Apprendre à... apprendre à distance ©Getty -  filadendron
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Résumé

Avec la mise en place de l'école à la maison, les enseignants ont été contraints de se former dans l'urgence à l'enseignement à distance. S'approprier les outils numériques, savoir maintenir le lien avec les élèves et intégrer les parents dans un système de co-éducation : autant de compétences qu'il a fallu acquérir en quelques semaines. Le moment est-il venu désormais de les approfondir ?

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Pour le dernier numéro de ce podcast L'école à la maison, comment faire ? - puisque Etre et Savoir sera de retour sur l’antenne de France Culture le dimanche 14 juin prochain - Louise Tourret s'entretient avec Marie-Caroline Missir. Ancienne journaliste et directrice du magazine L'Etudiant, elle a collaboré à ce titre à l’émission Rue des écoles il y a quelques années. Elle a depuis quitté la presse pour une société de services numériques éducatifs, et en mars dernier elle a été nommée par Jean-Michel Blanquer à la tête de Canopé, le réseau d'accompagnement pédagogique des enseignants.

Depuis la fermeture des établissements en mars dernier, l'accompagnement des enseignants est devenu un enjeu crucial tant la majorité d'entre eux a eu besoin de se former dans l'urgence afin d'inventer de nouvelles manières de travailler, et de s'adapter aux besoins de chacun. Certains ont fait appel aux ressources de Canopé qui a développé à cette occasion des contenus mais surtout des outils et des modes de partage de savoirs adaptés. Un chantier qui reste ouvert...

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Louise Tourret : Qu’a-t-on appris durant cette période au sujet de la formation des enseignants ?

Marie-Caroline Missir : La période a révélé une grande hétérogénéité des pratiques numériques. On parle beaucoup des inégalités entre élèves mises en lumière par le confinement (inégalités d’accès à un ordinateur et d’aisance avec les outils numériques), mais on parle assez peu des inégalités révélées chez les enseignants eux-mêmes dans la pratique du numérique. Parmi les formations que nous avons proposées, celles qui arrivent en premier portent sur des aspects très pratiques : comment faire un PDF interactif ou un Padlet. Ce sont des compétences qui ne sont pas forcément répandues, et qui ne sont pas obligatoires dans les parcours de formation. La pratique numérique des enseignants varie selon leur parcours, leur intérêt etc. Sur ce point, nous avons vraiment un échelon à gravir : nous ne savons pas si une telle crise va se reproduire, mais ce qui est certain, c’est qu'elle a montré que la formation numérique, dans toutes ses composantes, notamment dans sa spécificité pédagogique, est aujourd’hui absolument indispensable. On ne peut pas enseigner à distance sans une formation de qualité qui accompagne toutes les dimensions de cet acte qui change complètement de nature quand il se fait à distance...

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Louise Tourret : Que devient l'échange pédagogique dans la classe à distance ?

Marie-Caroline Missir : Très vite, dans nos formations, il ne s’agissait plus de seulement donner accès à des ressources mais aussi de former les enseignants à tous les aspects de cet enseignement à distance : l’appropriation des outils comme les classes virtuelles, des technologies, et puis une dimension également très importante : celle de a co-éducation, c'est à dire comment collaborer avec les parents. Enfin, il s'agissait aussi d'accompagner les enseignants dans ce qu’on appelle l’hétérogénéité scolaire, qui consiste à garder le lien avec des élèves en situation de décrochage et voir comment les accompagner à distance. Durant cette période, nous avons formé 30 000 enseignants et cela nous a conduit à lancer une deuxième version du site CanoTech dédié à la formation à distance, sous forme de webinaires, du podcast Extra Classe qui donnent la parole à des enseignants et à leurs méthodes dans cette mission de continuité pédagogique. Toutes ces formations, mises gratuitement à disposition, et avec un accès très simple, ont rencontré un certain succès durant cette période. 

LT : On a parlé de "Netflix de l’éducation", mais aussi de labellisation des contenus pour que les enseignants mais aussi les parents s’y retrouvent mieux, pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ? 

MCM : Ce qui est essentiel selon moi c’est la recommandation et l’échange entre pairs. Par exemple, si je suis enseignante et que j’ai testé une ressource dans un cadre pédagogique particulier, et que je suis en capacité d’expliquer comment je l’ai utilisée, alors nous allons pouvoir faire du transfert de pratiques. Une ressource toute seule ne veut pas dire grand chose, ce qui compte c’est sa mise en contexte pédagogique. C’est pour cette raison que progressivement, les outils permettant de créer des séquences pédagogiques sur mesure ont très bien fonctionné. C’est le cas par exemple de La QuiZinière qui permet de faire des quizz et des exercices en fonction de ce que l’enseignant souhaite faire avec sa classe, puis de les adresser aux élèves qui peuvent les réaliser à distance - et le professeur peut évidemment les corriger. Nous en sommes aujourd’hui à 200 000 inscrits, ce qui est assez considérable pour un site qui ne bénéficie d’aucune publicité...

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LT : Les parents peuvent-ils aller sur le site de Canopé et comprendre, pour ceux que cela intéresse, comment se fabrique un cours ?

MCM : Oui, nous nous sommes aperçus que CanoTech attirait aussi bien des enseignants que des parents intéressés par la pédagogie. Ceux-ci arrivaient sur notre site par le biais notamment de films pédagogiques très courts destinés aux élèves de primaire, Les fondamentaux, qui illustrent des notions de base en français, en grammaire, en orthographe, en calcul, etc. Ces petits films animés en motion design bien illustrés et faciles à regarder ont été utilisés par les enseignants comme par les parent. Cela signifie que les parents ont été placés durant cette période dans une posture d’observation, mais aussi et surtout dans une posture d’action aux côtés des enseignants, de co-éducation. Pour la première fois sans doute, on a pu lever le couvercle de ce qu’on appelle dans le milieu pédagogique la "boîte noire" de la classe, le parent étant obligé de regarder, tout au moins quand il s’y intéresse, ce que propose l’enseignant concrètement jour après jour et de se mettre en posture d’aidant aux côtés de son enfant - et cela non sans difficulté, parce qu’évidemment c’est un métier.

LT : N'est-ce pas parfois compliqué pour les enseignants de voir les parents se mêler de pédagogie ?

MCM : Effectivement, c’est un sujet sensible parce que la liberté pédagogique et le fait de vraiment travailler en totale transparence avec les parents, de passer par leurs mails par exemple pour les informer de ce qui va être fait dans la journée quand l’élève n’a pas de mail, cela met dans une posture tout à fait différente. Et c’est pour cette raison que là encore la formation, l’accompagnement notamment sur tous ces aspects de co-éducation, sont indispensables pour vivre cette période et finalement en tirer profit des deux côtés. 

LT : Réfléchissez-vous aussi à la nécessité de former les élèves aux outils numériques ?

MCM : Oui, parce que cette idée du "digital native", du jeune qui serait extrêmement à l’aise avec l’ensemble des outils numériques, est fausse. Si vous demandez à des enfants de 12-13 ans "Ouvrez un navigateur", ils risquent de vous regarder avec des yeux ronds, et s’ils ont une adresse mail, c’est souvent parce que les parents la leur ont créée. Ils vont plutôt pratiquer WhatsApp ou une autre messagerie instantanée de ce type qui propose une ergonomie simplifiée, et ne nécessite qu'une faible compétence numérique.

Tout l’enjeu est donc de mener de front cette double bataille : offrir les compétences numériques indispensables aux élèves pour qu’ils puissent être à l’aise dans le monde d'aujourd'hui - c’est tout le volet "Humanités numériques" présent dans la réforme du lycée - et en parallèle, accompagner les enseignants dans la maîtrise de protection des données. Un enseignant doit être capable d'expliquer à ses élèves : "J’ai choisi de travailler sur tel logiciel plutôt que sur tel autre parce qu’il est facile à utiliser, mais surtout parce qu’il protège vos données". L'expérience de l’enseignement à distance a été très intéressante et importante de ce point de vue là, parce qu'elle a permis d'aborder ces questions d’éthique numérique. Mais ce n’est qu'un exemple parmi tous les défis que nous allons devoir relever. 

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