"Un peuple" d'Emmanuel Gras
"Un peuple" d'Emmanuel Gras - KMBO Films
"Un peuple" d'Emmanuel Gras - KMBO Films
"Un peuple" d'Emmanuel Gras - KMBO Films
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Aujourd'hui dans Plan Large nous recevons les réalisateurs Emmanuel Gras pour "Un peuple", Nathan Nicholovitch pour "Les graines que l'on sème" et Jérémie Elkaïm pour "Ils sont vivants". Ou comment filmer des luttes.

Avec

C’est une question esthétique, autant que politique : quelles formes inventer pour représenter, et donc rendre intelligibles, les luttes qui ont marqué le quinquennat qui s’achève, et qui, dans l’atonie de la campagne électorale pour le prochain, peinent à trouver une traduction dans les candidatures ? Nos trois invités ont chacun leur réponse, qui dans le documentaire, qui dans la fiction inspirée du réel, qui dans un brouillage des frontières entre ces catégories mouvantes. Chez chacun, on voit comment, par l’intime, des citoyens naissent d’une façon ou d’une autre à la politique, en réinventant de nouvelles formes concrètes d’engagement avec un pragmatisme post-idéologique, sur le terrain, par la révolte, la prise de conscience ou le désir, face à une violence d’Etat toujours plus forte.

"Un peuple" : La France des Gilets Jaunes

Emmanuel Gras, après le pré de Bovines et les routes congolaises de Makala, est allé cette fois-ci dans Un peuple sur un rond-point, près de Chartres, filmer de l’automne 2018 au printemps 2019 quelques-uns de ces Gilets jaunes qui ont fait un temps trembler le pouvoir. Un film qui commence par un mouvement, qui part du centre-ville, la Cathédrale, qui traverse des faubourgs, pavillons, cités et zones commerciales, et qui finit sur un rond-point, et sur une chanson, La maison près de la fontaine, de Nino Ferrer, qui raconte la transformation de ce paysage, et de ses habitants. Un mouvement de caméra qui illustre celui d'Emmanuel Gras avec ce documentaire : partir du centre pour aller interroger la périphérie et ceux qui luttent contre leur isolement périphérique :  "C’est un mouvement des périphéries des villes de province et j’ai voulu commencer le film là-dessus : pour moi c’est à la fois le fruit d’une humanité qui vit dans des endroits qui sont faits pour les bagnoles et pas pour créer du lien social, et aussi sur le passage du monde rural à celui du progrès des années 80 qui oublie qu’une partie de la population ne vit pas dans ce cadre-là."

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"Un peuple" d'Emmanuel Gras
"Un peuple" d'Emmanuel Gras
- KMBO Films

"Les graines que l'on sème" : Un lycée qui rentre en révolte

Nathan Nicholovitch, lui, après le Cambodge de son si troublant Avant l’aurore, a répondu à l’invitation de la classe de 1ère L option cinéma du lycée Romain-Rolland, à Ivry, pour sortir d’un atelier collectif une très émouvante fiction, Les graines que l’on sème, sur la naissance d’une conscience politique chez une jeunesse réprimée. Le film est issu d’une invitation d’un véritable laboratoire de cinéma qui s’est créé en banlieue parisienne :  la classe de 1ère L option cinéma du lycée Romain-Rolland, où avant le film de Jean-Gabriel Périot, Nos défaites, s’était aussi manigancé les Premières solitudes de Claire Simon, et comme l'explique Nathan Nicholovitch, "c’est un film écrit à plusieurs mains, un espace de territoires ouverts volontairement pour que quelque chose s’agrège autour." Le film s'est tourné dans le même moment politique qu'Un peuple d'Emmanuel Gras et s'ouvre avec un carton introductif qui rappelle qu'ici fiction et réalité se mêlent fortement :  « le film est une œuvre de fiction, toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière… »

"Les graines que l'on sème" de Nathan Nicholovitch
"Les graines que l'on sème" de Nathan Nicholovitch
- Crédit Nour Films

"Ils sont vivants" : L'amour au-delà des frontières

Jérémie Elkaïm, enfin, pour Ils sont vivants, son premier long métrage, après ses collaborations remarquées au scénario des films de Valérie Donzelli, adapte le roman autobiographique de Béatrice Huret, Calais mon amour, ou comment une Calaisienne au racisme ordinaire devient passeuse par amour.  Un film qui interroge ce scandale humanitaire et politique qu’est la Jungle de Calais, et la criminalisation de ceux qui viennent en aide aux migrants, à partir d’une personne qui au départ n’en a rien à faire, voire leur est vaguement hostile : "le premier choc est celui de perdre cet homme, elle enterre son défunt mari. Je n’ai pas cherché à vouloir donner des raisons précises sur pourquoi les lignes se déplacent. Dans le cas de Béatrice [Marina Foïs], j’ai l’impression qu’en faisant ce deuil-là il y a quelque chose qui se casse en elle."

"Ils sont vivants" de Jérémie Elkaïm
"Ils sont vivants" de Jérémie Elkaïm
- Crédit Memento Distribution

Le journal du cinéma : "La légende du roi crabe" d’Alessio Rigo De Righi et Matteo Zoppis

C'est un film étrange et d’une stupéfiante beauté, que soutient France Culture, La Légende du Roi Crabe, d’Alessio Rigo De Righi et Matteo Zoppis, deux cinéastes italo-américains qui prolongent avec ce film leur travail sur les fables et contes transmis oralement dans un petit village du Latium, Vejano. Après deux documentaires, ils passent pour la première fois à la fiction, avec cette histoire d’un saint buveur et clochard céleste, fin 19e-début 20e siècle, qui, opposé au potentat local, commet un meurtre malgré lui et s’enfuit à l’autre bout du monde, en Patagonie, où on le retrouve à la recherche d’un trésor, guidé par une araignée de mer. Ça commence comme du Ermanno Olmi, ça finit chez Werner Herzog, pour ce film en deux parties qui, passant d’un continent à l’autre, raconte aussi comment, comme ses auteurs, on passe du documentaire à la fiction. Matteo Zoppis raconte ainsi  cette "différence entre les deux parties : nous voulions passer lentement du documentaire à la fiction, sans les différencier totalement. On voulait garder une empreinte documentaire et se fondre petit à petit dans un film de fiction, où le rythme se dilate, change."

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La chronique de Raphaël Clairefond : portrait d'Oscar Isaac

Les fans de la nouvelle série Scenes from a Marriage, le remake par Hagai Levi des Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, l'ont vu dans le rôle de Erland Josephson. Oscar Isaac, à qui Sofilm consacre un portrait, a été révélé dans Inside Llewyn Davis, des frères Coen, où son personnage-titre était torturé par l’impossible résolution de l’équation entre quête d’authenticité et reconnaissance du public :  "Un rôle taillé sur mesure pour l'ancien punk mélancolique. On aura noté toutefois l'ironie de ce destin assez étrange : sa carrière s'envole grâce à ce rôle d'artiste raté, de loser magnifique qu’il aurait pu devenir si Joel et Ethan Coen ne lui avaient pas fait confiance."

Oscar Isaac dans "Scènes de la vie conjugale"
Oscar Isaac dans "Scènes de la vie conjugale"
- Crédit : Jojo Whilden/HBO
50 min

Les sorties de la semaine

Le retour du Parrain, le film qui lança la carrière de Francis Ford Coppola, glamourisa la mafia, et, on l’oublie, fit une critique féroce du capitalisme comme entreprise prédatrice et criminelle, en copie restaurée pour son 50e anniversaire.

Le retour aussi de Patrice Leconte au long métrage, avec ce très inactuel et crépusculaire Maigret, dont les très lisses images qui réinventent les années 50 façon bande dessinée (on dirait du Gibrat, pour les connaisseurs) contrastent avec le quasi documentaire sur un acteur épuisé qu’est dorénavant tout film avec Gérard Depardieu.

L’émancipation d’une jeune femme experte en tuyauteries de toutes sortes, c’est la pétulante Cluny Brown, La Folle Ingénue d’Ernst Lubitsch, en la personne de Jennifer Jones, qui revient elle aussi en version restaurée.

Émancipation des corps encore, avec Visages de femmes, de Désiré Ecaré, prix de la critique au festival de Cannes en 1985, qui fit si scandale en Côte d’Ivoire à l’époque, pour sa magnifique scène érotique dans l’eau où, horreur, la femme prenait le dessus.

Et puis encore quatre films venus de l’ancien espace sous domination soviétique, et sur lequel lorgne dangereusement ces temps-ci un autocrate paranoïaque : le merveilleusement poétique Sous le ciel de Koutaïssi, du Géorgien Alexandre Koberidze, où les corps de jeunes amants se réincarnent mystérieusement. La Nature, du tout aussi poétique Arménien Artavazd Pelechian, qui remet l’homme à sa juste place dans des éléments déchaînés, et qu’on peut enfin voir en salles après sa première présentation à la Fondation Cartier. La réédition de trois films du très sensuel trublion de la Nouvelle Vague tchèque, Jiri Menzel : Trains étroitement surveillés, Alouettes le fil à la patte et Une blonde émoustillante, sous le titre générique et judicieux de La comédie est une arme. Et enfin, le deuxième film d’une élève d’Alexandre Sokourov, la Russe Kira Kovalenko, qui avec Les Poings desserrés, en écho assumé aux Poings dans les poches de Marco Bellocchio, conte l’émancipation familiale d’une jeune femme dans une ville minière désolée d’Ossétie du Nord.

1h 30

A noter aussi : à partir de mercredi 2 mars, c’est la troisième édition de Best of Doc, l’occasion de voir et revoir en salle dix des meilleurs documentaires sortis en 2021, avec aussi l’avant-première de Ghost Song, de Nicolas Peduzzi, et une séance de clôture qui s’annonce exceptionnelle au cinéma La Clef, dont nous parlions la semaine dernière, ce sera le 8 mars.  Côté rétrospective, c’est l’immense Howard Hawks qui sera à l’honneur du 2 au 28 mars à la Cinémathèque française. Jean-Paul Rappeneau est fêté lui à partir de ce soir et jusqu’à 28 mars à l’Institut Lumière à Lyon. Précipitez-vous enfin sur votre poste de radio ou ce qui vous tient lieu de récepteur : L’Expérience d’Aurélie Charon vous propose une visite inédite dans le Hangar de Godard. JLG en personne déballe pour la première fois ses archives, et ça promet d’être passionnant !