Portrait de Julie Nioche
Portrait de Julie Nioche ©Radio France - Joseph Hascal
Portrait de Julie Nioche ©Radio France - Joseph Hascal
Portrait de Julie Nioche ©Radio France - Joseph Hascal
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Le savoir que les danseurs ont sur le corps diffère de celui des médecins et des soignants. Pour organiser la circulation des connaissances entre ces deux mondes, tous deux régis par une extrême précision du geste et une certaine économie de mouvement, Julie Nioche, danseuse, chorégraphe et ostéopathe, déploie une pratique qui envisage la danse comme un lieu de recherche... et le mouvement comme une "spirale bienfaitrice".

Troisième temps de notre série "Faire soin" qui donne la parole à des artistes, dont la pratique se situe à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création : il s’agit cette fois de penser le corps de celles et ceux qui soignent, d’imaginer pour et avec eux des espaces de réflexion et la valorisation de toute forme d’invention de gestes.

Marie Richeux, productrice de "Par les temps qui courent" s'entretient avec Julie Nioche, danseuse, chorégraphe et ostéopathe qui envisage la danse comme un lieu de recherche où s’organisent des circulations entre la connaissance du corps des danseurs et celle des soignants.

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DOLLDRUMS - de Laure Delamotte-Legrand, en collaboration avec Julie Nioche
DOLLDRUMS - de Laure Delamotte-Legrand, en collaboration avec Julie Nioche
- L. Delamotte-Legrand

Depuis les premiers moments de sa formation en danse, enfant, Julie Nioche a été guidée par la sensation de liberté que lui procurait le mouvement, qu’il soit vécu seule ou à plusieurs. Cette manière d’être à la fois déliée, reliée et ressourcée quand on bouge apparaît comme une boussole dans tout son parcours. Le savoir que les danseurs ont sur le corps diffère de celui des médecins ou des soignants. Mais son travail consiste précisément à organiser des circulations entre les deux. Qu’elle le fasse dans une salle de spectacle, un service hospitalier, à l’université ou en formation, elle imagine une spirale bienfaitrice qui sensibiliserait chacune et chacun à la puissance de la détente et du toucher.

Marie Richeux : On envisage souvent la danse comme un travail du corps, une manière parfois de le forcer, de l’entraîner, parfois même de le maltraiter. Comment en êtes-vous arrivée à une pratique où il est plutôt question d'écouter le corps, de le respecter, de comprendre son unité, voire de le soigner ?

Julie Nioche : Pour moi, l’espace de la danse a toujours été un espace de liberté, ça n’a pas commencé par un espace de contraintes. Je sentais que c'était un espace que je pouvais investir, qui me permettait d’exprimer des choses. J’ai commencé très jeune, donc je ne pouvais absolument pas savoir de quoi il s’agissait à l’époque, mais je sentais bien qu’il se passait quelque chose quand je dansais que je ne pouvais faire nulle part ailleurs. Cette sensation, je l’ai toujours gardée. Et ce goût d’une certaine liberté, d’un espace où je pouvais être en contact avec une certaine intimité en lien avec l’imaginaire, et que tout cela pouvait être incarné dans le mouvement, c'est ce qui m’a maintenu dans un espace très contraignant et très compétitif par ailleurs.

Ce qui me passionnait, c’était de comprendre les liens entre ce que je ressentais, ce que j’arrivais à mettre en mouvement, donc mon corps, et ce qui se passait dans ma tête. J’ai toujours été passionnée par la mécanique et la façon dont le corps fonctionne. Je crois que c'est comme ça qu'est né mon intérêt pour l’anatomie, pour la physique aussi, pour comprendre comment tout ça fonctionnait.

À réécouter : La beauté du geste
7 min

Ma vision esthétique consiste à considérer que l’on est un tout qui n’est pas dissociable, ni de son environnement, ni de ses composants. On ne peut pas dire que nous avons un esprit et un corps, en fait, tout cela est très lié et interdépendant. On ne va pas utiliser ou ne s’occuper que d’une partie, mais à chaque fois, on les considère dans un système. Par exemple, dans une coordination au niveau de l’épaule, ça va bouger aussi au niveau des synapses, et donc on peut imaginer qu’il y a quelque chose qui se transforme aussi au niveau du cerveau, qui peut changer une certaine perception de soi, et du coup, du monde, et donc changer une certaine façon de penser. Il y aurait aussi, peut-être, dans mon petit cercle de penseurs, de chercheurs et de praticiens une sorte de pensée somatique, c’est-à-dire qu’on ne peut pas dissocier la façon dont on pense, de la façon dont on bouge et dont on est habité par des émotions.

MR : Dans votre travail existent différents moments de partage : celui du spectacle, celui de l’enseignement, mais aussi des interventions et formations à destination des soignants par le biais d'une structure baptisée A.I.M.E. Que signifie concrètement la notion d'intégration de pratiques non thérapeutiques dans le monde médical ?

JN : On fait souvent des temps de recherches, qui ne vont simplement passer par une réunion à table, mais vraiment passer par des temps de pratique avec les corps des uns et des autres : cela peut être les chefs de service, les infirmières, les encadrants, ou les éducateurs spécialisés, ça dépend du projet. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de créer des espaces-temps où on pourrait entendre la parole des personnes qui accueillent des projets artistiques dans leur structure médico-sociale : quelles transformations ont-elles pu observer ? Qu’est-ce que cela leur a apporté ? Les artistes et les intervenants au sein d’un projet artistique ont besoin de plus de retours, et d’encore plus d'échanges et de croisements, et c’est parfois rendu difficile par la façon dont les projets sont fabriqués. Les projets arrivent souvent par le haut, sur des professionnels qui sont déjà surchargés, qui ont énormément de travail, au sein d'un système de soin qui ne valorise pas la récupération, l'écoute de sa propre sensation de ce qui est en train de se passer. Finalement, le système valorise assez peu le soin que l'on doit aux personnes qui encadrent, pour qu’elles puissent continuer de le faire. Or, un atelier proposé aux usagers n’aura pas la même épaisseur ni le même impact s’il est accompagné, entouré, transformé par les encadrants de cette structure. Vouloir toucher tous les encadrants nous fait nous heurter à une problématique de partage de temps. Le fait que ces personnes prennent du temps pour elles, pour se ressourcer, et qu’elles puissent ensuite transmettre à d’autres les savoirs qu’elles ont acquis au cours de l'atelier, pour ensuite que cela puisse être partagé - avec d'autres encadrants mais aussi des usagers - tout cela le plus souvent n'est pas valorisé par les structures.

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C’est vrai que le milieu artistique a des outils, que l’on va utiliser pour être dans un processus de création, pour se mettre dans un état de conscience modifiée, pour être ouvert à une certaine intuition qui va nous permettre de créer. Cet état de conscience modifiée est très pertinent pour récupérer, pour se ressourcer, et pour retrouver des appuis, pour pouvoir faire face à une situation difficile, comme c'est souvent le cas dans le milieu du soin. Il y a vraiment des techniques, des pratiques et des exercices qui peuvent être transmis et utilisés, pas seulement pour faire de l’art, mais aussi pour pouvoir réveiller l’espace de créativité de ces professionnels, qui sont, tout le temps, obligés de s’adapter. Ils inventent en permanence des trucs incroyables pour pallier les manques. Ce sont des gens qui ont beaucoup de créativité, et c’est là où l'on se rejoint.

MR : Si on en arrive à oublier que les soignants aussi ont un corps, comment peut-on penser qu’ils soignent bien ?

JN : On est dans un système d’évaluation fondé sur la rentabilité. Les soignants ont de moins en moins de temps, même pour s’occuper des usagers de la structure dans laquelle ils travaillent. Le problème existe depuis plusieurs années, mais il s’est accru. La qualité de la relation, la qualité d’accompagnement et la qualité d’adresse aux spectateurs, cette notion de qualité est complexe à aborder, mais elle me paraît vraiment importante aujourd’hui. Ce rapport à la qualité que l’on a vis-à-vis de son propre corps, de son esprit, de sa philosophie et de son ressourcement peut aussi permettre qu’il y ait une qualité relationnelle à l’environnement, mais aussi aux autres. C’est une question de temps et de valorisation de certains espaces, qui, à l’heure actuelle, ne sont pas encore suffisamment pris en compte.

Archive diffusée

  • Michel Guérin, "Les nouveaux chemins de la connaissance", France Culture, 2012

Extrait

"AT HOME" , extrait adapté de la pièce "Rituel pour une géographie du sensible" de Alexandre Meyer (musicien), Filiz Sizanli, Mustafa Kaplan et Julie Nioche (chorégraphes) / A.I.M.E.

"Faire soin", un rendez-vous aux frontières de la création et du soin

Chaque lundi et chaque jeudi, "Faire soin" (*) vous propose un entretien de Marie Richeux avec un ou une artiste qui expérimente, depuis longtemps, à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création.

Tous les épisodes de "Faire soin" sont à retrouver ici.

L'équipe. Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Joseph Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux et Marianne Chassort

(*) nous avons choisi ce titre pour dépasser l'expression 'Prendre soin' mais aussi en pensant à un très beau film de Mohamed Lakhdar Tati titré Fais soin de toi