Expérimenter pour comprendre le virus
Expérimenter pour comprendre le virus
Expérimenter pour comprendre le virus ©Getty -  Klaus Vedfelt
Expérimenter pour comprendre le virus ©Getty - Klaus Vedfelt
Expérimenter pour comprendre le virus ©Getty - Klaus Vedfelt
Publicité
Résumé

Pour La main à la pâte, association qui promeut la culture scientifique à l'école, la pandémie est l'occasion d'apprendre aux élèves à expérimenter pour comprendre le virus et les moyens dont nous disposons pour lutter contre lui, et ainsi, à forger leur esprit critique.

En savoir plus

A l'heure où un retour partiel dans les classes s'organise et alors qu'une majorité d'élèves continuent l'école à la maison, la nécessité de penser la continuité pédagogique demeure. Beaucoup d'acteurs se mobilisent pour y contribuer, c'est la cas de la Fondation La main à la pâte. Créé en 1995 sous l'impulsion du prix Nobel de physique Georges Charpak, du physicien Yves Quéré et de l'astrophysicien Pierre Léna, le dispositif, devenu fondation en 2011, propose des aides et des ressources pédagogiques pour faire découvrir les sciences et la méthode expérimentale aux élèves, et concerne aujourd'hui des milliers d'établissements scolaires. Son site propose actuellement des contenus relatifs à l'épidémie de Covid-19, notamment des expériences à réaliser avec les enfants, en classe ou à la maison, pour comprendre les gestes barrière et réfléchir à cette épidémie qui bouleverse nos existences. Elena Pasquinelli, philosophe spécialiste de la cognition et membre de La Main à la pâte, revient en détail sur ces propositions salutaires. 

Louise Tourret : Vous publiez des ressources et des dossiers pédagogiques en ce moment sur le site de la Main à la pâte. Les enfants manquent-ils d'explications sur la crise que nous traversons ?

Publicité

Elena Pasquinelli : Disons que la première chose qui nous est venue à l’esprit, c’est de leur faire comprendre les gestes barrières, et à partir de là, la réflexion s’est ouverte. Tu apprends à utiliser les gestes barrières, à les mettre en place, mais pourquoi ne pas profiter de cette occasion pour faire des sciences, pour comprendre la nécessité de ces gestes barrières - pourquoi se laver les mains et garder une certaine distance ? d’où viennent ces recommandations ? Nous sommes donc remontés à la question suivante : d’où vient cette maladie? Les enfants en ont sûrement entendu parler, ils se posent des questions, mais parfois sans oser les formuler... Il s'agissait donc pour nous de leur fournir des bases de connaissance pour saisir ce qui se passe autour d’eux et qui motive toutes ces inquiétudes, mais aussi comprendre pourquoi on doit mettre en place des gestes pour se protéger et pour protéger les autres. 

À réécouter : Apprendre au XXIème siècle - avec et par la science

LT : La main à la pâte repose sur la pédagogie par l’expérimentation. Que peut-on faire comme expérience pour comprendre comment se répand l’épidémie ?

EP : C’est un défi intéressant d’imaginer des activités d’expérimentation - ou du moins d’observation - à faire à la maison ou en classe, même si les conditions actuelles en classe ne sont pas les conditions habituelles. Nous avons cherché à inventer, nous sommes passés par un geste très courant qui consiste à se laver les mains, mais enduites au préalable avec de l’huile et des paillettes, pour expérimenter si c’est plus efficace de les laver avec de l’eau ou avec de l'eau et du savon. On sait que le savon est plus efficace mais là on en fait l’expérience et on le démontre. Les paillettes permettent de visualiser ces microorganismes autrement invisibles et la façon dont ils peuvent facilement se répandre partout, dès qu’on touche une surface ou un objet, les autres ou soi-même. 

Dans ce cas précis, ce sont des activités pratiques, mais dans d’autres cas, on peut simuler des protocoles expérimentaux. Nous avons ainsi inventé des jeux de cartes qui permettent de raconter une histoire en lien avec l'histoire des sciences, la découverte d’un médicament pour voir de quelle façon les scientifiques procèdent, quels sont les bons protocoles à mettre en place, etc. Il s'agit d'introduire cette idée que quand les défenses de notre corps ne sont pas suffisantes pour nous protéger contre la maladie, d’autres défenses peuvent prendre le relais : la recherche scientifique qui va chercher des nouveaux médicaments d’une manière très sérieuse, très rigoureuse, au moyen d'expériences. Nous proposons aux enfants de découvrir comment se font ces expériences. La finalité de toutes les activités que nous proposons est toujours de rassurer, d'expliquer les gestes barrières mais aussi ce qui est en train de se mettre en mouvement pour nous protéger, avec quelle ampleur et de quelle façon la science se mobilise. 

LT : Vous parliez de processus expérimentaux, c'est bien ce qui fait débat aujourd'hui : l'information scientifique liée à la contagion épidémique et encore plus aux traitements, comme on l'a vu avec la polémique autour de la chloroquine. Comment La Main à la pâte envisage-t-elle cette dimension de l'éducation à l'information ?

EP : En effet, nous proposons aussi aux enfants d'éduquer leur esprit critique, c'est une idée qui est au centre de toute la production de nos ressources. Par rapport à l’actualité concernant la recherche sur les médicaments, nous espérons pouvoir outiller, armer l’esprit critique des enfants avec des réflexions comme : qu’est-ce que cela signifie "tester un médicament"? Mieux armer les élèves face à l'information, c’est un des rôles de l’éducation et de l’enseignement. 

Pour les élèves de l'école primaire, nous nous contentons de donner quelques bases. Mais c'est surtout à partir du collège que se présente la nécessité de filtrer l’information de façon plus forte. Les adolescents sont plus ouverts sur le monde extérieur, par le biais d'Internet notamment ou encore des copains, ils sont plus réceptifs à des phénomènes de rumeurs ou de fake news. Pour les activités destinées au cycle 4, nous avons travaillé sur la manière de bien s’outiller pour lire et comprendre l’information. Mais là encore, pas de façon abstraite, nous avons besoin de connaissances scientifiques et d’une base pour comprendre ce qu’est un virus, ce qui le différencie d'une bactérie, comment il agit, etc. Ensuite, à partir de là, nous proposons de regarder une image : comment je peux l'interpréter, comment j’utilise ces informations qui me sont données pour prendre des décisions plus sages, et de quelle façon je sépare les informations qui ont l’air d’être fiables de celles qui me semblent douteuses. Pour les élèves du collège, nous avons beaucoup axé nos activités dans l'objectif de les outiller à se faire une image correcte de la réalité, non pas seulement par l’expérimentation cette fois, mais aussi à travers la lecture des médias et le filtrage de l’information sur Internet. 

À réécouter : L'école au temps du corona

LT : Des outils et des apprentissages qui pourraient même être utiles pour les adultes ? 

EP : L’idée est de faire des enfants et des adolescents des ambassadeurs de l’esprit critique. Cela ne signifie pas que concernant les adultes, nous n’avons plus d’espoir, mais je pense que nous avons le devoir de former cette nouvelle génération qui a encore des chances de développer ses propres armes. Nous devons former ces jeunes à analyser l’information, à la comprendre et l’utiliser car c’est une chance d’y avoir accès, de façon à ce que par la suite ils puissent être les ambassadeurs des "bonnes" informations. Nous avons souhaité injecter cette idée dans toutes nos activités, dès l'âge de 6 ans et jusqu’à 16 ans : "Vous êtes enfant mais vous êtes aussi acteur, vous n’êtes pas passif face à cette épidémie ou face à l’information, allez-y, aidez les autres, vous avez votre altruisme naturel, exploitez-le ! Informez les autres, créez vous-mêmes des affiches, des stratégies pour convaincre les gens d’utiliser les gestes barrières, vos copains ou votre famille". Et pour les adolescents : "Apprenez à filtrer l’information et à la comprendre, et aidez ceux qui sont autour de vous, partagez des informations correctes bien sûr, mais allez aussi corriger les adultes éventuellement quand ils partagent des informations douteuses"... Le principe, c’est de passer par cette nouvelle génération pour améliorer les capacités de tout le monde à faire ce travail sur la réalité et l’information. 

LT : Comment faites-vous pour avoir des retours sur ces expériences ensuite auprès des enseignants ?

EP : Nous sommes en train de travailler avec un groupe d’enseignants toulousains, à distance naturellement, qui se sont appropriés les activités dans les collèges et ils nous font des retours très judicieux qui nous aident à avancer, à améliorer et créer. La créativité des enseignants en ces temps difficiles à été démultipliée, c’est vraiment impressionnant !

À réécouter : Comment apprendre à apprendre ?