Lazare Benaroyo
Lazare Benaroyo
Lazare Benaroyo ©Radio France - Julie Hascal
Lazare Benaroyo ©Radio France - Julie Hascal
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Résumé

Pour conclure notre série "Faire soin ", un grand entretien avec Lazare Benaroyo, médecin, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, dont les recherches et les enseignements autour de l’éthique et la philosophie du soin interrogent notamment l’intégration de l’art et la culture à l’hôpital.

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"Faire soin", c’est le titre choisi, dans le courant du mois de mai, pour initier cette série d’entretiens à la croisée des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création.

Nous y avons entendu des artistes parler de leur rencontre avec l’univers de l’hôpital, du handicap. Nous les avons entendu décrire des ateliers menés dans des Instituts médico-pédagogiques, évoquer la façon dont leur pratique artistique a été parfois bousculée, refondée, transformée par ces expériences. Nous avons entendu la fertilité de ces croisements et le sens qu’il y a, à inviter la danse contemporaine dans des endroits aussi reclus qu’une chambre stérile de transfusion ou une cellule de détenu.

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Nous l’avons fait sur la base de notre connaissance de certains de ces projets, mais aussi avec la conviction qu’une inventivité hors pair se déploie dans l’intersection de ces mondes, qu’elles les ouvrent mutuellement, sans pour autant faire de l’artiste une figure dont le salut reposerait sur l’utilité.

Dernier temps de notre série "Faire soin", Marie Richeux s’entretient avec Lazare Benaroyo, professeur d’éthique et de philosophie de la médecine à la Faculté de Biologie et de Médecine, ancien président de la Plateforme interdisciplinaire d’éthique - Ethos, et membre du Centre interdisciplinaire de recherche en éthique de l’Université de Lausanne

Marie Richeux : Vous défendez l'idée que l'intégration de l'art à l'hôpital fait de celui-ci un espace éthique. Pourriez-vous expliquer de quelle façon ? 

Lazare Benaroyo : La présence de l'art à l'hôpital ouvre un espace que le référentiel qui guide habituellement le travail des soignants - lié à l'évolution de la technologie médicale - ne parvient pas à ouvrir. C'est donc une manière de permettre à l'espace hospitalier de se transformer en un espace capable d'accueillir autre chose que la dimension technique et ses corollaires : la manière dont les patients perçoivent leur pathologie et se perçoivent eux-mêmes au sein de l'hôpital, celle dont les soignants les perçoivent, celle qu'a l'institution de les prendre en charge dans une mission de responsabilité technique de guérir et de résoudre des enjeux majeurs de santé. Mais cette approche-là, si elle est estimable, a aussi ses limites. Il me semble que la présence de l'art permet une humanisation du lieu, au sens où il permet de créer un lien autour d'autres normes que celles de la guérison et de la santé. Par le biais d'expositions, d'activités musicales, poétiques, artistiques, de lectures, s'opère ce décalage qui me semble si essentiel dans le processus d'humanisation. 

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MR : La médecine et l'art ont toujours entretenu des affinités électives écrivez-vous. Mais au fil du temps et des évolutions technologiques, a-t-on oublié que l'art et la médecine appartenaient toutes deux à plus vaste ensemble que l'on appelle la culture ?

LB : Dès le milieu du XIXe siècle, la médecine s'est concentrée sur l'art de guérir, sur les compétences techniques et cela a entraîné une sorte d'oubli de la place du malade dans le processus de guérison. Le processus scientifique a une logique interne qui fait que pour pouvoir appréhender objectivement et "guérir" au sens technique, pour pouvoir aboutir à une réalisation technique adéquate, une certaine distanciation est nécessaire par rapport à tout ce qui est subjectif, à ce qu'on appelle toutes les "biais". Pour la médecine, le soin est un ensemble de sciences appliquées qui permettent de guérir. Mais elle perd dans ce processus cette capacité à appréhender l'altérité, la manière dont les patients vivent leur maladie, leurs expériences de souffrance. Ces aspects-là ne sont appréhendés qu'en termes de référentiel scientifique, par des analyses, des statistiques et des approches qui ne permettent plus au soignant lui-même d'accéder à cet espace. Alors que ces aspects-là font appel à des registres qui ne relèvent pas de la maîtrise, de l'objectivité, du contrôle, de la généralisation d'un modèle d'application mais font appel au contraire à l'écoute, à l'attention à l'autre, à l'effacement de soi, à une mise à distance de sa propre manière de concevoir les choses. Le soin demande de déployer des forces qui sont quasi impossibles à mobiliser pour la médecine technique et scientifique, qui relèvent de ce qu'on appelle les sciences humaines, voire de l'humanisme. Cela revient souvent à vouloir concilier des inconciliables. 

MR : Si au tournant du XIXe siècle, la médecine a du gagner en méthode scientifique et en rationalité, n'est-il pas temps aujourd'hui, cette évolution achevée, de se rapprocher d'une sphère plus culturelle ? 

LB : Si on veut atteindre l'objectif idéal, qui est souvent proposé par les institutions de soins à savoir "partons de ce socle scientifique qui est la base la plus sûre, qui nous garantit une responsabilité tout à fait assurée de l'acte médical, et rajoutons-lui une part d'humanisme façonnée à la lumière du référentiel scientifique", encore faut-il que l'humanisme ne soit pas considéré comme un supplément d'âme, au sens de Bergson. Lors du premier contact avec le patient, il faudrait commencer par le saluer et lui serrer la main et lui dire "Me voici, bonjour" comme Lévinas dirait "Me voici, je suis là pour vous". Ainsi, la science serait mise au service de ce moment essentiel, de ce moment humain. Car si la démarche scientifique n'est pas en prise avec ce qui est en train de se passer, avec le contexte humain, elle va être décalée, voire ne pas aboutir, ne pas pouvoir réaliser complètement son objectif. Pour arriver à cela, il faut commencer par l'enseignement. Pour ma part, j'ai tenté de sensibiliser les étudiants à l'impact que peuvent avoir leur attitude, leur vécu. Non pas au sens normatif - ce n'est ni bien ni mal - mais sur le fait que ce qu'ils sont influe sur leur conception d'une prise en charge "adéquate et satisfaisante". 

MR : En 1978, vous terminiez vos études de médecine, quel était votre rapport avec ces questions éthiques à l'époque ?

LB : A l'époque, je ressentais déjà que l'approche scientifique globalisante, universalisante, concentrée sur la prise en charge des maladies était très prégnante. A la sortie de l'université, une fois immergé dans le monde réel, je me suis rendu compte qu'il ne suffisait pas de suivre un mode opératoire pour réussir. La réalité était beaucoup plus complexe : le diagnostic, à partir duquel on élabore un traitement, n'apparaît pas aussi simplement que dans les livres. Il faut gagner la confiance du patient, entrer dans sa vie. Et pour avoir accès à l'expression de la souffrance, on ne peut pas poser les questions telles qu'on nous l'a appris, parce qu'elles créent un écran, les patients se bloquent un peu. Quand j'ai pratiqué la médecine, avant de devenir enseignant, j'ai essayé de pratiquer une anamnèse différente, qui consiste à croiser les symptômes avec des événements de la vie quotidienne du patient. Par exemple, il est arrivé qu'une patiente refuse d'aller à l'hôpital, ou dans une maison de retraite. Or en lui posant des questions sur sa vie, on a découvert qu'elle ne pouvait pas laisser son chien tout seul. On n'en avait jamais parlé. L'anamnèse classique ne permet pas d'aller chercher ces informations pourtant indispensables. J'ai alors ressenti la nécessité absolue de tenir compte des contextes, y compris au sein même du système hospitalier qui est très exigeant. A l'hôpital, on doit travailler rapidement, on a peu de temps, on doit obéir à de multiples impératifs. Trouver cet espace est une question de temps, d'attention, mais aussi de réflexion sur comment, sans réduire la part technique et scientifique, arriver à la nourrir, à l'enrober. 

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MR : Au-delà de la démarche qui consiste à replacer le soin dans un environnement éthique, avec davantage de considération pour la dignité humaine, pour le passé du patient, pour sa parole, qu'apportent de plus la fréquentation des œuvres, la pratique artistique pour les soignants comme pour les soignés ? 

LB : Ça réintroduit de la vie. Ça crée du lien. D'abord parce que le plus souvent, les soignants participent à ces activités avec les patients. Cela permet aussi aux patients de renouer avec un cadre culturel qui est le leur. Et puis, ce lien permet aussi, pour les soignants, de voir les patients autrement que comme des objets de soins techniques, d'ingénierie médicale. La plus grande difficulté dans la relation de soin, c'est d'accéder à ces couches que les patients n'arrivent pas à exprimer par la parole. Or l'art permet d'exprimer ces émotions qui reflètent leur manière d'être au monde, et donc, dans le cas présent, de l'altération de celle-ci causée par la souffrance. Cet accès est très enrichissant, il permet de repenser le soin à la lumière de ces éléments. Ces couches indicibles peuvent par ailleurs faire l'objet d'un travail de psychanalyse ou par le biais d'autres approches. Mais là, on n'est pas dans la psychologie, on est vraiment dans l'existentiel. Comment les patients vivent-ils leur maladie ? C'est aussi important que l'acte technique, c'est même déterminant pour sa bonne réalisation. 

MR : On pourrait penser que cet horizon idéal soit une visée partagée par toutes les structures hospitalières, qu'elles soient publiques ou privées. Comment expliquer alors qu'il soit si compliqué d'y faire entrer l'art et la culture ? Que tout le monde ne se dise pas qu'il y a tout à y gagner ? 

LB : Mon combat consiste à réussir à placer au moins à égalité ces deux pôles du soin. Malheureusement, la culture dominante reste marquée par l'efficience économique, le contrôle de gestion, la rentabilité. Quand je pratiquais l'éthique à l'hôpital, j'avais certes moins de situations à gérer qu'un chirurgien cardiaque : alors on vous demande s'il y a besoin d'autant de postes ou de financement pour une activité qui n'est pas rentable, qui ne "produit" rien, dont je ne peux même pas prouver l'efficacité. On m'a demandé des statistiques permettant de certifier que mon activité méritait autant d'investissements - par ailleurs dérisoires par rapport à d'autres facilement accordés au nom d'une prétendue efficience technique. On est dans des référentiels culturels qui ne permettent pas de pouvoir réaliser cela, à moins d'avoir des responsables particulièrement "humanistes".

À réécouter : Humanisme du soin

MR :  Pourrait-on imaginer que ce référentiel culturel d'une "vie bonne", ou d'une "institution bonne", soit un jour étendu et pensé à l'échelle de l'école, de la rue, de la vie publique, de notre vie en collectivité en général ?

LB : Dans le cadre mondialisé dans lequel nous sommes, une institution ne peut pas avoir une attitude totalement différente des autres, parce qu'elle perdrait dans cette course à la compétition et à la reconnaissance. Parfois, pourtant, il peut y avoir ce levier "humaniste", qui serait plutôt de l'ordre du supplément d'âme... En Suisse, il me semble qu'on a une sensibilité au niveau des directions de nombreux hôpitaux, même s'il y a toujours cette tentation de s'en tenir à un "humanisme de bon aloi". En tout cas,  à l'Université de Lausanne, à la Faculté de biologie et de médecine, un effort conséquent a été fait, qu'on a essayé de compléter par un travail d'atelier avec les étudiants intitulé "Faire face à la mort". Cet atelier s'appuyait sur des expériences menées en Amérique du nord, qui relèvent d'une tendance très forte là-bas qu'on appelle narrative ethic, l'éthique narrative, la nécessité d'être à l'écoute des récits individuels. Même si elle demande d'être compétent en analyse littéraire et donc de pouvoir travailler en interdisciplinarité, l'approche narrative peut nourrir l'approche éthique. J'ai travaillé également avec le groupe de Frédéric Worms, et de ses collègues qui travaillent sur la philosophie du soin. Il y a aussi, dans le cadre de la chaire de philosophie à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu, un humanisme qui me semble pouvoir se développer. Il y a aussi Didier Sicard, qui est très actif dans cet esprit-là. Il me semble qu'il y a des foyers comme ça, mais globalement, ça reste un combat à mener, qui va au-delà de l'aspect purement économique, un combat de fond sur ce que représente une culture humaniste dans notre société. Malgré quelques expérimentations de ce type, l'approche technique reste dominante, elle reste le socle sur lequel les institutions se construisent. 

À réécouter : Que veut dire une éthique du soin? avec Frédéric Worms

MR : On a entendu tout au long de cette série de podcasts, des artistes décrire ce qu'on pourrait presque appeler "l'efficacité" de l'émotion artistique. Y a-t-il dans celle-ci quelque chose qui peut faire soin ? Et si oui, comment l'évaluer ?

LB : Je pense qu'il faut une évaluation, la question étant de savoir quelles normes d'évaluation on utilise. J'ai des collègues à Lyon, par exemple, Jean-Philippe Pierron, qui dirige une chaire des valeurs du soin, et qui travaille aussi la façon d'évaluer l'efficacité dans le soin. Il faudrait pouvoir accréditer des formes d'évaluation qui sont descriptives non pas quantitatives, et qui ne sont pas basées sur un référentiel de performances évaluables économiquement. On pourrait même imaginer qu'à terme, on y gagnerait économiquement. Ça serait extrêmement difficile à montrer, mais c'est ce que les collègues de Lyon tentent de faire. Je pense que c'est vraiment essentiel de ne pas céder à cette tentation de dire que, comme on ne peut pas évaluer, on se contente de dire que c'est bien de le faire mais ça reste une démarche conceptuelle. Je pense qu'il faudrait aller plus loin et pouvoir arriver, peut-être dans le cadre des commissions culturelles dans les hôpitaux, de développer des recherches qui permettent de montrer cela. 

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Archive

  • Didier Sicard, émission "A voix nue ", France Culture, 2004

Références musicales

  • Eve Risser, Des pas sur la ville
  • Do Make Say Think, A Tender History in Rust
  • Explosions in the sky, First breath after coma
  • Mogwai, Helicon 1

L'équipe : Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Julie Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux, Mydia Portis-Guerin et Marianne Chassort

(*) nous avons choisi ce titre pour dépasser l'expression 'Prendre soin' mais aussi en pensant à un très beau film de Mohamed Lakhdar Tati titré Fais soin de toi

Références

L'équipe

Nicolas Martin
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Production