas de sa parution trimestrielle, puisqu'il se mue en almanach annuel. "Ce que tu aimes bien demeure", clame la couverture de ce 120ème numéro en citant le poète Ezra Pound. L’aventure de Trafic, Mathieu Macheret la connait bien, car il en est une éminente signature. Quelle place cette revue a-t-elle occupé, et occupe-t-elle encore, dans la cinéphilie aujourd'hui ? 

Les sorties de la semaine, par Antoine Guillot 

Un néowestern où les paysages néo-zélandais figurent le Montana des années 1920, c’est The Power of the Dog,Jane Campion poursuit sa réflexion en image sur les impasses du virilisme. Le film est visible sur Netflix, on en regrettera parfois les images étrangement sans contraste, et l’aspect caricatural de certains des personnages, tout en saluant la capacité de la cinéaste à les complexifier au fur et à mesure du film, jusqu’à un twist final qui pousse à reconsidérer l’ensemble. 

En écho au film de Mohammad Rasoulof, le périple d’un réfugié iranien de son pays à l’Angleterre, raconté par sa voix-off et des images de caméra de surveillance glanées sur Internet par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter, c’est le très poétique et saisissant documentaire Ailleurs, partout

Les avanies d’une femme Témoin de Jéhovah face à la violence des hommes et de la police, c’est Au commencement, le premier film, rude mais d’une grande force, d’une disciple manifeste de Michael Haneke, Béla Tarr et Carlos Reygadas, qui a d’ailleurs produit le film, la Géorgienne Dea Kulumbegashvili. 

Un retour au pays, sur la trace de ses ancêtres, dans ces sanctuaires et cimetières juifs du Maroc dont les gardiens et protecteurs sont musulmans, c’est le très beau Ziyara, de Simone Bitton ;

Une charge burlesque, parfois carrément cartoonesque, contre la France des riches, c’est La pièce rapportée, d’Antonin Peretjatko, l’une des voix les plus singulières de la comédie à la française, même si La Fille du 14 juillet et La Loi de la jungle nous avait autrement convaincus ;

Et puis enfin, un film tout à fait étonnant : Un jour, un chat, du précurseur de la Nouvelle Vague tchèque Vojtech Jasny, qui commence comme une satire, déjà très audacieuse, de la bureaucratie et de l’autoritarisme stalinien, pour basculer dans une féérie pop tout à fait démente. Un film primé à Cannes en 1963 et à redécouvrir d’urgence sur grand écran dans une très belle copie restaurée.

Références

L'équipe

Antoine Guillot
Antoine Guillot
Antoine Guillot
Production
Pascaline Bonnet
Collaboration
Anne-Laure Chanel
Réalisation