Quels liens possibles pour l'école à distance?
Quels liens possibles pour l'école à distance?
Quels liens possibles pour l'école à distance? ©Getty -  martin-dm
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Résumé

Malgré un retour à l'école partiel, l'école à la maison continue pour la plupart des élèves. Mais comment bien apprendre sans la présence réelle de ses professeurs ni de ses camarades ? Et côté enseignants, comment réussir à tisser des liens avec ses élèves, ou à les faire perdurer, en dépit de la distance ?

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Vous avez peut être vu cette vidéo très drôle dans laquelle la classe virtuelle d'une enseignante est perturbée par une sorte de sketch silencieux : ses enfants adolescents passent derrière elle en faisant les ânes, se déguisent et se cachent. La professeure rit, s'excuse et essaie de se concentrer... Et nous la trouvons tellement sympathique, cette enseignante qui semble donner toute son attention à ses élèves tout en parvenant à rire de la situation. Nous aussi nous aimerions pouvoir en rire, de la classe à la maison si difficile à assumer, des enfants récalcitrants, du retour à l'école dans des conditions inédites et un peu folles... Mais voilà, nous aimons nos enfants mais nous avons du mal à faire la classe à la maison, les relations avec les enseignants et les camarades leurs manquent et ils s'en plaignent... 

Maël Virat, chercheur en psychologie, étudie la place que tient la dimension affective dans les apprentissages. Selon lui, l'attachement entre les enseignants et les élèves est un atout pédagogique essentiel. Nous lui avons demandé ce qu'il en était au temps des classes virtuelles et des normes de distanciations sociales...

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Louise Tourret : Pourquoi est-ce si difficile pour les parents de faire la classe à la maison ? 

Maël Virat : Je ne pense pas que ce soit l’amour, la difficulté, je pense que celle-ci est plutôt à chercher du côté de la filiation et de l’identité commune : un enfant en échec met aussi le parent en échec car il met son image en péril. Et puis, les parents ne sont pas du tout entraînés, ils ne se sentent pas tous compétents pour enseigner.

LT : Etre privé de son enseignant par le confinement a été assez brutal pour les élèves, mais aussi pour les professeurs…

MV : Ça a été difficile des deux côtés. On constate que les modélisations sur les effets du confinement sur les apprentissages sont plutôt mauvaises, et une des explications c’est la perte du contact avec l’enseignant. Même s'il y a tout le cadre scolaire aussi qui est absent, la mise à mal de cette relation a joué une grande part. Une récente étude de chercheurs chinois montre que plus les modalités d’apprentissage en ligne permettent d’interagir avec l’enseignant - pas seulement de le voir en vidéo - plus les élèves apprennent. On s'en doutait bien sûr, mais là ça a vraiment été mesuré.

En fait, ce dont les élèves ont eu besoin durant le confinement, et ce qui a manqué à un certain nombre d’entre eux, c’est de sentir la présence de l’enseignant à leurs côtés, qu’il soit là au moment où ils travaillent, même si c’est à distance, qu’il communique avec eux, qu’il puisse leur faire des retours, les complimenter, les encourager. Ça a été dur pour les élèves et ça a forcément eu un impact sur leur motivation, même si nous ne pouvons pas l'évaluer de manière quantitative. Mais je pense que ça a été aussi compliqué pour les enseignants, parce que quand on est impliqué dans le soutien scolaire mais aussi le soutien affectif, émotionnel, de ses élèves, c’est une vraie difficulté de ne pas pouvoir les aider quand on sent qu’ils en ont besoin. Cela aura sûrement participé aux effets négatifs de la fermeture de l’école sur les apprentissages.

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LT : Que sait on véritablement à ce sujet ? 

MV : Un certain nombre d’études sur le sujet montre que les suspensions et les fermetures d’école, par exemple lors des cas de chutes de neige très fortes dans certains Etats américains, ont des effets assez immédiats, mesurables, quantifiés, qui aboutissent à une réduction des apprentissages. On observe les mêmes effets avec les vacances scolaires en général, évidemment avec des différences selon les ressources dont on dispose à la maison. Et bien que la classe se soit poursuivie à distance pendant le confinement, il est avéré qu’il ne s’y passait pas la même chose que dans les classes habituelles. Il va donc y avoir des retards d’apprentissage et plus largement, des retards sur le développement des enfants. On sait que ces coupures d'écoles produisent également des effets négatifs sur le bien être des élèves, sur leur santé psychologique. 

LT : N'y a-t-il pas aussi des effets positifs ?

MV : En effet, certains élèves ont vécu une expérience très différente, qui tient pour une part à la qualité de la relation déjà établie avec l’enseignant, mais également à la manière dont celui-ci aura su s’emparer des outils numériques. Pour ces élèves, la relation avec l’enseignant aura finalement profité des méthodes d’apprentissage en ligne, y compris au niveau affectif. Il y a des travaux qui prouvent que lors des échanges dans les classes en ligne, les barrières, les frontières, les distances s’affaiblissent spontanément. L’usage des forums, des mails, mais également des appels téléphoniques, a fait que dans certains cas, la relation pédagogique a gagné en intimité. 

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LT : Qu’est-ce qui fait que ça fonctionne, que les relations se nouent ? 

MV : Ce ne sont pas les mêmes choses qu'en présentiel, il n y a pas toute la communication verbale, les mimiques de l’enseignant, les sourires, les regards, tout ce qui montre à l’élève qu’on est là, qu’on le soutient, qu’on l’encourage. Ce que nous savons aujourd’hui, c’est que ce qui fonctionne, ce sont les interactions réelles, à savoir quand l’élève travaille et qu’il sent que l’enseignant est lui aussi derrière l’ordinateur et qu'il parvient à lui envoyer des messages, à lui faire des retours. C’est également le cas lorsque les discussions avec l’enseignant, que ce soit individuellement ou en "groupe classe", portent sur d’autres sujets que le seul sujet scolaire, ce qui va évidemment créer du lien. Mais c'est aussi le cas avec l’usage de l’humour, et à ce niveau-là beaucoup d’enseignants ont fait preuve de créativité ! Il y a également des travaux qui montrent que l’usage des émoticônes par exemple améliorent le lien enseignant/élève dans les cours en ligne...

Par ailleurs, ce que nous savons aujourd’hui, c’est que le recours à ces formes de communication-là, en particulier dans des échanges individuels, sont propices au dévoilement de soi de l’enseignant. C’est à dire qu’il se raconte un peu, qu’il donne des exemples de sa vie personnelle, ce qu’il fait bien sûr un peu en classe mais moins que dans les échanges en ligne, et cela consolide très fortement la relation. Des élèves m’ont raconté comment pendant le confinement, un lien s'était créé avec certains enseignants qui les encourageait beaucoup dans la discipline en question. 

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Même si cela reste assez marginal, et fonction des pratiques des enseignants, de leur facilité à utiliser ces outils numériques et ces applications en ligne, je pense que cette période a aussi crée un certain nombre d’opportunités, et que certaines relations sont parvenues à se maintenir, voire à s'améliorer. Mes travaux sur la relation enseignant/élève m’avaient amené à conclure que l’implication affective des enseignants avec leurs élèves dépend beaucoup de leur contexte de travail et des ressources dont ils disposent. Et là, en terme de ressources, c’était compliqué, notamment au niveau de la surcharge de travail, mais également en raison du conflit entre vie professionnelle et vie personnelle engendré par ces circonstances particulières. Les enseignants n'étaient pas préparés à l’enseignement en ligne, or il y a des techniques qui s’apprennent, y compris sur l’aspect relationnel. On ne construit pas la relation de la même manière en ligne, et les enseignants n’ont pas été formés à cela... 

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Nous savons également que ce qui implique les enseignants dans la relation avec leurs élèves, c’est de recevoir du soutien et de la reconnaissance. Sur ce point précis, on peut imaginer que les enseignants ont manqué de reconnaissance pour tout ce travail accompli d'accompagnement de leurs élèves.

LT : A l’heure du déconfinement partiel, des marquages au sol et des masques sur le visage des enseignants, craignez-vous que ces dispositifs aient des effets négatifs, notamment pour les élèves de maternelle ? 

MV : Pour les plus grands en effet, même si ça peut varier d’un élève à l’autre, on sait que le respect des règles sanitaires n'empêche pas le soutien, ni les encouragements, et que le sentiment de proximité peut s'exprimer autrement. En revanche, pour les très jeunes enfants, c'est beaucoup plus compliqué de comprendre qu’il n’y a pas de contact possible. Les règles me semblent bien plus difficiles à pratiquer tout en conservant un lien affectif sécurisant... Je pense qu'il y a une hypocrisie totale de la part d'un certain nombre d’acteurs du système éducatif sur la réalité de la relation affective en maternelle.

LT : Mais doit-on vraiment revenir à l'école pour entretenir des liens, sachant que cela va représenter au final très peu de jours de classe ? 

MV : Je pense que même si c’est pour se retrouver très peu de temps à l’école, il est nécessaire d’y retourner pour préserver ce lien, cette appartenance de l’élève à la communauté formée par sa classe ou par son école. Ce lien doit être entretenu, même si l'élève ne fait que passer. C'est selon moi essentiel de retourner en classe, de se voir, d'échanger, même si c’est simplement à la fin du mois de juin pour se dire "à l’année prochaine". Parce que pour la plupart des enfants, l'école est véritablement une deuxième maison.