Comment faire lien avec ses élèves pendant le confinement?
Comment faire lien avec ses élèves pendant le confinement?  ©Getty -  smartboy10
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Un professeur d'un quartier populaire, Alexis Potschke, également auteur, notamment d'une très jolie chronique de son confinement d'enseignant sur Facebook, nous parle de la classe virtuelle et de la manière dont il a gardé le contact avec ses élèves pendant cette période particulière.

Ecole à la maison, comment faire ? C'est le rendez-vous bi-hebdomaire de l’émission Etre et savoir pendant la période de confinement avec tous les mardis et jeudis, des idées, des méthodes et des pistes de réflexion sur les questions éducatives.

Même si les vacances de printemps sont - ou seront - bienvenues, c’est un repère de plus qui disparaît pour les enfants. Nous nous demandons donc comment garder un lien entre enseignants et élèves, ou plus largement avec l’école, pendant ces vacances "confinées", avec Alexis Potschke, professeur de français dans un collège de grande banlieue parisienne. Il est également l'auteur de Rappeler les enfant (Seuil, 2019) et vous pouvez retrouver son Petit journal de confinement en ce moment sur Facebook.

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Louise Tourret : Comment garder le lien, ce lien qui s'est distendu dans cette période de confinement, et qui risque de se relâcher encore avec les vacances, même si elles sont bienvenues ?

Alexis Potschke : En effet, pour ma part, j'ai constaté dans ma pratique d'enseignant qu'il fallait rapidement donner des rendez-vous aux élèves, pour qu’ils puissent savoir à quelle heure ils nous retrouveraient. J’ai fait le choix de leur donner rendez-vous sur les heures de français qui étaient notées dans leur emploi du temps, pour que ce soit lisible à la fois pour leurs parents et pour eux.

LT : Vous enseignez à des élèves de milieu populaire, est-ce spécialement important pour ces élèves que l'enseignant soit présent pendant cette période de confinement ?

AP : C’est sûrement important pour beaucoup d’élèves, peut-être pour eux plus particulièrement parce qu’ils sont confinés dans des espaces plus petits, et ils ont besoin de sortir de ce cadre-là, et finalement la classe virtuelle et le fait de retrouver leur professeur et leurs camarades, ça ouvre un petit peu l’horizon. Ensuite, je pense aussi que le fait d’avoir des repères comme les heures de cours, d’avoir des rendez-vous fixes, c’est rassurant et cela ordonne leur journée, en leur rappelant le temps où elle était encore ordinaire, et en leur montrant que, malgré tout, il y a des choses qui ne changent pas, que le collège est toujours un point de repère fixe pour eux. 

LT : Les vacances de printemps vont-elles poser de nouvelles questions ?

AP : Dans mes classes, beaucoup d’élèves se sont manifestés en me demandant ce qu’il fallait faire pendant les vacances, à quelle heure se connecter etc., puisque les trois dernières semaines étaient un peu suspendues déjà, et qu’ils étaient à la maison comme ils le sont d’ordinaire en vacances et qu’en même temps ils travaillaient, ce qui n’est pas vraiment habituel pour des vacances… Toute la question est de savoir ce que nous allons leur fournir pendant ces vacances. Plusieurs élèves m'ont exprimé très fortement la demande que je revienne sur ces plateformes, pas forcément pour faire cours, mais en tout cas pour continuer à leur apprendre des choses, et surtout pour qu'ils gardent le contact entre eux. Parce que finalement, pour beaucoup, la classe virtuelle, c’est le contact qui est autorisé par les parents et qui est vraiment reconnu comme un contact pertinent, supervisé par le professeur. Pour beaucoup d’élèves, s’il n’y a plus ces moments de classe virtuelle, cela équivaut à se couper de tout contact avec leurs camarades. Alors, après, est-ce qu’on va continuer à travailler? Non, ou pas de la même manière… Est-ce qu’on va avancer sur le programme? Evidemment non.

LT : Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, a parlé de 5 à 8% d’élèves avec qui on a "perdu le contact". Comment faites-vous que cela arrive le moins possible?

AP : Les élèves qu’on a perdus et qui ne donnent aucun signe de vie depuis le début du confinement, représentent peut-être effectivement entre 5 et 8% d’élèves. Mais on a aussi beaucoup d’élèves qui ont donné signe de vie, qui ont répondu au téléphone, mais qui ne peuvent pas se connecter ou alors qui ont une connexion très mauvaise, ou encore qui ont seulement un appareil pour l’ensemble de la famille, parfois 3 à 4 enfants plus 2 parents qui font du télétravail. Alors ce ne sont pas des élèves "perdus" au sens où ils ne se sont pas perdus dans la nature, ils ne se sont pas évaporés. En revanche, la difficulté c’est de garder le lien avec ces élèves, alors qu’eux n’ont pas la possibilité matérielle de le garder de manière aussi suivie que les autres. Garder le contact avec ces élèves, cela peut passer aussi par des coups de fil. En ce qui me concerne, j’ai entre 100 et 120 élèves par année, je me concentre donc sur la classe dont je suis le professeur principal pour appeler les parents. Pour ce qui est des élèves des autres classes, c’est forcément plus compliqué de trouver le temps d'appeler tout le monde.

Les élèves entre eux vont avoir plus facilement tendance à garder le contact, parce qu’ils vont s’envoyer des messages, les photos des cours etc., et en fait ils assurent la continuité pédagogique que nous ne sommes pas capables d'assumer dans sa totalité. Pour ma part, je me repose beaucoup sur certains élèves, j’essaye de toujours savoir où en sont les élèves, mais garder le contact avec eux c’est parfois difficile. Pour ce qui est des autres, la plus grosse partie, ceux qui ont une connexion qui leur permet de venir assez régulièrement voir tous les cours quand ils ont le matériel, l’idée c’est surtout de leur donner l’envie de venir. Certains viennent parce que c’est le rendez-vous, c’est le point fixe avec les professeurs, les camarades.

D’autres, par contre, qui n’étaient pas très scolaires, sont venus une fois, deux fois, ils ont vu qu'on travaillait quand même, et du coup ils ne reviennent plus. Il y a aussi ceux qui ont été submergés le lundi de la rentrée par l’ensemble des devoirs dans toutes les matières, et qui ont vécu un petit traumatisme, qui n’ont pas osé revenir sur la classe virtuelle en imaginant qu’il y allait avoir une réplique de cette vague de devoirs. Là, cela nécessite aussi que nous réfléchissions un peu à nos pratiques, et qu’on se demande si le plus important, c’est de continuer à les envoyer au charbon, ou si la priorité c'est de ne pas rompre le lien fragile qui subsiste entre eux et nous.

LT : Cette période très spéciale vous fait-elle réfléchir au métier d’enseignant?

AP : Oui, et à plusieurs titres parce que je considère que le métier d’enseignant est difficile : notamment parce que le côté humain de la fonction se superpose à l’ensemble des enseignements qu’on doit délivrer aux élèves. Souvent, on a du mal à faire la part des choses entre les différentes raisons pour lesquelles les élèves nous écoutent. Parce qu’on explique bien ? Parce que nos méthodes marchent ? Mais peut-être aussi pour tout un tas d'autres raisons… Passer à l’enseignement à distance vient supprimer des facteurs qui m’aidaient à assurer mes cours comme par exemple, le fait de me mettre en scène dans ma classe, de me déplacer beaucoup entre les tables. Je ne peux plus désormais me reposer sur ces habitudes, je suis obligé de mettre l’accent sur l'activité proposée en elle-même.

Sauf que  ces activités-là, je ne les ai jamais testées auparavant, j’en découvre certaines, j’en mets au point d’autres. Par exemple, cela peut être une recherche sur internet en direct, en disant aux élèves : "Vous allez me dire combien de temps s'est écoulé pour Molière entre l'écriture de telle pièce et telle pièce", et puis les élèves me disent "Ben on n’en sait rien" et je leur répond "Alors, cherchez". Alors, ils vont se servir des outils que j’ai pu leur donner auparavant, aller sur Wikidia, Wikipedia, etc., ce genre de choses qu’on ne fait pas en cours.

La maîtrise des outils informatiques pour les élèves relève du privé, c’est à dire qu’ils savent très bien s’en servir à leurs propres fins, pour communiquer entre eux, pour faire des montages, etc. J’étais d'ailleurs très surpris de voir comment certains d’entre eux savaient monter leurs courts-métrages !  En revanche, cette maitrise-là, dans le cadre du savoir scolaire est un peu négligée. Les élèves ne savent pas faire le lien entre leurs compétences particulières de l’informatique et l’école, c'est à nous de les aider à comprendre qu’une compétence développée dans la vie peut être mise au service du travail scolaire.

LT : Pendant ces heures de cours virtuel vous arrive-t-il d'évoquer l’actualité ? Les élèves vous font-ils part de leurs inquiétudes ?

AP : Oui, souvent ils me parlent des choses qu'ils ont entendues aux informations, des discours de Jean-Michel Blanquer ou d'Edouard Philippe, et ils sont en demande d'explications. Lorsque cette jeune fille de 16 ans est décédée à Paris des suites du virus, mes élèves étaient effondrés. Ils avaient besoin d'en parler. Pour eux, le foyer et le collège sont les deux points de repères, et là tout à coup, les parents sont à la maison tout le temps, les profs ne sont plus là, eux-mêmes ne vont plus au collège… Il faut comprendre cet état-là chez eux. Il faut aussi que les enseignants ne se sentent pas coupables de ne pas faire cours comme ils l'auraient fait en temps normal, et parviennent dans le même temps à déculpabiliser les élèves de ne pas recevoir ces cours comme ils les auraient reçus en temps normal.

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Louise Tourret
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