Apologie de mon jogging ©Getty - Malte Mueller
Apologie de mon jogging ©Getty - Malte Mueller
Apologie de mon jogging ©Getty - Malte Mueller
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Résumé

Votre jogging est-il devenu votre meilleur ami ? Alternez-vous, comme Géraldine Mosna-Savoye, entre trois survêtements qui structurent vos journées ? Ce vêtement dont le tissu était l’idéal pour bouger est devenu le pire emblème de l’inactivité... Mais être mou, c'est si grave ?

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Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’un objet qui m’est devenu essentiel depuis un mois : mon jogging.
Ce sujet, enfin cet objet, vous semblera peut-être trivial, indigne, et même vulgaire. Mais peu importe, c’est indéniable, il a pris une place incontournable dans mon existence…. plus que mon téléphone, Netflix, mon lit, mes courses, et j’ose le dire, ma famille.
Cet habit mal-aimé, moqué et pourtant ultra plébiscité, reste l’informe par excellence. Comment alors comprendre qu’il donne une telle structure à mes journées ? 

Un vêtement sans qualités 

Depuis le début du confinement, certains se sont découverts une passion pour le jogging. Non pas qu’ils soient sportifs, on a bien compris que c’était surtout une bonne manière de s’aérer. Autant le dire tout de suite, je ne fais pas du tout partie de cette catégorie-là… en revanche, je me suis moi aussi découvert une passion pour le jogging… l’habit. 

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Depuis le lundi 16 mars, loin de ceux qui sortent s’aérer, je végète au contraire entre trois joggings alternatifs. Et c’est bien d’eux que j’aimerais parler aujourd’hui.
Ces joggings, il faut le remarquer, n’ont justement rien de remarquable : allant du gris foncé au gris clair, pas même beige ou bleu marine, ils n’ont aucune bande de couleurs ou logo de marque... 

À la différence d’autres vêtements de ce type, ils ne semblent pas avoir été conçus pour faciliter une activité physique (ces jogging, comble de la chose, ne sont même pas pensés pour en faire…). Toutefois, à signaler : ils ont des poches, sont resserrés à la taille et aux chevilles, évitant de tomber ou de traîner, se faisant ainsi parfaitement oublier. Et enfin, pour que le tableau soit complet : ils sont en coton, et pas en matière synthétique. 

Voilà tout ce que je pourrais dire de mes trois joggings.... c’est-à-dire : pas grand-chose. Et pourtant, je le reconnais : ils sont devenus plus que des compagnons fidèles, infaillibles (pas une tache ne saurait les enlaidir, ni une lessive les abîmer), ils sont devenus une seconde peau, et même, tant qu’on y est, une seconde nature.  

Mais quand j’y pense, c’est-à-dire quand je me regarde dans une glace, je ne peux pas m’empêcher de m’interroger : comment cet habit, qui a tout de l’ami qui tire vers le bas, voire de la mauvaise fréquentation, serait-il devenu mon meilleur allié ? Pire, comment, ce bout de tissu, banal, mou, gris, en un mot : négligeable, serait-il devenu cette partie de moi, et même un élément fondateur de ma personne ? Là est tout le paradoxe : comment ce vêtement informe est-il pourtant ce qui informe désormais toute mon existence ? 

Jogging et jogging 

Le jogging est d’abord une pratique sportive. Si vous tapez "jogging" sur internet, c’est donc d’abord sur la course à pied que vous tomberez. Ce n’est que par métonymie que le vêtement que l’on porte pour courir s’est ainsi appelé comme ça. Le jogging, soit, à la base, le vêtement confortable permettant une activité physique optimale. 

Pourtant, je ne sais par quelle opération (mais il doit bien y avoir une explication), le jogging est aussi devenu le symbole inverse : c’est le vêtement confortable qui, précisément, permet une non-activité optimale. S’habiller en jogging est dès lors souvent mal vu : c’est un habit du week-end pour rester à ne rien faire. Et ceux qui en font leur uniforme, quand ils ne sont pas prof d’EPS, seraient ainsi des paresseux, des mous, voire des loosers. 

Bizarrement, donc, ce vêtement dont le tissu était l’idéal pour bouger est devenu le pire emblème de l’inactivité. Le signe de la mollesse, et par extension, du laisser-aller et même de la défaite...
Me voici donc, en jogging, devant ma glace à me juger et à me dire que : si un tissu informe informait mon existence, alors peut-être étais-je devenue moi-même informe.

Mais après tout, pourquoi pas ? Est-ce que ce serait si grave que ça d’être mou ? et surtout de se laisser-aller ? Et qu’un vêtement permette ça ? qu’au lieu de nous présenter au monde, il ne soit qu’une enveloppe sans contour, un cocon pour soi, et plus qu’une seconde nature, sa première nature, la seule, l’intacte ? 

Le confort de l'indétermination

On fait beaucoup du vêtement une sorte d’armure entre soi et le monde, ou au contraire, un pont, une manière de se présenter, de se montrer. C’est une interface, quoiqu’il en soit, que l’on porte autant qu’elle nous porte, qui nous cache autant qu’elle nous révèle. 

Avec le jogging, se passe pourtant quelque chose de fou : on choisit précisément de ne pas être porté, de n’avoir aucun maintien, et même aucune tenue, ni caché ni révélé. 

En fait, en mettant un jogging, on ne choisit pas ce qu’on est ou ce qu’on devrait être. Ce n’est pas de la paresse ou de la mollesse, c’est juste... de l’indétermination.
Et l’indétermination, l’informe, là est le réconfort : un réconfort gratuit, pur, sans fonction, qui ne repose sur aucun geste ni aucun appel. Qu’on est bien dans son jogg, dommage qu’il faille bientôt se rhabiller et redevenir quelqu’un aux yeux du monde.

Sons diffusés :

  • Actualités du 7 avril 2020, BFM TV
  • Archive INA 1979, JT France 2
  • Chanson de Jok'Air, Mon survet
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