"Petits arrangements avec les morts" de Pascale Ferran (1994), dont la musique est signée Béatrice Thiriet
"Petits arrangements avec les morts" de Pascale Ferran (1994), dont la musique est signée Béatrice Thiriet
"Petits arrangements avec les morts" de Pascale Ferran (1994), dont la musique est signée Béatrice Thiriet ©AFP - CINEA / ECLIPSA FILMS / COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP
"Petits arrangements avec les morts" de Pascale Ferran (1994), dont la musique est signée Béatrice Thiriet ©AFP - CINEA / ECLIPSA FILMS / COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP
"Petits arrangements avec les morts" de Pascale Ferran (1994), dont la musique est signée Béatrice Thiriet ©AFP - CINEA / ECLIPSA FILMS / COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP
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Résumé

En attendant la cérémonie des César, Plan Large clôture sa série consacrée aux métiers du cinéma. Pour cette cinquième et dernière séance, la grande compositrice Béatrice Thiriet nous ouvre les oreilles sur la partie la plus invisible, et la plus audible, d'un film : la composition musicale.

avec :

N.T. Binh (Journaliste, critique, enseignant de cinéma (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)), Béatrice Thiriet (compositeur).

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"C’est une filière industrielle économique forte de 340 000 emplois qui coule. C’est un monde de débats et d’idées qui s’appauvrit considérablement", déplore une très virulente tribune, sous forme de lettre ouverte au président de la République, publiée dans Le Monde le mercredi 3 mars et signée par plus de 800 professionnels du cinéma. "Votre silence et celui de votre gouvernement sont en train de tuer le cinéma français, et plus généralement une grande partie de notre culture", écrivent-ils encore. La cérémonie des César le vendredi 12 mars prochain, risque d’être pour le moins animée ! 

En attendant, Plan Large continue sa série sur les métiers du cinéma, avec aujourd’hui le plus invisible, et le plus audible d’entre eux : la composition de musique originale, palliatif, parfois, à une narration et une mise en scène défaillantes, mais dans le meilleur des cas "expression poétique supplémentaire", comme l’a un jour définie Vladimir Cosma, quand le dialogue entre cinéaste et compositeur, entre narration et musique, aboutit à la sublimation de l’une par l’autre. 

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Le phrasé de Béatrice Thiriet

Ce que j'ai aimé dans la musique de film, c'est de savoir que mes musiques serait mélangées à autre chose, qu'elles naîtraient dans un silence et qu'elles seraient dans la chambre d'écho du film. Le son du film est très important. J'aime qu'une clarinette soit prolongée par une porte ou qu'un basson soit dans l'eau. Il y a quelque chose de l'innocence et de l'inconscience.          
Béatrice Thiriet

Dans ce milieu très fermé, et très masculin, qu’est celui de la musique de film, il est une compositrice dont nous avons souvent croisé le chemin dans Plan Large, au détour notamment de conversations avec Pascale Ferran ou Dominique Cabrera, c’est Béatrice Thiriet, qui depuis 30 ans a signé plus d’une quarantaine de compositions originales pour le grand et le petit écran. Un art qu’enseigne à l’Ecole Normale de Musique de Paris celle qui est aussi la très sérieuse autrice d’opéras et autres œuvres vocales et instrumentales. Les auditeurs de notre consœur France Musique connaissent bien sa voix, elle qui pendant 6 ans a jeté des pavés dans la mare de la production discographique avec Frédéric Lodéon. Béatrice Thiriet est notre invitée dans Plan Large.

À réécouter : Composer au féminin

Pascale Ferran et Dominique Cabrera, des sœurs de cinéma 

Béatrice Thiriet a composé ses premières notes pour le cinéma, aux côtés de Pascale Ferran, pour son premier film Petits arrangements avec les morts en 1994 (Caméra d'Or au Festival de Cannes). Elle collaborera ensuite avec elle sur 4 films. Une rencontre organisée inconsciemment par Frédéric Lodéon, qui l'a invitée à faire sa première radio, et que Pascale Ferran a écoutée. 

Pascale Ferran a choisi une compositrice totalement inconnue pour son premier film, et m'a confié son œuvre. Quand on sait la force, l'implication, l'investissement de Pascale Ferran dans chacun de ses films, qui sont rares, parce qu'elle a ce temps à elle, c'est un cadeau magnifique. (…) En voyant l'artiste que c'était, j'ai eu l’idée, j'ai été pionnière là-dessus, de lui proposer des maquettes sur ordinateur et de lui montrer les thèmes, les dispositifs, pour qu'elle puisse s'en imprégner. Pascale Ferran aime le silence dans la musique originale, elle aime que chaque son soit intégré dans la bande son et que l'ensemble parle.              
Béatrice Thiriet

À réécouter : La filmothèque idéale de Pascale Ferran : "Le cinéma, c'est un accès possible à des formes de vérités, où on peut faire exister ses rêves"

De L’autre côté de la mer en 1996 jusqu'à Corniche Kennedy en 2016, Béatrice Thiriet a composé la musique de tous les films de la cinéaste Dominique Cabrera, dans des styles très variés. Elle se modèle à chacun de ses films, tout en y apportant à chaque fois quelque chose d’unique. 

Ce sont toujours de très belles collaborations avec Dominique Cabrera. Ce qui me sidère quand je réécoute le son du "Lait de la tendresse humaine", c'est qu'elle a une sorte de culot, au contraire de Pascale Ferran, de faire que la musique envahisse la scène. Au début, c'est comme si chacune troquait une idée, moi j'amène une idée, la cinéaste en amène une autre, jusqu'au jour où je produis quelque chose et ces fameuses maquettes auxquelles je tiens beaucoup. (...) La musique c'est un tout. Je travaille beaucoup avec l'intention du chef opérateur, la lumière est extrêmement importante. (…) Il y a un temps du film qui est le temps du montage. En tant que compositrice, j'ai le sens du temps, je ne travaille pas au chrono, je l'intègre et je compose. La génération qui m'a précédée travaillait au chrono. Moi en réalité, c'est vraiment la composition, la phrase musicale qui m'importe. Je suis très inspirée, et j'ai l'impression que faire ce travail de mise en temps par rapport au temps du film, c'est naturel chez moi, et je préfère garder cette intuition.            
Béatrice Thiriet

À réécouter : La filmothèque idéale de Dominique Cabrera : "Les films importants dans une vie sont ceux qui vous ouvrent une autre façon de voir la vie et le cinéma"

Le sens de la tension

Le procès filmé du nazi Adolf Eichmann a servi de matériau de départ au film d’Eyal Sivan et Rony Brauman, en 1999, Un spécialiste, portrait d’un criminel moderne. Le film avait fait beaucoup parler à l’époque pour sa façon de travailler l’archive, de la recadrer et de la monter. Un documentaire d'autant plus singulier que les auteurs du film ont fait appel à cinq compositeurs différents pour sa bande originale, dont Béatrice Thiriet. 

C'est aussi pour ça que j'écris des opéras, il y a quelque chose dans la dramaturgie et dans la construction de la tension qui fait partie de ma musique, que les cinéastes Eyal Sivan et Rony Brauman ont aimé. J'ai quelque chose à raconter sur la discussion entre ces deux réalisateurs et la compositrice que je suis. En dehors du fait que je leur avais expliqué que j'allais faire un collage musical, que j'ai construit un tissu sonore avec des morceaux de musiques, Eyal Sivan m'avait dit : "Je ne veux pas entendre une réminiscence de klezmer et d'accordéon". Inconsciemment, j'ai construit mon collage en partant d'une grande boucle symphonique du 19ème et naturellement, à la fin, je me suis orientée sur une phrase de klezmer et d'accordéon. Et finalement, Eyal Sivan a aimé l'accordéon. C'est pour ça que je dis qu'il faut faire l'éloge de la désobéissance, parce qu'en réalité le cinéaste n'a pas les mots techniques. Il  faut savoir oublier certains éléments de la conversation, faire son travail et écrire la musique qui vous inspire sur le sujet du film. Par contre, en écoutant les cinéastes et en écoutant les choses qu'ils vous disent, avec un peu de maladresse, sur leur véritable intention dramatique et ouverture poétique possible, ou sur la place qu'ils veulent donner à la musique. C'est là, par exemple, la place de Pascale Ferran : "Je veux de la musique, mais je veux beaucoup de silences entre les sons".            
Béatrice Thiriet

La chronique de N.T. Binh

En fin d'émission, N.T. Binh nous parle du film Pièges, de Robert Siodmak, sorti dans le collection Gaumont découvertes Blu-Ray depuis le 17 février. Pièges est le dernier film réalisé en France, avant l’entrée des troupes allemandes, par le futur grand maître hollywoodien du film noir, celui notamment des Tueurs, La Proie et Pour toi j’ai tué. Film étrange, parce qu’autour de l’histoire d’amour entre un riche patron de cabarets, Maurice Chevalier, et l’intrépide entraîneuse que joue la formidable Marie Déa, la future Anne des Visiteurs du soir et Eurydice de l_’Orphée_ de Cocteau, ce sont presque tous les genres du cinéma qui sont convoqués, du film criminel, et noir avant l’heure, à la comédie musicale, en passant par la satire sociale et le quasi documentaire sur les mondes et demi-mondes de la nuit parisienne d’avant-guerre. Selon N.T. Binh "revoir ce film nous ramène à l'idée que durant les années 1930, le cinéma était parvenu à une perfection technique à laquelle cette restauration rend hommage. (...) Sans le savoir, Robert Siodmak invente avec ce film un nouveau genre au cinéma : le film noir."

Marie Déa, alias Adrienne Charpentier dans le film "Pièges", de Robert Siodmak, disponible en Blu-Ray aux éditions Gaumont
Marie Déa, alias Adrienne Charpentier dans le film "Pièges", de Robert Siodmak, disponible en Blu-Ray aux éditions Gaumont
- 1939 - Gaumont

Les recommandations de Plan Large 

En contrepoint de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars, un livre met en avant des réalisatrices, 100 grands films de réalisatrices, choisis et mis en avant par Véronique Le Bris chez Arte Editions, avec une préface de Julie Gayet.  

Autre livre à paraître, Dominique Cabrera, l’intime et le politique, de Julie Savelli, chez l'Incidence éditeur, accompagné d’une rétrospective intégrale à la BPI du Centre Pompidou du 3 au 15 mai.

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la plateforme KuB propose une sélection en accès libre : Le féminisme en 11 films, documentaires, fictions et clips, qui défendent la cause des femmes, tous visibles gratuitement, comme Sport de Filles de Xavier Champagnac et Emmanuel Mathieu, Travailleuses, Travailleuses ! de Sonia Larue, ou encore Pascaline et Klara de Céline Dréan. 

Comme chaque premier samedi du mois, nous vous proposons de découvrir quelques films de la très cinéphile plateforme Mubi. Ce mois-ci, c’est dans la filmographie presque intégrale du grand cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan que vous pouvez vous plonger. 

À réécouter : C comme Nuri Bilge Ceylan, le lyrique mélancolique

Extraits et musiques de films

  • Petits arrangements avec les morts, de Pascale Ferran (1994) disponible en DVD et sur le Cinetek
  • Un spécialiste, portrait d'un criminel moderne, de Eyal Sivan et Rony Brauman (1999) disponible en DVD
  • Le Lait de la tendresse humaine, de Dominique Cabrera (1997)
  • La fille de son père, de Jacques Deschamps (2001)
  • Toute la beauté du monde, de Marc Esposito (2006)
  • Serko, de Joël Farges (2006) disponible en DVD
  • Extrait du disque de la bande originale de Lady Chatterley, qui comporte une pièce inédite (fantaisie pour chœur et orchestre sur un poème de Mozart), composé par Béatrice Thiriet
  • Pièges, de Robert Siodmak (1939), disponible en Blu-Ray dans la collection Gaumont découverte
Références

L'équipe

Antoine Lachand
Antoine Lachand
Antoine Guillot
Production
N.T. Binh
Chronique
Laurent Paulré
Réalisation
Pascaline Bonnet
Collaboration