Applaudissements à Paris pendant la crise du Covid-19 ©AFP - MARTIN BUREAU
Applaudissements à Paris pendant la crise du Covid-19 ©AFP - MARTIN BUREAU
Applaudissements à Paris pendant la crise du Covid-19 ©AFP - MARTIN BUREAU
Publicité
Résumé

Au Moyen Âge, pour exprimer la joie, ou pour protester, on crie "Noël !" et on bassine, ou au contraire on s'abstient de crier "Noël !"... pour les mêmes raisons. Aujourd'hui encore, on tape sur des poêles et des casseroles aux fenêtres et aux balcons. Cette surprenante résurgence d'un usage médiéval est l'occasion de se pencher sur la valeur du témoignage en histoire avec Sebastian Jung et son projet "Ruptures".

En savoir plus

L'histoire est faite de dates, de hauts faits, de catastrophes et de grands hommes, mais aussi et surtout d'anecdotes, de vies ordinaires, de gestes et d'habitudes. De ces usages qui naissent et disparaissent, parfois sans laisser de traces et qui pourtant disent tant de l'époque qui les a vus naître... En cédant au charme du détail, ce podcast propose de découvrir des modes et des usages oubliés qui résonnent avec la crise du Covid, et de les soumettre au regard d'une historienne ou d'un historien.

Paris, 1409, un dimanche de mars

Ce jour là Charles VI, le roi fou, dit aussi le Bien-Aimé, entre à Paris. La paix vient d'être signée avec Jean 1er de Bourgogne dit "Jean sans Peur", entre rivalités, trahisons et assassinats, bref, c’est une longue histoire compliquée… Depuis 200 ans, personne n'a vu une entrée aussi fastueuse et solennelle. Le roi est accompagné de tous les sergents de la ville : ceux du gué, de la marchandise, ceux qui sont à cheval, ceux à verge et ceux de la douzaine. Tous sont, comme il se doit, en livrée et coiffés de magnifiques chaperons bleus et rouges aux couleurs de la ville. Les bourgeois de la cité marchent vers le souverain, précédé de 12 trompettes et de nombreux ménestrels. A son passage la foule crie "Noël ! Noël ! Noël !" et lui jette des brassées de violettes... Le cortège traverse la ville de la porte de Saint-Denis à Notre-Dame et tout au long du trajet les parisiens et les parisiennes se massent pour voir le roi et crient encore "Noël !" La paix est enfin là, les cloches carillonnent, et certains tapent sur des casseroles, des marmites ou des bassines, ça fait un raffut invraisemblable et il y a d’ailleurs même un verbe pour ça, on dit "bassiner". "Noël !" c’est le cri de la liesse populaire : on le crie pour célébrer la paix, les sacres, les naissances d'importance, les entrées royales, les mariages princiers ou les élections des papes... C'est Noël ! en écho à la joie de la nativité, Noël ! pour marquer un passage, une renaissance... et quand on le crie, on fait du bruit, on bassine à tour de bras et on investit la rue pour que tout le monde entende... Et c’est la paix surtout qui est une occasion de joie collective, car la paix est une aspiration de ces temps de guerres interminables, dans le sillage de la paix de Dieu mise en place par l'Eglise qui réglemente les combats et les moments où ils ont lieu, pour les tenir à distance, et garder la maîtrise des choses, y compris celle de la guerre qui lui échappe. Alors on conclut, on proclame et on célèbre la joie de l'unité retrouvée, d'une communauté reconstituée et accessoirement la fin des viols, des incendies, des pillages, de la disette et des impôts spéciaux... Et dans un régime qui ne connait pas le vote, ces moments de liesse organisée sont un des rares moment où le peuple peut s'exprimer avec parfois même un peu de place pour la spontanéité.

Publicité

Soigneusement organisée, la liesse populaire comme outil politique

Un Parisien anonyme, dont le journal, écrit entre 1405 et 1449, nous est parvenu sous le titre Le journal d'un bourgeois de Paris, décrit plusieurs entrées solennelles dans la capitale, parmi lesquelles celle de Charles VI en 1420, accompagné d'Henri V d'Angleterre qui vient d'épouser la fille du roi de France. Ils entrent par la porte de Saint-Denis, les rues sont tendues de draps, ils sont accompagnés par des processions religieuses, et par les puissants de la ville vêtus aux couleurs anglaises, des mystères sont joués sur des estrades ou sur le parvis des églises... En toute logique, cela aurait du bassiner grave et crier Noël à gogo, sauf que le journal ne mentionne aucun cri de joie, et ni feux ni banquets... Car cette entrée est une défaite, la conséquence de la chute de Melun. On lit de la résignation dans cette entrée d'un souverain anglais. Mais le plus attendu, lors de ces entrées royales, ce sont les fêtes qui les suivent : des tables sont dressées dans les rues, les Parisiens y mangent et y boivent, il y a des fontaines de vin et de lait au coin des rues. Tout le monde chante, on installe des torches et des feux de joies, comme à la Saint-Jean et on crie encore "Noël !" en bassinant à nouveau. C’est celui qui est célébré qui régale, ce qui est le meilleur moyen de s’assurer de voir la foule descendre dans la rue, puisque le but est d’asseoir sa légitimité, la liesse doit donc crever les yeux. Collective et publique, la joie bouleverse l'ordinaire et met tout le monde - le temps des festivités - sur un même pied d’égalité : ceux qui sonnent les cloches de l'église, les trompettes du pouvoir en place et la foule des citadins qui crient "Noël !" Chacun occupe l'espace sonore à égalité. Mais, il ne faut pas s’y tromper, rien n’est laissé au hasard, ces liesses obéissent à des codes précis dans une société très orale où la maîtrise de l'espace sonore est un enjeu. Les trompettes sonnent au moment voulu, et les cris de joie sont une légitimation du pouvoir en place et Noël, ce cri désormais perdu, est un genre de youpi ou de hourra mais en beaucoup plus chrétien... 

Au Moyen Âge, ne crie pas qui veut

Le cri est codifié et le droit de crier distribué avec parcimonie entre ceux qui en ont besoin et ceux qui ont le pouvoir : cri des marchands, des ambulants, des hérauts qui proclament la parole officielle, royale ou légale, des sonneurs de morts, des crieurs de corps ou des sonneurs de tournois. Il y a plus de 24 crieurs à Paris, au sein de deux corporations reparties de chaque côté de la Seine et les crieurs privés paient une redevance à l'Etat. Maîtriser l'espace sonore, c'est maîtriser la circulation de l’information, et ainsi détenir un pouvoir.

Mais le cri est aussi contrôlé car il est diabolique, comme le tintamarre, il fait grimacer les visages, déforme les expressions, et met parfois le crieur hors de lui, il peut même ternir les réputations. Par exemple, quand on a été condamné à une peine qui réclame de faire amende honorable, on crie haut et fort ses torts et ses regrets en public afin que ce soit au vu et au su de tous. De la même manière, comme l’honneur est ce que les gens ont de plus précieux, on hésite pas à utiliser le cri pour humilier et designer le voleur, l’agresseur, le menteur, l’arnaqueur ou l’indélicat… Et puis bien entendu, on réserve un terrible charivari à grand renforts de casseroles sous les fenêtres du vieux veuf qui épouse une jeunesse. Et c’est ce charivari stigmatisant qui sera repris par les Républicains autour de 1830 qui en organiseront des centaines pour afficher publiquement les hommes politiques qui, à leurs yeux, ont trahi les idéaux révolutionnaires au profit de la Restauration et de la monarchie de Juillet… On peut se demander d'ailleurs, si, parmi les applaudissements adressés aux soignants chaque soir à 20h pendant ces deux mois de confinement où les manifestations étaient impossibles, le gouvernement aura entendu aussi les concerts de casseroles qui parfois les accompagnaient...

5 min

Ecrire l'histoire à partir de témoignages 

Sebastian Jung est professeur d'histoire-géographie et chercheur. Il travaille à une thèse sur la Shoah à Kiev. Il a élaboré, avec Sahondra Limane, Lola Jarry et Samuel Kuhn, un projet de collecte de témoignages autour de cet étrange printemps 2020 marqué par la crise du Covid. 

Perrine Kervran : A l'image du Journal d'un bourgeois de Paris, la littérature de témoignage nous a permis de garder la trace de ces usages sociaux éphémères qui naissent dans les moments de crise. Est-ce que vous connaissez d'autres exemples ? 

Sebastian Jung : Pour ce qui concerne la ville de Kiev pendant l'occupation allemande sur laquelle je travaille, il y a un certain nombre de choses qu'on ne connaît que par des témoignages et des journaux parmi lesquels on peut citer Le Livre noir de Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman (Actes sud, 2019), Babi Yar d'Anatoli Kouznetsov (Tallandier, 2019) ou Les carnets de Kiev 1941 1943, journal d'une bibliothécaire russe pendant l'occupation allemanded'Irina Khorochounova (Calmann Lévy, 2018). Ces trois ouvrages racontent une histoire qu'on ne peut pas comprendre en dehors des témoignages. Comment j'accède à l'information ? Comment je survis ? Parce que accéder à l'information, c'est de la survie. Tous ces témoignages parlent de la rumeur. La mettre par écrit, c'est déjà opérer une forme de mise en distanciation vis-à-vis de l'information dont on n'est pas sûr, mais qui est la seule source dont on dispose. 

PK : Certains gestes ou usages nés pendant la crise du Covid vous ont-ils marqué plus que d'autres ? 

SJ : Il y a des mots qui m'ont marqué et qui ont aussi marqué mes élèves. C'est un nouveau langage qui s'installe : "gestes barrière" par exemple. Il y a évidemment de nouvelles manières de fonctionner, notamment les apéros-zoom, ou le fait de se laver les mains, ou encore les rituels qui se sont imposés au sein des familles, notamment autour de la question de la nourriture, de l'alimentation. Le fait que faire la cuisine ait repris du sens dans certaines familles.

PK : Applaudir à sa fenêtre, accrocher une banderole à son balcon, mais aussi se saluer en se touchant le coude : faut-il conserver la trace de ces gestes ?

SJ : Oui, c'est important. D'une part, parce que ça raconte une autre histoire que celle qu'on pourrait retenir de manière générale, et cela renvoie aussi à une manière de s'approprier l'histoire. C'est pour cela que nous avons lancé ce projet qui concerne plus de 70 professeurs dans 14 académies de France. Sur la question des applaudissements par exemple, on a vu une évolution. En Italie, les gens chantaient au balcon. Et puis, en Espagne, les gens ont applaudi au balcon. Recueillir ces manières de faire, c'est aussi s'intéresser à la manière dont les rituels se mettent en place. L'idée est donc de proposer aux élèves de récolter des témoignages auprès de leurs proches, pour d'une part, éclairer le temps présent, ou au moins commencer à y réfléchir. Et en même temps, on essaie aussi de mettre en regard la crise actuelle avec des ruptures passées, de faire parler les personnes sur le passé autant que sur le présent. 

PK : Est-ce une manière de faire ressentir à vos élèves que l'on a vécu un "moment historique" ? 

SJ : Oui, tout à fait. Il n'y avait pas meilleur moment pour trouver le moyen pour poser ces questions : qu'est-ce qu'une source ? Qu'est-ce qu'un témoignage ? Qu'est-ce qu'une prise de recul par rapport à "l'histoire en train de se faire". 

PK : En quoi consiste le projet précisément ? 

SJ : Le projet s'adresse à des élèves de la 4ème à la terminale, des collèges et lycées généraux et professionnels. Chaque élève est mis en situation d'enquêteur : à lui de définir quelles sont les personnes les plus à même de lui répondre. Avant tout, il s'agit d'un entretien qui vise à créer du lien. Il s'agit de trouver des personnes de confiance dans ses proches. Trois à cinq personnes qui accepteront de se livrer, sachant que ce n'est pas facile de savoir qu'on est enregistré, pris en note voire filmé, et que ça servira, à terme peut être, pour les archives. 

PK : Quelles sont les questions que vous leur recommandez de poser ? 

SJ : Il y a trois axes. Le premier axe est comment vous vivez la période actuelle, la crise sanitaire. Le deuxième axe est : cette crise vous renvoie-t-elle à d'autres ruptures historiques passées que vous auriez vécues ? Le troisième axe, c'est un objet. Pour le reste, les élèves sont positionnés dans une situation d'enquêteur, dans un entretien semi-direct, il s'agit d'abord d'écouter le témoin et de rebondir par rapport à ce qu'il dit. 

PK : Qu'avez-vous récolté jusqu'à maintenant ? Des faits marquants ont-ils émergé ? 

SJ : Ce qui émerge, c'est la différence de perception entre générations. La peur se pose de manière évidente pour les personnes les plus âgées. En même temps, le confinement a été beaucoup plus facile à vivre pour les jeunes. Mais à l'inverse, pour les plus jeunes générations, la privation de relations sociales a pu être vécue sur un mode dramatique, alors que les peurs étaient moins prégnantes. La crise du Covid renvoie les personnes âgées à des moments dramatiques, ce qui n'est pas le cas pour les générations plus jeunes. L'autre grande différence de perception qui émerge est celle du genre. Et enfin, la question du travail, entre ceux qui ont travaillé durant le confinement et les autres.

PK : Vous évoquez la différence de perception entre hommes et femmes, leurs témoignages sont-ils différents ?  

SJ : Clairement, la rupture est beaucoup plus profonde pour les femmes que pour les hommes. Les femmes ont souvent à gérer un travail, les enfants et les tâches ménagères. Hélas, parce que les tâches ne sont pas réparties très clairement. C'est beaucoup plus compliqué à gérer pour les femmes que pour les hommes. 

PK : Les personnes plus âgées comparent ce moment de rupture avec d'autres, qu'est-ce qui revient le plus souvent ? 

SJ : Pour les grands-parents, voire arrière grands-parents, de nos élèves, c'est l'exode de 1940, donc l'invasion de la France. Ce qui est apparu aussi, c'est 1968 pour un certain nombre de témoignages. Pour des familles algériennes, il y a évidemment la guerre d'Algérie et la décennie noire en Algérie, les années de terreur de la fin des années 80 et du début des années 90. Certains nous ont aussi parlé des attentats de 2015. 

PK : Ce travail a-t-il donné du sens à ce que vos élèves ont vécu pendant cette crise ? 

SJ : Oui, se plonger ainsi dans leur histoire familiale leur a ouvert les yeux. Et puis, quand ils passent à l'étape d'analyse, ils découvrent véritablement ce que c'est que l'histoire et le rôle qu'ils peuvent y jouer.

"C'était à la mode", une chronique des usages oubliées

L'histoire est faite de dates, de hauts faits, de catastrophes et de grands hommes, mais aussi et surtout d'anecdotes, de vies ordinaires, de gestes et d'habitudes. De ces usages qui naissent et disparaissent, parfois sans laisser de traces et qui pourtant disent tant de l'époque qui les a vus naître... En cédant au charme du détail, ce podcast propose de découvrir des modes et des usages oubliés qui résonnent avec la crise du Covid, et de les soumettre au regard d'une historienne ou d'un historien. Un rendez-vous proposé par Perrine Kervran, réalisé par Véronique Samouiloff.

Retrouvez tous les épisodes ici.