Epuisement général ©Getty -  CSA-Printstock
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Résumé

Le monde s'est mis à tourner autour d’un seul et même sujet : le coronavirus. Il imprègne nos vies, nos pensées, nos conversations... jusqu'à l'épuisement. Géraldine Mosna-Savoye s'interroge : sommes-nous condamnés à tourner en rond même dans nos discussions ?

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Nous l’avons appris lundi par le Président lui-même : nous voici confinés jusqu’au 11 mai.
Alors que l’on parle déjà de l’après, on s’est aussi tous demandé : comment va-t-on faire jusqu’au 11 mai ? comment va-t-on tenir ? que faire encore ? à quoi penser ? et surtout de quoi encore parler ? Car il faut le dire : le covid n’a pas seulement contaminé notre rapport au temps, à l’espace ou aux autres, il a pénétré jusque dans nos conversations, se déclinant sous toutes ses formes, de l’analyse scientifique à la playlist spéciale confiné, recouvrant tout autre sujet et empêchant toute échappée. Un autre horizon de discussion est-il encore possible ? 

Tourner en rond

Qu’il s’agisse du discours d’Emmanuel Macron, des alertes des médecins, des analyses d’historiens ou de sociologues, des citations de philosophes pour faire face ou des dernières polémiques, des vidéos d’humour ou des playlists pour confinés, tout est désormais vu au prisme de l’épidémie. Et à juste titre : la situation est d’une telle ampleur, sanitaire, politique et psychologique, qu’il faut bien tout reprendre depuis le début, tenter de comprendre et d’y mettre de l’ordre. 

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Ce n’est pas que le monde s’est arrêté de tourner, c’est juste qu’il tourne autour d’un seul et même sujet. Même quand on essaie de s’évader, on a l’impression d’être dans le déni, ou pire, d’être un privilégié indifférent… Qu’on évoque ainsi directement le sujet ou que l’on tente d’y échapper, le covid reste là, son ombre plane, imprégnant tout autant nos esprits que nos discours. Serait-il donc impossible d’y échapper totalement ? Tout comme le confinement nous fait tourner en rond, serait-on condamnés à tourner en rond dans nos échanges ? 

C’est la question que je me suis posée samedi dernier : en pleine discussion avec des amis, passées les désormais banales questions de "comment ça va", d’organisation de travail et d’enfants, ou les multiples scénarios du déconfinement, on n’avait plus grand-chose à se dire. Une fois le sujet covid épuisé, et malgré la fatigue à encore en parler, plus rien ne venait. D’où ma question : comment comprendre cet épuisement du sujet sans pour autant parvenir à en changer ?  

Le paradoxe de la flemme

Au bout d’un mois de confinement et devant encore un mois avant le déconfinement, que dire encore du covid ? Quelle chanson encore en faire ? Quelle analyse en lire ou en proposer ? Quelles questions peut-on encore se poser ? Ou quelle leçon philosophique en tirer ? Des tonnes, je suppose. Et pourtant, en ce qui me concerne, tout comme avec mes amis samedi dernier, rien ne vient. Le grand vide. 

C’est comme si l’épidémie tout en étant le seul sujet du moment, le seul sujet qui nous lie aux autres ou qui nous tient, ne le faisait qu’à un fil : sa seule présence. Son insoutenable présence. Car hormis dire qu’il est là, qu’il nous affecte, je ne sais plus quoi en sortir, en déployer, en dire… ou pas.
Là est le paradoxe : ne parler que de ça pour n’avoir rien à en dire et sans avoir, pourtant, rien d’autre à dire. 

Comment comprendre cela ? Est-ce un manque d’imagination ? Un manque de curiosité ? Ou alors peut-être de volonté ? A ce propos, cette drôle de situation m’a justement fait penser au philosophe Jean-Luc Marion qui développe, dans un de ses cours, le paradoxe de la volonté : je veux faire une chose, mais ma volonté toutefois ne me la fait pas faire… 

On pourrait appeler ça le paradoxe de la flemme : j’ai envie de lire Proust, mais pourtant je ne le fais pas. Est-ce alors la même chose aujourd’hui avec le covid : vouloir parler d’autre chose sans pourtant trouver cet autre chose à dire ? 

À sec 

Dans un tout autre genre, cette distorsion entre ma parole et elle-même, ma volonté et elle-même, entre moi et moi-même, m’a fait penser à ce qu’on vit quand on est jaloux. Fasciné par l’objet du désir supposé de son partenaire, nous voulons en savoir plus, tout en ne voulant cependant pas en savoir plus… À quoi tient alors cela ? À quoi tiennent tous ces paradoxes, toutes ces distorsions ? 

On pourrait appeler ça une inconstance de soi, un défaut de persévérance ou de fermeté, de la flemme… mais je crois que le problème réside plutôt aujourd’hui dans un autre synonyme : celui d’épuisement. L’épuisement du sujet covid est aussi l’épuisement du sujet, de nous sujets, de nous individus.
Un épuisement physique et moral. Nous voici taris, à sec, tout absorbés par l’épidémie… d’ici le 11 mai, à défaut de parler d’autre chose, sera-t-il encore possible de se fortifier ? 

En savoir plus : La fatigue

Sons diffusés :

  • Allocution d'Emmanuel Macron le lundi 13 avril 2020, BFM TV
  • Chanson des Rita Mitsouko : Fatigué d'être fatigué
  • Chanson de Camille Lelouche : Corona