Renaud de Montauban et Clarice lors d'un banquet puis dans la chambre nuptiale vers 1470 - Loyset Liédet  - wikipédia
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Résumé

La mode commente l’époque, l’accompagne, et parfois tente d’en alléger l’atmosphère. Poulaines pointues, hennins cornus, perruques démesurées : son histoire a régulièrement connu des moments où l’excentricité était reine. En compagnie de l'historien Farid Chenoune, retour sur la façon dont la mode contemporaine se saisit de l’épidémie de Covid... s'emparant notamment des masques que l’on est désormais obligés de compter dans notre garde-robe.

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L'histoire est faite de dates, de hauts faits, de catastrophes et de grands hommes, mais aussi et surtout d'anecdotes, de vies ordinaires, de gestes et d'habitudes. De ces usages qui naissent et disparaissent, parfois sans laisser de traces, et qui pourtant disent tant de l'époque qui les a vus naître... En cédant au charme du détail, ce podcast propose de découvrir des modes et des usages oubliés qui résonnent avec la crise de la Covid-19, et de les soumettre au regard d'une historienne ou d'un historien.

Sens, un jour de printemps 1360 

Il est dans son cabinet privé, il est prêt à sortir, on l’attend, mais il hésite… Il ne cesse de fixer ses pieds, il joue avec le bas de sa tunique, il marche un peu, il doute, mais en même temps il se pavanerait presque. Sauf la chaînette, il n’est pas très sûr… Mais la pointe qui se dresse avec tant d’insolence, il adore. Oh et puis la chaînette finalement, c’est pas si mal, ça tintinnabule un peu quand il marche et puis ça brille…  Elles pouvaient être en cuir, en toile ou en tissu précieux, parfois bicolores ou même brodées pour les plus raffinées. On les portait à l'intérieur, et pour sortir, on les chaussait avec des socques de bois pour ne pas les abîmer. Les poulaines étaient des chaussures étroites et dont la pointe, au fur et à mesure des années, s’est allongée et recourbée jusqu'à faire comme une corne. Parfois, elle est si longue qu'il faut bourrer l'extrémité de chanvre, de paille, d’étoupe ou de laine pour ne pas se prendre les pieds dedans. Les jeunes gens de la cour de Charles V au XIVe siècle, qui sont plutôt arrogants, les arborent avec fierté et un certain sens de la provocation puisqu'ils portent aussi des manches fendues qui traînent  jusqu'au sol, des tuniques terriblement courtes et des chausses bicolores et moulantes... Mais le temps passe encore et la pointe se recourbe de plus en plus au point de s'enrouler sur elle même en une improbable spirale.  

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Les poulaines, signe extérieur de richesse 

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’en poulaines on ne peut pas marcher vite ni s’activer, et  c'est cela le message principal : seuls les riches et les puissants qui ne se fatiguent pas à travailler peuvent les porter. Parfois, la pointe de la poulaine se divise en deux, et plus rarement, en un raffinement suprême et absurde, les pointes se recourbent vers le bas, interdisant la marche, ne pouvant donc qu'être l'apanage des cavaliers... autant dire pas n’importe qui. 

On dit que les poulaines sont les héritières des pigaces, apparues au XIe, des chaussures plus modestes, mais au bout tout aussi pointu. La légende, rapportée par un chroniqueur, Orderic Vital, raconte que Foulque le hargneux, comte d'Anjou, les mit à la mode pour cacher la difformité de ses pieds. On dit aussi que leur nom est une déformation du mot "polonaise". En Angleterre d'ailleurs, on les appelle des crakow, du nom de la ville de Cracovie. Certains chroniqueurs médiévaux misogynes ont voulu voir dans cette mode déplorable l’influence néfaste d'Anne de Bohême, la femme de Richard II, tandis que d’autres, plus honnêtes ou moins xénophobes, ont bien remarqué que les cracoviennes pointues étaient là bien avant la reine. Ce qui est sûr, c’est qu’entre le XIVe et le XVe siècle, les excroissances sont à la mode :  les femmes de la haute société mettent sous leur tuniques de petits sacs pour se donner un léger embonpoint - celui des riches bien nourris - elles portent des hennins qui forment comme un gros pain de sucre sur la tête et auquel est fixé un voile - plus ou moins long selon le rang social -  et aussi des truffeaux, des coiffures à cornes pourvues d’armatures de métal,  couvertes de tissus ou de cheveux, et elles aussi recouvertes d'un voile...

Les poulaines ou le péché d'orgeuil

Pigaces, poulaines, hennin ou truffeaux, tout cela commence à faire beaucoup pour l'Eglise qui n'a jamais eu un amour immodéré pour les cornes ni pour le péché de vanité, d'orgueil ou de coquetterie. L’évêque de Paris, par exemple, recommande de hurler aux femmes coiffées de cornes : "Bélier, frappe de tes cornes !" Quant à la poulaine, qu’on accuse d’obscénité, elle subit un acharnement aussi virulent qu'inutile puisqu'elle continue à être portée. Les conciles d'Anvers en 1360, d'Avignon en 1457 et de Sens en 1460 en interdisent le port aux ecclésiastiques et une bulle papale en 1468  les fustige comme une vanité. Bref, tandis que l'excentricité devient banale du XIVe au XVe siècle, les souverains légifèrent pour que l'absurde raffinement reste l'apanage de la classe dirigeante. Des édits somptuaires sont promulgués interdisant, ou au contraire établissant qui a le droit de porter des poulaines, et fixant la longueur de la pointe en fonction du rang. Edouard IV en 1463 édicte qu'aucun chevalier de rang inférieur à celui de Lord ne peut porter des pointes plus longues que deux pouces sous peine d'une amende. Il ne s'agirait pas que les bourgeois, commerçants, marchands ou artisans marchent avec leurs poulaines sur les plate-bandes de la noblesse. En ces temps de peste noire, chacun veut mettre toutes les chances de son côté : si l’épidémie est un châtiment divin, elle punit peut être l’orgueil et la vanité. Pourquoi alors ne pas miser sur la sobriété et régler leur compte à la poulaine, aux chapeaux pointus et aux tenues bicolores et moulantes ? Pour d’autres au contraire, la poulaine est une libération, après ces années plombées par la peste et les tombereaux de morts, une façon de s’autoriser enfin un peu de légèreté et d’excentricité. Une parure qui manifeste le retour à la vie et à ses excès en somme. Mais tout passe. A la fin du XVe siècle, la poulaine est remplacée par une large chaussure arrondie, en bec de canne ou en patte d'ours, et qui bientôt sera si large que toute une génération d'hommes bien nés se mettra à trébucher.

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Comment la mode va s’emparer du port des masques ?

Perrine Kervran, productrice de LSD, la série documentaire sur France Culture, s'entretient avec l'historien Farid Chenoune.

Farid Chenoune est historien et commissaire d'exposition. Il enseigne l'histoire de la mode à l'Institut français de la mode. Il est l'auteur d'une Histoire de la mode masculine depuis la Révolution française, d'une histoire de la lingerie (Assouline, 1999), d'un catalogue d'exposition autour d'Yves Saint Laurent ou de Marithé François Girbaud et d'un livre consacré à Christian Dior (Assouline, 2016).

Perrine Kervran : La mode extravagante est-elle un phénomène propre aux contextes de crises, ou d'après crises ? 

Farid Chenoune : La notion même d'excentricité est relative. Quand on se tourne sur le passé, on a tendance à considérer la mode précédente comme excentrique, voire importable. Il y a des moments où il y a des modes qui commentent de manière inattendue et très graphique des événements historiques, sociaux ou autres. Par exemple, pendant la Révolution française, dans un magazine qui s'appelle Le Journal des modes, on voit une jeune femme les cheveux coupés très courts, à la garçonne, et un petit collier autour du cou. Elle est en tenue de rigueur pour être guillotinée. Et on voit ça dans un magazine de mode ! C'est plus qu'excentrique. Il y a une sorte de cynisme et c'est beaucoup plus intéressant parce que ça a un effet vrillant dans la conscience de celui qui regarde. 

Plus tard, sous le Directoire, on a assisté le scandale des Incroyables et des Merveilleux. Ces "Incroyables", des jeunes gens plutôt réactionnaires, prononçaient leur nom à l'anglaise sans prononcer le "R". Pour pouvoir échapper à la conscription, ils s'habillaient de manière à paraître affligés de handicaps. Leurs tenues elles aussi sont malades, ils portent des culottes qui leur font des genoux khâgneux à cause de l'enflure du tissu. Ils portent aussi autour du cou des espèces de cravates énormes, en mousseline, qui font une sorte de goitre du cou. Les Incroyables portaient aussi des lorgnons afin d'affecter la myopie. A ce moment-là, la mode fabrique donc un vêtement "malade" dont le but est de signifier un corps en mauvaise santé, incapable d'être enrôlé dans l'armée. La mode fabrique du handicap. C'est intéressant de se souvenir de cela dans le contexte actuel où l'on a vu apparaître toute une série de rituels vestimentaires manifestant l'obsession de protéger la santé du corps. 

PK : Récemment, la mairie de Paris a édité une série d'affiches présentant les masques comme l'accessoire de mode qu'on ne devait jamais oublier. Sorti des salles d'opération, du monde hospitalier, la mode s'est ensuite saisi du masque, et plus encore, on a pu observer les gens "s'amuser" avec. Comment cette évolution a-t-elle pu s'accomplir ?

FC : Elle est d'abord venue d'un besoin : le défaut de masque a fait que les gens se sont mis à fabriquer les leurs, surtout les femmes. Ces masques en tissu ont très rapidement étaient fabriqués avec une touche d'esthétisme, de graphisme, de couleur. Des grandes marques de mode se sont mises à en faire. C'est devenue "tendance" : des masques trompe-l'œil, avec une bouche maquillée de rouge à lèvres, ou des masques qui prennent la parole avec des formules écrites, des masques représentant une communauté, faits avec des tissus africains ou encore inspirés de blasons médiévaux, etc. La dimension de jeu et de plaisir est devenue très importante. Un certain nombre d'artistes s'y sont mis aussi : Jeanne Vicerial, jeune plasticienne couturière, a posté, sur Instagram depuis la Villa Médicis des masques magnifiques qui sont devenus de véritables vêtements. 

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FC : A côté des créateurs et des artistes, il y a aussi les héros de la rue. Au Castorama de la place Clichy, dans mon quartier, je suis tombé en arrêt devant les mains d'une caissière. Elle portait des bagues et des bracelets en or. Elle était habillée comme une déesse, toute en or. Et ce qui était intéressant, c'est qu'elle portait un masque et des gants et qu'elle avait mis ses bagues et ses bracelets par dessus. Le plaisir d'avoir des mains de reine avait pris le dessus sur la contrainte sanitaire. Cette femme continuait de témoigner d'une éthique de la vie, d'une éthique de l'apparence en plein contexte de crise.

PK : Vous faites aussi une comparaison entre le vocabulaire de la mode et le vocabulaire de la maladie... 

FC : La mode est une épidémie, c'est un système de contamination. Tout le vocabulaire auquel on a été sensible ces derniers mois - la contamination, l'épidémie, la viralité - peut être repris exactement pour décrire les phénomènes de propagation de la mode. A quel moment le virus devient-il "inoffensif" ? De la même façon, lorsque la mode a contaminé trop de gens, elle n'arrive plus à se disséminer ou alors de manière affadie. Elle retombe d'elle même pour être remplacée par une nouvelle. Il y a un effet de saturation lié à la massification de la mode. Mais on pourrait parler aussi des modes qui n'arrivent pas. Parce que pendant ces deux mois, dans la réalité, il ne se passait plus grand chose. Comme la production, les garde-robes étaient en sous activité. Le fait de rester chez soi a conduit à une sorte de degré zéro de l'habillement. N'étant plus confrontés à la rencontre sociale, beaucoup se sont contentés d'une mode home wear, robe de chambre, pyjama, pantalon de jogging, bref la garde-robe invisible qu'on possède pratiquement tous. Aux Etats-unis, on parle de sloppy dressing, pour désigner le vestiaire de la génération de Mark Zuckerberg, qui passe ses journées derrière un écran et qui adopté une espèce de tenue minimale, un vieux jean, un tee shirt. Ensuite, c'est devenu la signature vestimentaire de cette nouvelle génération. 

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