"Saint Omer", d'Alice Diop
"Saint Omer", d'Alice Diop - Les Films du Losange
"Saint Omer", d'Alice Diop - Les Films du Losange
"Saint Omer", d'Alice Diop - Les Films du Losange
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Ce samedi dans Plan Large, nous recevons la cinéaste Alice Diop, et avec le critique de cinéma Mathieu Macheret, nous abordons l'œuvre du cinéaste Rabah Ameur-Zaïmeche et rendons un petit hommage à Jean-Marie Straub.

Avec

"Saint Omer", d'Alice Diop

Réparer l’absence de pans entiers de nos sociétés, invisibilisés à l’écran en raison de leur sexe, leur couleur de peau ou leur classe sociale est devenu un enjeu majeur du cinéma contemporain. Mais quand cette mise en lumière, au-delà même de la représentation des minorisé.e.s, atteint l’universel, le mythique, voire le mythologique, on touche alors au grand cinéma. C’est le cas de Saint Omer, d'Alice Diop, sorti enfin en salles cette semaine, après avoir bouleversé publics et jurys dans nombre de festivals, dont la Mostra de Venise, qui lui a décerné un Lion d’argent équivalent à un Grand Prix du Jury, et celui du Futur, qui récompense un premier film. Un premier film de fiction nourri par plus de 15 ans de pratique documentaire, dont le dernier, Nous, dont nous vous avions parlé  ici dans Plan Large, mériterait revoyure à la lumière nordique de Saint-Omer, tant sans doute il a été hanté par cette histoire qui obsède son autrice depuis qu’en 2013, une certaine Fabienne Kabou a abandonné à la mer sa fillette de 15 mois sur une plage de Berck-sur-Mer. "Dans tous mes films, une part très importante est laissée au spectateur, et à la puissance du vacillement, y compris pour moi-même. Je ne sais pas tout quand je fais des films, et pourtant, mes films sont extrêmement pensés, écrits, et c’est précisément pour cela qu’ils peuvent accueillir à la fois l’inattendu et le déploiement de la vision que l’autre peut occasionner, y compris pour moi en tant que réalisatrice. Tous mes films sont construits sur cette nécessité. Dans Saint Omer, les longs plans-séquence sur le visage de cette femme qui nous raconte des choses dont on ne comprend pas tout, nous mettent à la fois dans une situation d’empathie extrême avec elle, et de distance, d’effroi. Ils permettent aux spectateurs de traverser l’expérience de ce procès à l’aune de leur propre histoire, de leur propre jugement. Et il y a l’espace pour changer d’avis."

Le cinéma contrebandier et insoumis de Rabah Ameur-Zaïmeche

A Belfort, où se terminent demain les 37èmes Entrevues du même nom, s’est tenue la première rétrospective intégrale des films de Rabah Ameur-Zaïmeche et l’avant-première de son nouveau film Le Gang des Bois du Temple, prochainement en salles, et qui clôt en quelque sorte une trilogie entamée par Wesh wesh, qu'est-ce qui se passe ? et poursuivie avec Bled Number One. Le critique de cinéma Mathieu Macheret, membre de ce collectif de programmation qui préside désormais aux destinées des Entrevues de Belfort, nous explique pourquoi "Rabah Ameur-Zaïmeche est l’un des rares cinéastes français à maintenir encore vivant le flambeau d’une certaine modernité cinématographique, qui est battue en brèche aujourd’hui. Son cinéma est une écriture au présent, presque une forme d’improvisation de jazz. Il est apparu avec Wesh Wesh, qu'est-ce qui se passe ?, un peu confondu avec un certain cinéma de banlieue. Mais il s’en est distingué tout de suite, parce qu’il n’était pas dans la mythologie qui lui est associée, il avait une façon de faire un pas de côté, de « prendre le large », qui est une bonne expression pour définir son cinéma. Il y a des brèches, des ouvertures, une polyphonie des personnages, dans ses films : c’est un cinéma très ouvert, souvent comparé à celui de Jean Renoir, dans sa capacité à tirer un film d’un certain chao du tournage, à savoir improviser avec les acteurs. Rien n’y semble joué d’avance et il se crée des voies de négociation, de trouble, entre la fiction et la réalité, qui est saisissante."

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" Wesh wesh, qu'est-ce qui se passe ?", de Rabah Ameur-Zaïmeche
" Wesh wesh, qu'est-ce qui se passe ?", de Rabah Ameur-Zaïmeche
- Haut et Court

Hommage à Jean-Marie Straub

Avec  Mathieu Macheret toujours, nous rendons un petit hommage - nous en reparleront plus longuement en janvier, quand six de ses films retrouveront en copie restaurée le chemin des salles de cinéma -, à Jean-Marie Straub, dont nous avons appris dimanche la disparition à Rolle, 16 ans après celle de sa compagne et complice Danièle Huillet. Ils laissent une œuvre immense, intimidante, passionnante, insoumise et à jamais « non réconciliée » : "les Straub ont été l’exemple d’un cinéma à la fois artisanal et dont le principe esthétique majeur était la réduction des moyens au strict nécessaire. Une autre caractéristique de leur œuvre est qu’ils ont surtout adapté des textes, écrits, comme ceux de Pavese, de Hölderlin, mais aussi des partitions, des œuvres de Bach ou de Schönberg. Un cinéma à la fois exigeant, et extrêmement pédagogue, qui considérait le spectateur comme un citoyen. Une œuvre unique, dans sa façon d’enregistrer les corps, de saisir une voix, qui laisse endeuillé peu de temps après la disparition de Jean-Luc Godard, car se dessinait-là une morale de cinéma qui n’avait pas d’équivalent."

Les Nuits de France Culture
54 min

Journal du cinéma : "Mauvaises filles", d'Emérance Dubas

Mauvaises filles, le beau et poignant documentaire d'Emerance Dubas retrace, par leurs voix et leurs corps d’aujourd’hui, les épreuves subies enfants par une poignée de femmes dans ces maisons de corrections tenues par des religieuses, véritables Magdalene Sisters à la française, où ont été cloitrées pendant des décennies ces filles insoumises, rebelles, incomprises ou simplement mal-aimées dont on ne savait que faire. "Initialement, je voulais recueillir une parole inédite sur grand écran autour des traumatismes de l’enfance, liés à la sphère familiale et surtout institutionnelle. Mais recueillir uniquement ces récits réduisait ces femmes aux traumatismes de l’enfance. Or, elles ont cheminé tant bien que mal, ont tracé leur vie, et cela était fondamental de le montrer dans le film. Quand je suis arrivée à l’étape du tournage, je connaissais l’histoire de chacune d’elles, mais tout s’est rejoué à la puissance 1000, la caméra a fait un travail de catharsis ; comme si les choses n’avaient jamais été dites, il s’est passé quelque chose de l’ordre d’une reconnexion avec le vécu de leur jeunesse."

"Mauvaises filles", d'Emérance Dubas
"Mauvaises filles", d'Emérance Dubas
- Arizona Distribution

La chronique de Mathieu Macheret : "Un petit cas de conscience", de Marie-Claude Treilhou

Un petit cas de conscience, de Marie-Claude Treilhou a tout juste 20 ans. On y voit, et entend, car c’est vraiment ce qu’on peut appeler un film « parlé », Ingrid Bourgouin, Alain Guiraudie, Claire Simon, Dominique Cabrera, le documentariste André Van In, cofondateur des Ateliers Varan disparu cet été, et l’autrice elle-même, Marie-Claude Treilhou, qui s’inclue dans cette bande de copines, dont le cambriolage va révéler les contradictions morales et politiques des anciennes soixante-huitardes embourgeoisées qu’elles sont. "On peut parler de ce film, nous explique Mathieu Macheret, comme d’un « drame gai », comme Renoir appelait La Règle du jeu. Il est entièrement fondé sur la parole, les mots, le verbe, et l’on se croirait presque dans un conte philosophique du 17e siècle. C’est un film extraordinaire, presque un chef d’œuvre, tant on retrouve l’unité de lieu, de temps, de parole du Grand Siècle. Il y a quelque chose comme un examen de conscience dans ce film, de casuistique, où la parole est à la fois l’outil principal et en même temps cache un secret."

"Un petit cas de conscience", de Marie-Claude Treilhou
"Un petit cas de conscience", de Marie-Claude Treilhou
- La Traverse

Les sorties de la semaine

  • L’affaire Weinstein vue par celles qui l’ont révélée dans les pages du New York Times, c’est She Said, de Maria Schrader, éloge et illustration de l’investigation journalistique, y compris dans ce qu’il peut avoir de plus ingrat et laborieux.
  • Un crooner sur le retour qui fait le gigolo sur la riviera italienne, c’est l’hivernal, glaçant, drôle et émouvant Rimini, du toujours aussi sarcastique autrichien Ulrich Seidl.
  • La redécouverte d’un cinéaste oublié, Michael Roemer, précurseur en son temps de Woody Allen, avec trois films réédités en salles : Un homme comme tant d’autres Vengeance is mine et son plus connu,  Harry Plotnick seul contre tous.
  • Une semaine après Reste un peu de Gad Elmaleh, une nouvelle autofiction familiale, signée cette fois Roschdy Zem, c’est  Les miens.
  • Un film transgenre pakistanais, dont la sortie a été anticipée en France pour qu’il puisse concourir aux Oscars, sa diffusion étant fortement restreinte dans son pays natal, après avoir risqué l’interdiction totale, c’est Joyland, premier film de Saim Sadiq.
  • Sur le même thème, l’un des tout premiers films de l’histoire du cinéma à mettre en scène un personnage transgenre, c’est Je veux être femme, film de 1977 jusqu’alors inédit en France de l’espagnol Vicente Aranda, qui, bien avant Pedro Almodovar, révéla la jeune Victoria Abril.
  • Tout aussi transgenre et indispensable à découvrir en salle, c’est le retour en copie restaurée du Théorème, de Pier Paolo Pasolini.
  • Beaucoup plus sage que d’habitude, malgré son sujet scabreux, le d’habitude très queer Luca Guadagnino fait avec  Bones and All sa ballade sauvage, et arrive à rendre tout à fait charmants ses deux héros cannibales et affamés.
  • Autre exercice de style, quasi abstrait, sur le film noir tendance Jean-Pierre Melville, c’est le retour en salles du  Driver de Walter Hill, qui voyait en 1978 Isabelle Adjani jouer les femmes fatales à Los Angeles.
  • Il y a encore, l'un des films les plus bouleversant de la semaine, mise en abyme de l’impossibilité pour l’iranien Jafar Panahi, avant même d’être jeté en prison, de tourner dans son pays, et pourtant, c’est le remarquable Aucun ours. A noter qu’en soutien aux trois cinéastes iraniens arbitrairement détenus depuis des mois, Jafar Panahi, Mohammad Rasoulof et Mostafa Aleahmad, une rétrospective de leurs films a lieu depuis mercredi à la Filmothèque du Quartier Latin à Paris.
  • Enfin, quand un récit historique sur la naissance du théâtre nô dans le Japon féodal devient un délirant opéra rock à la Queen, c’est Inu-Oh, du maître baroque de l’animation nippone Masaaki Yuasa.

Les annonces de Plan Large

SI vous rêvez de mettre sur votre cheminée les Césars du meilleur réalisateur remportés par Jacques Audiard pour Un prophète ou Michel Hazanavicius pour The Artist, sur votre bureau, une machine à écrire dédicacée par Tom Hanks ou la lettre à Roxane que lisait Gérard Depardieu dans le Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, ou de ranger vos produits de beauté dans le vanity case personnel de Catherine Deneuve, vous pourrez tenter de vous procurer tous ces objets dans une vente aux enchères caritative au profit des populations ukrainiennes, qui se tiendra à l’initiative de Michel Hazanavicius jeudi prochain chez Artcurial, à Paris, où l'on peut dès aujourd’hui passer admirer lesdits objets.

Admirable également, le cinéma du Taïwanais Tsai Ming-Liang : il est à l’honneur depuis hier, et jusqu’au 2 janvier, du Centre Pompidou, à Paris. Nous visiterons avec lui la semaine prochaine  son exposition, Une quête, autour de sa série de films Walker.

Il y a un mois, Sandra Onana vous chantait ici les vertus du merveilleux Ghost Dog, de Jim Jarmusch. Le film est enfin sorti en DVD et Blu-Ray dans sa version restaurée, chez Le Pacte.

Extraits sonores

  • Extrait de Saint Omer, d'Alice Diop (2022)
  • Little Girl Blue, par Nina Simone (extrait de la B. O. de Saint Omer)
  • Extrait de Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?, de Rabah Ameur-Zamaïche (2001)
  • Extrait de Bled Number One, de Rabah Ameur-Zamaïche (2006)
  • Extrait de Mauvaises filles, d'Emérance Dubas
  • Extrait d'Un petit cas de conscience, de Marie-Claude Treilhou (2002)

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