Louis Pasteur supervise une vaccination contre la rage dans son laboratoire, dessin de C. Gilbert, d'après nature, 1886
Louis Pasteur supervise une vaccination contre la rage dans son laboratoire, dessin de C. Gilbert, d'après nature, 1886
Louis Pasteur supervise une vaccination contre la rage dans son laboratoire, dessin de C. Gilbert, d'après nature, 1886 ©Getty
Louis Pasteur supervise une vaccination contre la rage dans son laboratoire, dessin de C. Gilbert, d'après nature, 1886 ©Getty
Louis Pasteur supervise une vaccination contre la rage dans son laboratoire, dessin de C. Gilbert, d'après nature, 1886 ©Getty
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Résumé

En 2019, 41% de la population française se déclarait méfiante à l’égard des vaccins contre 17% dans le reste des pays européens. Ici, le discours "antivax" n'est donc ni anecdotique ni résiduel et les arguments qui le composent semblent être les mêmes depuis la fin du XVIIIe siècle. Comment expliquer que, dans le pays de Louis Pasteur pourtant érigé en héros républicain, la défiance envers la vaccination reste aussi prégnante ? Xavier Mauduit, producteur de l'émission Le Cours de l'histoire, a posé la question à l'historien Laurent-Henri Vignaud.

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Selon un sondage IFOP réalisé à la fin du mois de mars 2020, 26% des Français refuseraient le vaccin contre le Covid-19 s'il existait. Cette méfiance française à l'égard de la vaccination semble découler d'un manque de confiance envers certains choix politiques et d'une méfiance envers les laboratoires pharmaceutiques, accusés de faire primer le profit économique sur la santé des populations. Si cet argument irrigue le discours antivax actuel,  il n'est pourtant pas la seule cause d'une hostilité qui semble particulièrement marquée en France. 

Pour l'historien Laurent-Henri Vignaud, quatre grands fils argumentaires composent, depuis la fin du XVIIIe siècle, le discours antivax : l'argument religieux, l'argument naturaliste, l'argument para-scientifique et, enfin, l'argument politique. Si ces différents discours résistent aux implacables démonstrations scientifiques en faveur de la vaccination, c'est bien parce qu'ils s'adaptent à chaque époque et à chaque contexte, et ne disparaissent jamais tout à fait. Pourquoi ces discours antivax ont-ils la vie aussi dure, et comment continuent-ils de se transmettre au détriment des discours médicaux ?  

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Pour faire le point, Xavier Mauduit, producteur de l'émission "Le Cours de l'histoire", s'entretient avec Laurent-Henri Vignaud, historien,  maître de conférences d’histoire moderne à l’université de Bourgogne, et co-auteur avec Françoise Salvadori d'ANTIVAX. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, paru en janvier 2019 aux éditions Vendémiaire.

Xavier Mauduit : Le mot de "vaccin" lui-même est plus ancien que la vaccination telle qu'on la conçoit aujourd'hui, puisqu'on l'utilise dès le XVIIIe siècle. De quoi était-il alors question ? 

Laurent-Henri Vignaud : La pratique qui précède la  vaccination ne concernait qu'une seule maladie : la variole. Avant la vaccination, on a importé une pratique orientale nommée "l'inoculation variolique". Cela consiste à inoculer la variole, ce qui peut paraître étrange, mais en réalité on la transmet sous une forme atténuée. On pourrait parler "d'atténuation naturelle", puisqu'il s'agit d'utiliser le pus d'un malade que l'on fait sécher, ce qui va limiter la virulence du virus de la variole. Ensuite, on va inciser la peau d'un patient sain pour introduire cette poudre de pus variolique. Le simple fait que cela soit introduit par une scarification déclenche une première réaction immunitaire de l'organisme : inoculer la variole est bien moins dangereux que contracter la maladie de manière naturelle. C'est une vraie manière d'atténuer la virulence d'un virus, qui correspond au procédé de la vaccination.

XM : Qu'est-ce que la variole ? 

LHV : Il s'agit d'une fièvre éruptive, ce qui est problématique car elle peut être confondue avec d'autres maladies, comme la varicelle, beaucoup moins dangereuse. Extrêmement contagieuse, elle est la maladie terrifiante par excellence au XVIIIe siècle. Il y a des épidémies récurrentes et très violentes, et les taux de létalité peuvent atteindre 20 à 25%, aussi bien chez les adultes que chez les enfants. La maladie, quand on en réchappe, laisse de lourdes séquelles : c'est la fameuse "peau grêlée". Il s'agit d'une éruption de pustules et lorsque la maladie est grave, on attrape une "variole confluente" : la peau s'enflamme intégralement, et c'est généralement la mort qui s'ensuit.

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XM :  Les médecins occidentaux du XVIIIe siècle sont donc très intéressés par la variole. Pourtant, ils se montrent perplexes envers cette pratique de l'inoculation venue d'Orient, qui ne participe d'aucune démarche scientifique.

LHV : Effectivement, la pratique rencontre plusieurs obstacles lorsqu'elle s'implante en Europe. D'abord parce que c'est une pratique "exotique", importée en Europe par la femme d'un ambassadeur, Lady Montagu. Les médecins sont réticents à accepter une pratique qui relève du pur empirisme sans pouvoir en expliquer les causes. A l'époque, c'est la théorie des humeurs qui prédomine et elle ne peut pas rendre compte de l'efficacité de l'inoculation variolique.

XM : Mais ce procédé, s'il ne peut pas encore être compris, est-il jugé efficace ? 

LVH : La médecine du XVIIIe siècle est encore très loin de pouvoir expliquer le fonctionnement immunitaire, qu'on ne comprendra qu'au début du XXe siècle. Les médecins du XVIIIe vont donc avoir recours aux statistiques et aux mathématiques. On va démontrer à partir de tables de mortalité qu'on risque davantage de mourir de la variole dite "naturelle" que de la variole inoculée qu'on appelle alors "artificielle". Les premières études statistiques tendent à démontrer que l’inoculation est dix fois moins dangereuse que la variole naturelle. Dire cela, c'est admettre aussi que l'inoculation peut ne pas fonctionner. Dans un certain nombre de cas, l'inoculation provoque une variole sévère. C'est alors une question éthique qui se pose : peut-on commettre un geste médical qui potentiellement peut tuer. Le débat déontologique autour de la médecine préventive est donc déjà présent au XVIIIe siècle. Toute la question est : "a-t-on le droit d'administrer un médicament à quelqu'un qui n'est pas malade ? Peut-on faire prévaloir une logique assurantielle, probabiliste, lorsqu'il s'agit de la santé ?

XM : La vaccination naît à la toute fin du XVIIIe siècle. Quelles sont les différences entre ce procédé et celui de la variolisation ? 

LHV : C'est toujours à partir de la variole que se développent cette nouvelle pratique. Un médecin de campagne anglais, du Gloucestershire, remarque que les personnes qui traient les vaches contractent une variole bénigne mais jamais de formes sévères. Il en conclut que ces personnes doivent être infectées par une forme de variole bovine, ce qui donne en latin "variole vaccina", pour "variole de la vache", et c'est de ce terme que découlera le mot "vaccin". Il remarque donc que ceux qui contractent cette variole animale ne contractent jamais la variole humaine, et a l'idée d'utiliser la maladie animale pour immuniser les patients. Il y a deux très gros avantages par rapport à l'immunisation variolique : la vaccine n'est pas contagieuse d'homme à homme, et en plus elle est très peu mortelle.

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XM : Est-ce que ces progrès entraînent une évolution du discours sur la vaccination ? 

LHV : Rationnellement, on pourrait penser que le discours des "anti", constatant que la vaccination ne présentait plus de risques, allait s'éteindre. Mais c'est l'exact inverse qui se produit. Le discours "antivax" va se structurer avec l'arrivée de la vaccine, qui sera l'unique vaccin durant un siècle. Le raisonnement des antivax est surprenant parce qu'il est diffusé par beaucoup de gens qui défendaient la variolisation. Ils croyaient que la variolisation aidait l'organisme à combattre un mal extérieur, alors que dans le cas de la vaccination, on transmet une maladie animale. Un des premiers thèmes développé au XIXe siècle par les antivax est  celui de la "minotaurisation", c'est l'idée que le corps humain va être pollué par ces organismes animaux, voire que l'humeur va en être impactée, on soupçonne que la vaccine rapproche l'homme du bovin, notamment en le rendant plus brutal. Il y a aussi un autre argument  qui consiste à dire que, puisque les enfants sont de plus en plus protégés par la vaccination, cela déplace la mortalité vers l'âge adulte. Or, pour faire la guerre, pour travailler, on a davantage besoin d'adultes en bonne santé.

XM : Comment se traduisent ces débats, et comment circulent ces discours antivax ? 

LHV : Durant la première moitié du XIXe siècle, il s'agit essentiellement de traités médicaux. Certains textes antivax paraissent aussi dans la presse mais ce phénomène sera plus important à partir du second XIXe siècle. Il y a beaucoup de caricatures en revanche, notamment dans les journaux anglais, il y a notamment une célèbre gravure qui représente des parents dont l'enfant vient d'être vacciné en train de tenir une petite vache dans leurs bras. A partir de 1850, le débat devient public, la presse s'y intéresse de plus en plus, des parents dénoncent et médiatisent les rares problèmes induits par la vaccination. Les Etats sont en général favorables à la vaccination et ne font pas remonter les quelques chiffres qui pourraient remettre en question cette pratique ; ces parents s'adressent donc à la presse et alimentent le débat. Il est vrai que la vaccination n'est alors pas tout à fait sûre : il y a un risque dans la pratique vaccinale de transmettre la syphilis. En effet, on a cessé d'obtenir systématiquement le virus par la vache et on choisit plutôt d'administrer la vaccine à un premier enfant, que l'on va utiliser pour vacciner les autres enfants. Mais si ce premier enfant a d'autres maladies, elles seront transmises aux enfants suivants. Or, ces cas sont tus par l'administration, car on ne souhaite pas que les populations se détournent de la vaccination, qui améliore indéniablement les choses.

XM : Pasteur lui-même, lorsqu'il découvre le vaccin contre la rage en 1885, devra faire face à ces discours antivax, présents depuis le XVIIIe siècle mais qui s'enrichissent au fur et à mesure des avancées scientifiques.

LHV : La médecine de la fin du XIXe siècle devient de plus en plus expérimentale, notamment grâce à Claude Bernard et à ses successeurs, et de plus en plus liée à la médecine vétérinaire - Pasteur a d'abord vacciné des animaux et c'est comme ça qu'il a réalisé ses expérimentations - et cela suscite de nouvelles critiques. Des mouvements anti-vivisection, des ligues de protection des animaux apparaissent, et Pasteur est accusé d'être un massacreur d'animaux de laboratoire, ce qui est une première façon de s'opposer à la vaccination. Par ailleurs, la création de l'Institut Pasteur soulève des hostilités, notamment sous la plume de journalistes comme Henri Rochefort, qui accusent Pasteur de chercher le profit et de n'inventer des vaccins que pour remplir les poches des laboratoires, c'est l'origine du motif de la lutte contre les "Big Pharma".

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XM : En tant qu'historien, arrivez-vous facilement à démêler la généalogie des arguments antivax ? 

LHV : Le terme "généalogie" est bien choisi. Les arguments antivax d'aujourd'hui ne sont pas ceux du XVIIIe ni du XIXe siècle, mais il existe des parentés. Avec ma co-auteure, Françoise Salvadori, nous avons isolé quatre thèmes récurrents qui sont réactualisés à chaque époque. Il y a d'abord le thème de la religion, du destin, la question de savoir si on peut s'autoriser à se prévaloir contre le destin. Le deuxième thème est celui de la nature, on conçoit la vaccination comme un geste artificiel et donc contre-nature. Le troisième thème est celui des sciences alternatives, c'est le discours des gens qui ne croient pas à la théorie des germes et à l'immunologie. Enfin, un dernier thème qui a toujours existé mais qui est particulièrement fort aujourd'hui, c'est le thème politique : il s'agit de savoir si un Etat peut forcer ses citoyens à recevoir un vaccin s'ils n'en ont pas envie ou n'en ressentent pas le besoin. 

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