Fantazio
Fantazio ©Radio France - Joseph Hascal
Fantazio ©Radio France - Joseph Hascal
Fantazio ©Radio France - Joseph Hascal
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Deuxième temps de notre série qui donne la parole à des artistes dont la pratique se situe à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création. Aujourd’hui, le musicien et performeur Fantazio, qui travaille depuis près de vingt ans avec des musiciens et musiciennes autistes.

Fantazio est musicien, auteur et performeur. Voilà des années que son parcours de création - nomade, multiple, voyageur - passe par des lieux qui accueillent des personnes autistes. Des lieux où il fait de la musique, parfois ponctuellement, ou au contraire dans un compagnonnage qui peut durer vingt ans. Comme en témoigne le disque Cosmic Brain enregistré récemment avec les Turbulents, le groupe de comédiens, musiciens et chanteurs de l’ESAT (Etablissement et Service d'Aide par le Travail) Turbulences à Paris.

Fantazio et les Turbulents
Fantazio et les Turbulents

Dans ce podcast, Fantazio revient au micro de Marie Richeux sur sa démarche, qui consiste à rassembler les choses et les êtres, à questionner notre rapport fou à la norme, et à aller, confiants et joyeux, vers des mondes où beaucoup de choses nous échappent.

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Les nombreux ateliers que le musicien a menés au long des années l’ont convaincu de l’importance d’un cadre clair, face à la confusion ou aux débordements que l’on peut observer dans le cas de patients atteints de troubles du spectre autistique. Cela ne l’empêche pas, au contraire, de croire au mélange, à l’inconnu, à l’hétérogénéité, et d’emprunter détours et digressions qui font toute l’épaisseur et la joie de sa parole.

Marie Richeux : Comment votre pratique artistique en est-elle venue à se mélanger à une pratique de soin ?

Fantazio : En 2000, je suis arrivé à l’hôpital de jour Adam Shelton qui était tenu par Howard Buten, et là, j’ai rencontré Philippe Duban, un psychologue qui a eu une vie assez étonnante, entre solidarité au sens large et soin. Après, il a ouvert sa structure Turbulences qui est un ESAT, un lieu où les autistes étaient autonomisés. A l'époque, il n’y avait pas de lieux pour les jeunes majeurs, ou très peu. Il a donc ouvert ce lieu de vie avec des gens qui passent. D'ailleurs, quand on y est, on ne se dit pas qu’on est dans un lieu de soin. De toute façon, l’autisme, c’est indéfinissable. Si ce n'est peut-être par cette seule définition : un monde mental très chargé au sein duquel la domestication du langage et des codes sociaux reste lointaine. La domestication qu’on a tous intégrée n'est qu'une forme de folie normée : on dépose le tampon là-dessus et on dit que c’est la norme. Par la suite, j'ai toujours gardé contact avec Les Turbulents et par la suite, on m’a appelé, souvent par hasard, pour intervenir dans d'autres centres ou des hôpitaux psychiatriques. Je me souviens d’un jour, dans le sud, on était en résidence dans une salle, pour de la musique, et on s’est retrouvé avec des adultes âgés de 50, 60 ans, atteints de troubles psychiques inconnus, qui n’ont pas même de nom.

Fantazio et les Turbulents
Fantazio et les Turbulents
- Hélène Bozzi

MR : Quelle est la différence entre faire de la musique avec des personnes dont on dit qu’elles sont en situation de handicap et avec d'autres dont on dit qu'ils ne sont pas "handicapés" ?

F : Pour nous tous, chaque situation, il faut se la manger, chaque journée, il faut la comprendre. Le frottement entre notre état psychique du moment et l’endroit où l'on se trouve, il faut le comprendre et le digérer, et il est toujours violent. Pour moi, le contraste entre l’état dans lequel je me retrouve par hasard, à cause des rêves que j'ai faits pendant la nuit par exemple, et l’endroit où je dois accomplir quelque chose, n’a jamais été digeste. Alors, le concert me sert à résoudre et à amoindrir la crevasse et la faille qu’il y a entre mon monde intérieur et le fait de jouer et de faire ce métier d’exhibition.

MR : Comment entendez-vous l'expression "faire soin" ?

F : Le psychiatre catalan François Tosquelles disait à propos de la guerre civile espagnole qu'elle avait mélangé les classes sociales et que le patient se guérit grâce au frottement de classes sociales qui ne se rencontrent pas en temps de paix. Donc, le patient se retrouve en état de guerre avec autour de lui des garagistes, des bourgeois qui auraient pris le maquis, des prostituées, des "j’en sais rien", et qu’en fait, il est guéri par cet entourage de choses qui étaient séparées et qui d’un coup, dans la panique, le chaos, se retrouvent en frottement. Il paraît que c’est chargé de cela qu’il est arrivé au centre hospitalier de Saint-Alban en Lozère, en 1940.

28 min

Pour moi, ce ce qui nous plonge dans la tristesse et la mélancolie, c’est quand on arrive quelque part et que notre cerveau nous dit, "tiens ces codes-là, je les connais, je les reconnais", quand on avance dans une rue dont on a tout intégré et qu’on porte sur elle le regard qu’on connait bien, il n'y a plus de surprise en fait. A l'inverse, pour moi, la tristesse disparaît quand en est face à un truc plus large qui fait qu'on ne sait plus rien. A mon avis, c'est quand on ne sait plus où on est que des choses qui ont été séparées peuvent être réunies à nouveau.

MR : Est-ce qu’il y a une image ou un souvenir, où la friction entre ces deux mondes, qui sont parfois séparés, que sont la santé et la création vous est apparue vraiment très fertile et magique, comme une sorte d’épiphanie ?

F : Intimement, je dirais que plusieurs fois par an, je me retrouve dans un état où je n’ai plus de corps du tout, plus de regard sur moi-même ni sur la situation présente, un état d'oubli, semblable à celui que décrit Proust, quand on se réveille le matin et qu’il faut recomposer qui on est, dans quel pays et dans quel lieu on se trouve, et refaire à l’envers tout ce qui nous a amené en poupées russes jusqu’à l’endroit où on est. Quand je joue, je peux éprouver cette sensation, et elle m'est nécessaire : si ça ne m’arrive pas cinq fois par an, c’est que je ne vais pas bien. Ce n’est pas ni un Graal ni un truc génial à atteindre, c’est une base à maintenir. Ce n’est pas non plus une sensation à mythifier, ça doit être assez courant au contraire. Au contact de personnes autistes, je dirais presque qu'arriver à l'éprouver est trop facile : on est immédiatement plongé dans un "bain", le sol devient glissant, tout devient glissant. Pendant longtemps, j’ai confondu cette sorte de bain gracieux de la perte de repères avec un état de confusion intime. Mais en fait, pas du tout. Au contact d’autistes, il faut se forcer au contraire à avoir des points de repères très précis. Et plus on est rigide, plus ils sont bien et plus la mayonnaise prend. Pour décrire ça, il fallait être sportif, au sens faire des pompes avant, tenir la barre, savoir très bien où on va, comment retomber sur ses pattes, comme quand on cuisine et qu’on va laisser ça sur le fourneau qu’il faut aussi surveiller : un truc où on est vraiment le patron de la situation.

Archives

François Tosquelles, émission "Mise au point", France Culture, 1988

Christian Bobin, émission "L’heure bleue", France Inter, 2018

28 min

Références musicales

Eve Risser, Des pas sur la ville

Fantazio et les Turbulents, A6 Bonne chance, bon voyage, extrait de l’album Cosmic Brain

Neniu, Rencontrer l'oizo, extrait de l’album Nid

"Faire soin", un rendez-vous aux frontières de la création et du soin

Chaque lundi et chaque jeudi, "Faire soin" (*) vous propose un entretien de Marie Richeux avec un ou une artiste qui expérimente, depuis longtemps, à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création.Tous les épisodes de "Faire soin" sont à retrouver ici.

L'équipe. Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Joseph Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux et Marianne Chassort

(*) nous avons choisi ce titre pour dépasser l'expression 'Prendre soin' mais aussi en pensant à un très beau film de Mohamed Lakhdar Tati titré Fais soin de toi

NB: Le dessin de Fantazio est tiré d'une photo de Dom Garcia