Comment concilier désir de liberté et confinement ?
Comment concilier désir de liberté et confinement ?
Comment concilier désir de liberté et confinement ? ©Getty - Klaus Vedfelt
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Résumé

Tiraillés entre leur besoin de liberté, de défier, souvent, l'autorité des adultes et les exigences du travail scolaire, les adolescents vivent l'épreuve du confinement avec les émotions et les priorités propres à leur âge. Louise Tourret interroge l'anthropologue David Le Breton pour savoir comment les parents peuvent les aider à traverser au mieux cette période.

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L'école à la maison c'est une interview bi-hebdomadaire dont l'objectif est de répondre aux questions éducatives que nous nous posons en cette période de confinement. Chaque entretien propose des réponses pratiques et des pistes de réflexion pour ne pas rester démunis dans cette situation inédite et nous aider à trouver nos propres solutions. 

Avec le sociologue et anthropologue David Le Breton, auteur de plusieurs écrits sur l'adolescence et les conduites à risque, et d'une A_nthropologie du rieur_ (Métailié, 2018), nous nous demandons quelles ressources mobiliser pour encadrer le travail scolaire, gérer les relations d'autorité, faire face au désir de transgression ou aux angoisses des adolescents, en période de confinement.

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Louise Tourret : Comment faire à face à ces journées perturbées avec un adolescent ?

David Le Breton : Dans ce contexte particulier, les parents peuvent avoir le soin de ritualiser la longueur du jour avec des moments, par exemple, où l’enfant ou l’adolescent doit travailler seul, et des moments où on se retrouve tous ensemble. Le moment où ils peuvent travailler seuls d'ailleurs, est aussi le moment où les parents pourront se retrouver.  Alors que si tout est laissé un peu à l’initiative de chacun, ça peut être difficile, notamment pour des enfants ou des adolescents - ou même des parents - inquiets, angoissés, ou simplement en manque de repères.

Louise Tourret : Si le travail scolaire permet de poser des jalons, la difficulté pour le parent d'avoir à le contrôler ne génère-t-elle pas aussi des tensions supplémentaires ?

DLB : Le confinement ne fait qu'accentuer les tendances qu'on observe dans chaque famille en temps ordinaire. Dans les cas où l’enfant ou l’adolescent sait très bien comment interagir avec ses parents dans un respect mutuel, il n’y aura pas de problème pour qu'il fasse ses devoirs, lise, etc.. En revanche, dans les familles où l'exercice de l’autorité pose problème, les choses vont être très compliquées. 

LT : Sans l’appui du cadre scolaire, réguler les journées d’adolescents qui sont souvent ou très présents ou au contraire très absents peut se révéler difficile. Que peut-on faire quand on n’est pas une famille où les liens d’autorité sont forts ? 

DLB : Je crois qu'une période de crise peut permettre à la relation parent-enfant de se reconstituer sous un meilleur jour. Les adolescents comprennent bien l’extrême difficulté du moment, les menaces qui pèsent sur les uns et les autres. C’est peut-être aussi le moment où ils vont prendre conscience de la valeur des "choses sans prix" comme par exemple le fait d'avoir ses parents auprès de soi. Et pour les parents aussi, de reconnaître l'importance d'avoir auprès d’eux leurs enfants. Ce qui permet je pense de calmer un peu le jeu des tensions.

C’est pour cela qu'il me semble opportun de parler du danger ambiant, du privilège d’être ensemble et d’être protégés, même si ce n’est pas facile. Il y aura un avant et un après, et cet "après" peut être aussi source de projets, de promesses. On peut promettre à l’adolescent de faire des balades, des voyages, ou de pratiquer des activités dont il avait envie depuis longtemps mais qu'on avait peut-être différées ou rationnées. Je pense que le besoin des familles de se retrouver dans un autre contexte après sera très fort.

LT : L’adolescence est l’âge de la transgression par excellence. Comment convaincre que sortir pour se réunir par exemple représente une transgression grave, qui doit être évitée ?

DLB : La transgression est source de puissance, de souveraineté pour l’adolescent qui affirme de cette manière qu’il existe, qu’il a sa propre autorité, qu’il vole de ses propres ailes. Quand je sors de chez moi pour faire un footing, je vois beaucoup d’adolescents dans les rues, et dans certains quartiers populaires, je vois des regroupements de gamins qui jouent au basket… Je pense que les parents doivent rappeler que le danger n’est pas seulement pour l’adolescent lui-même : on peut être en bonne santé et représenter un danger pour les autres. Ce sont des adolescents à qui il faut rappeler qu’ils peuvent être dangereux pour leurs parents, leurs grands-parents, leurs frères et sœurs, et par conséquent qu'ils doivent assumer cette responsabilité, mais seulement pour un temps limité. 

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LT : A l’échelle d’une vie d’adulte, ce confinement, quelle que soit sa durée, restera assez circonscrit dans le temps. Mais à l'échelle d'une vie d'adolescent, leur perception est différente. Comment aider ceux qui ont 15 ans, qui vivent ce printemps où tout est différent ?

DLB : Ce qui rend le confinement très dur, c’est aussi le soleil, les fleurs qui éclosent, les arbres… Il y a un désir infini de sortir, de répondre à cet appel du printemps. Nous autres adultes avons davantage cette capacité de repousser ce désir en sachant le risque que nous courons. Mais un adolescent vit dans le présent et il a énormément de mal à se projeter. Donc quand on lui dit "Tu verras dans un mois, dans quelques semaines, tu retrouveras ta liberté, tu retrouveras tes copains..." c'est très abstrait pour lui. Les adultes sont davantage accoutumés à se projeter, avec des agendas remplis des mois à l'avance, mais l’adolescent lui doit faire un effort sur lui-même pour se dire "Oui, je dois me priver de cette tentation, de ce bonheur du moment, au profit d'un plaisir qui va venir dans quelques semaines". 

Différer son désir est difficile pour un adolescent. C’est pour cela que cela peut être le moment pour les parents de rappeler ce qu’ils ont vécu eux aussi de malencontreux dans leur vie, ces moments où on les a empêchés de vivre cette liberté qui bouillonnait si fort en eux. Cela permettrait aux enfants de relativiser l’épreuve qu’ils sont en train de vivre. Parce qu’ils ont l’impression qu’ils sont les seuls à vivre une chose aussi abominable, alors que "l'empêchement" est au fond une expérience assez commune et banale. 

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Il n’y a pas de confinement du rire

LT : Et s'il arrive qu'un parent en ait marre de son adolescent ? Ou l'inverse ?

DLB : Mais nous ne sommes pas des prisonniers enfermés ensemble dans une cellule ! Il y a toujours la possibilité de sortir une heure, de faire un peu d'exercice physique, d’aller faire les courses, qui sont autant de moments de respiration. C’est nécessaire de donner à l’adolescent - et même à l’enfant - la possibilité de circuler autour de l’immeuble ou dans le quartier, en lui rappelant les règles obligatoires : ne pas toucher à tout, se laver les mains au retour, ne pas serrer la main des copains ni faire de bises. Ritualiser ces moments de respiration en faisant confiance à l’enfant me semble vraiment très important dans le contexte actuel. Nous vivons dans un monde forcément plus conflictuel, avec davantage de tensions, alors peut-être faut-il rétablir l’humour, le rire ? Un thème qui m’est devenu cher ces dernières années ! Plaisanter, raconter des blagues sont des manières de détendre l’atmosphère, de rappeler que nous ne sommes pas les victimes d’une tragédie mais que l’on exerce encore un contrôle sur l’événement. Pouvoir rire de la situation nous rappelle qu’elle n’est peut-être pas si grave que ça, qu’elle est provisoire et qu’on s’en remettra. Je pense que les parents peuvent utiliser l'humour pour surprendre leurs enfants avec des choses inattendues qui vont les faire rire et leur permettre de modifier leur vision de la situation. Le propre de l’humour, c’est de redéfinir la situation : en en faisant exploser la gravité apparente, en rappelant qu’on peut rire même de ça. Personne ne nous enlèvera le rire, il n’y a pas de confinement du rire. Dans le monde d'aujourd'hui, il est un outil pédagogique majeur. 

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