Quel avenir pour Boris Johnson ?

Boris Johnson
Boris Johnson ©AFP - Peter Byrne
Boris Johnson ©AFP - Peter Byrne
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"Partygate", inflation, échecs électoraux, vote de défiance. Depuis plusieurs mois, Boris Johnson est dans la tourmente. Premier ministre depuis bientôt trois ans, il a défendu ardemment le Brexit. Retour sur ses années au pouvoir et analyse de son affaiblissement politique...

Avec
  • Anne-Elisabeth Moutet Journaliste à l'hebdomadaire américain « The Weekly standard », éditorialiste pour l'hebdomadaire anglais « The Sunday Telegraph »
  • Patrick Martin-Genier enseignant à Sciences Po Paris et à l'INALCO, spécialiste des questions européennes
  • Jeremy Stubbs président des Conservateurs britanniques en France.
  • Richard Place Journaliste, correspondant de Radio France au Royaume-Uni

Lorsque Boris Johnson est arrivé à la Cathédrale Saint-Paul, samedi 4 juin, pour assister à la messe donnée en l’honneur des 70 ans de règne de la Reine, la foule l’a accueilli avec des huées. Lundi, il a échappé de justesse au vote d'une motion de défiance initiée par 54 députés conservateurs. Selon Richard Place, "le vote de défiance a eu lieu le lundi soir. A l'intérieur de la majorité 359 députés conservateurs qui votent. 211 voix en faveur de Boris Johnson mais 148 contre. Cela veut dire qu'au sein de son propre camp, il a recueilli moins de 60% de vote. C'est très faible". Même s'il ne peut pas être visé par une autre motion de défiance pendant un an, Boris Johnson voit son autorité mise à mal par l'ampleur de la fronde, et il a désormais pour délicate mission de séduire de nouveau ses troupes et son électorat.

Pour Richard Place, "Boris Johnson, il a multiplié les erreurs il y a 2.5 ans, le parti conservateur écrasait les élections générales avec Boris Johnson à  sa tête. c'était alors le champion, 'homme qui faisait gagner les élections comme rarement les conservateurs les avaient gagnée. Cela faisait 40 ans que cela n'était pas arrivé à ce point là. En 2.5 ans, il a multiplié les erreurs dans la gestion du covid, dans son approche des députés conservateurs et du parlement en général, dans son approche générale. Il s'est cru invincible et il s'est trompé."

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Le parti conservateur affaibli

Après le scandale du "partygate", cinq membres du gouvernement ont préféré démissionner, notamment son directeur de cabinet et son secrétaire personnel. Devant ces révélations, l'opposition, mais aussi des députés de son propre camp conservateur, ont appelé à sa démission. Mais jusqu'à présent Johnson reste bien en place. Les prochaines élections régionales auront lieu en 2024. Et un premier remaniement a eu lieu en février pour tenter d'améliorer les relations avec les députés conservateurs.

Mais surtout Bojo a essuyé une défaite lors des élections locales du 5 mai, des élections dont le but était de renouveler des milliers de conseils municipaux en Angleterre, au Pays de Galles et en Écosse. Au pouvoir depuis douze ans, le Parti conservateur a essuyé de sévères revers, perdant ses derniers fiefs londoniens et reculant sur les terres pourtant traditionnellement acquises du sud de l’Angleterre. L’opposition travailliste a remporté à Londres les conseils municipaux de Westminster, dans les mains des Tories depuis sa création en 1964. C’est également le cas pour Barnet ou Wandsworth, "conseil favori" de l’ex-Première Ministre Margaret Thatcher. Le Labour a également remporté Southampton (sud de l’Angleterre). Toutefois, en dehors de la capitale, le parti travailliste n'a obtenu que des gains limités. Ce sont plutôt les "petits partis", libéraux-démocrates et Verts, qui ont décroché de bons résultats. À Sunderland (nord-est de l’Angleterre), les travaillistes qui occupent la majorité des sièges depuis 1974 ont ainsi évité une cuisante défaite face à la poussée des libéraux. Ces derniers ont également arraché plusieurs sièges dans les régions de Kingston-upon-Hull (aux mains des travaillistes) et à West Oxfordshire (conservatrice), où se trouve Witney, l’ancien siège de David Cameron.

Le 23 juin prochain auront lieu des élections partielles, notamment dans la région du Yorkshire qui a massivement voté pour Johnson en décembre 2019. Si les conservateurs devaient perdre ces circonscriptions du "red wall" (anciennement travailliste), ce serait un nouveau coup dur pour l'actuel chef du gouvernement.

Reste à savoir quelle personnalité conservatrice pourrait unir ce parti éclaté. Autour de Boris Johnson, au moins une demi-douzaine de ses ministres convoite sa place, notamment sa ministre des Affaires Étrangères Liz Truss, son ministre de l'économie Rishi Sunak, son ministre de la Justice Dominic Raab ou son ministre de la Défense Ben Wallace.

Selon Anne-Elisabeth Moutet, "le successeur apparent de Boris Johnson jusque récemment c'était le chancelier de l'échiquier, le ministre des finances. C'est un anglo-indien qui se trouve être très fortuné. Mais il est tombé dans l'esprit des gens car son épouse déclare fiscalement ses revenus mondiaux comme étant des revenus non domiciliés en Grande-Bretagne. Ca a ruiné l'étoile de Rishi Sunak". Cette étoile montante a disparu. Donc on est un parti qui n' pas de personnalités qui soit capable de lui donner une ligne claire sur comment sortir d'une situation nationale et économique difficile."

Le Royaume risque de se fissurer aussi du côté de l'Irlande du Nord. L'impact du Brexit sur l'économie et la politique de cette province a été encore plus fort, avec ce protocole de l'Irlande du Nord, mal ficelé, et que Londres entend aujourd'hui renégocier, au grand dam de l'Union européenne. Du coup, les républicains du Sinn Féin, favorables au rattachement de leur province avec le reste de l'Irlande, ont remporté le scrutin du 5 mai, pour la première fois depuis les accords de paix de 1998. Ce protocole Irlandais, c'est une frontière virtuelle entre la Grande-Bretagne et l'Irlande du Nord au moment du Brexit.

Pour Patrick Martin-Genier, "dès lundi matin, Boris Johnson va déposer un projet de loi pour commencer à se débarrasser en quelque sorte du protocole sur l'Irlande du nord car il est prisonnier des unionistes à qui il avait promis qu'il n'y aurait pas de frontières et là aussi cela risque de créer des difficultés car il a menti aux unionistes et ce n'est pas pour rien qu'il a perdu les élections en Irlande du nord récemment."

Pour Jérémy Stubbs, "le parti nationaliste est arrivé en tête mais en même temps le nombre de ses sièges n'a pas augmenté. La grande révolution a été le progrès du parti Alliance, un parti neutre, composé de beaucoup de jeunes qui sont contents du protocole, qui se fichent de savoir s'ils sont dans le nord, l'est, l'ouest ou le sud. Ils n'appartiennent ni au camp catholique, ni au camp protestant... Ce projet de loi il faudra 18 mois pour être acté donc c'est du théâtre inutile."

Le "get brexit done" est un accord inapplicable, qui n'est pas bon pour Richard Place. "C'est un accord qui met tout le monde en colère en Irlande du Nord."

Le partygate

Début janvier, la chaîne de télévision ITV révèle qu’une petite fête a été organisée dans une salle du Conseil des ministres le 19 juin 2020, pour l’anniversaire de Boris Johnson. Mais à cette époque, tout le royaume était confiné en raison de la pandémie de Covid19 et les rassemblements étaient interdits. Le Royaume-Uni a été l'un des pays les plus touchés en Europe avec 178 000 morts du Covid-19. Au fil de semaines, les britanniques découvrent, effarés, que Bojo n'a pas participé qu'à une seule fête. Garden-partys, pots le vendredi, et même une petite fête la veille de l’enterrement du prince Philipp. Face à la polémique qui enfle, Boris Johnson s’excuse le 12 janvier devant la Chambre, puis devant la Reine. Mais en parallèle, deux enquêtes sont lancées : la première est placée sous l’égide de Sue Gray , haute fonctionnaire chargée d’écrire un rapport sur les dérives du 10 Downing Street, la seconde est lancée par la police. Fait inédit, Bojo écope d'une amende. Enfin, une troisième enquête est en cours...

Selon Richard place, "il y a une enquête parlementaire éthique qui rendra sa décision, son jugement pour savoir si Boris Johnson a menti au parlement en conscience et si c'est le cas normalement il est poussé à la démission. Je dis bien normalement car avec Boris Johnson rien n'est vraiment normal depuis qu'il est premier ministre."

L'état de l'économie au Royaume-Uni

Le 1er janvier 2021, le Royaume-Uni se retirait officiellement de l'Union Européenne après des années de tergiversations entre Londres et Bruxelles.

Selon Jérémy Stubbs, "depuis le Brexit, on a une lutte entre les institutions pour reprendre le pouvoir et c'est là que depuis 2 ans, l'exécutif s'arroge à lui les pouvoirs qui reviennent à Bruxelles. Et donc il y a une réaction des législateurs. La faiblesse de Boris Johnson à l'heure actuelle prend place dans cette lutte entre l'exécutif et les autres institutions. C'est sans doute une opportunité pour les législatures de reprendre une initiative. Saura t'elle le faire ? Pour l'instant, j'en doute..."

Le ministre des Finances britannique Rishi Sunak a dévoilé mi mai un nouveau paquet d'aides à 15 milliards de livres face à l'impact du coût de la vie sur les ménages défavorisés. Ces aides seront financés en partie par une taxe exceptionnelle sur le secteur de l'énergie. Et jeudi, Boris Johnson annoncé de nouvelles mesures économiques pour aider à atténuer l'aggravation de la crise du coût de la vie pour les ménages. L’annonce de Johnson fait suite à la révision à la baisse des prévisions de croissance du Royaume-Uni. L'OCDE prévoit une croissance nulle l'année prochaine (la plus faible de toutes les économies du G20 à l'exception de la Russie). Et les factures de gaz et d’électricité ont augmenté de 54 % en avril. L’inflation au Royaume-Uni a atteint 7 % en mars, un niveau similaire à celui du reste de l’Europe. L'inflation se situe aux alentours de 10%, une situation que le Royaume-Uni n'avait pas connu depuis 40 ans...

Selon Patrick Martin Genier, " les britanniques voulaient sortir du Brexit, quelque chose dans lequel ils étaient englués dans la précédente législature. C'est ce qui a perdu Theresa May puisqu'elle dépendait de 10 députés unionistes qui n'ont jamais voulu signer le protocole. Les anglais en avaient assez. Il a offert une porte de sortie. Il a négocié cela. On a cru en sa parole. Il a même dit aux irlandais qu'il n'y aurait jamais de frontières. Il a menti. On le sait. On a voté pour lui car c'était un espoir de concrétiser le Brexit. Deux ans et demi plus tard, on lui reproche d'avoir menti au peuple et au parlement. Mais il n'a pas diminué la fiscalité, ce qu'attendaient les anglais... On leur avait dit on va construire des hôpitaux et des logements sociaux. Il n'y a rien eu donc il y a eu une grosse déception... Il est certain que les perspectives de croissance sont ralenties. Il y a des gens qui n'ont plus d'espoir de voir leur niveau de vie amélioré. C'est pour cela qu'il lance une véritable initiative pour promouvoir les logements sociaux. Il y a une crise au niveau du logement, de l'investissement et du pouvoir d'achat..."

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