Horloge sans aiguilles
Horloge sans aiguilles
Horloge sans aiguilles ©Getty - Roberta Margherita Toselli / EyeEm
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Résumé

Alors que jamais autant de personnes dans le monde ne sont restées confinées si longtemps, la désagréable sensation d'ennui refait surface. Mais ressent-on l'ennui aujourd'hui de la même façon qu'hier ? Xavier Mauduit, producteur de l'émission Le Cours de l'histoire, s'entretient avec l'historien Sylvain Venayre, spécialiste des représentations.

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"L'ennui naquît un jour de l'uniformité" disait l'auteur Houdart de La Motte, au début du XVIIIe siècle. Mais définir l'ennui, tel qu'il a été perçu au fil des siècles, n'est pas chose aisée tant ses formes varient. 

L’Église le condamne dès le Moyen Âge sous le vocable d'oisiveté et le range dans la liste des péchés capitaux, car l'ennui met aux prises l'individu avec les forces obscures de l'imagination. Pourtant les Romantiques, au XIXe siècle, fascinés par le vide de l'existence, y trouvent la source de leur inspiration. Ce même ennui, avec l'accélération du temps propre à la Révolution industrielle, devient pour les médecins "la maladie de la civilisation moderne" : l'ennui jusque là perçu comme désœuvrement devient un trop plein, dont le burn out est le prolongement actuel.... 

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Le confinement constitue-t-il un nouveau jalon dans l'histoire de l'ennui ? Il s'agit surtout de rappeler, contre les représentations modernes, que l'ennui n'est pas uniquement une expérience individuelle et intime, mais une construction sociale et culturelle, indissociable du collectif.

Xavier Mauduit, producteur de l'émission Le Cours de l'histoire, s'entretient avec l'historien Sylvain Venayre, professeur en Histoire contemporaine à l'université Grenoble-Alpes, et co-directeur avec Pascale Goetschel, Nadine Richard et Christophe Granger de l'ouvrage collectif  L_’ennui, histoire d’un état d’âme, XIXe-XXe siècle_, paru en 2012 aux publications de la Sorbonne.

Faire une histoire de l'ennui

Xavier Mauduit : Comment peut-on définir l'ennui ?

Sylvain Venayre : La définition qu'on retient le plus souvent est un petit alexandrin qu'on a un peu tous en tête, c'est ce vers qui dit que "L'ennui naquît un jour de l'uniformité" dont l'auteur, Houdart de La Motte, est aujourd'hui complètement oublié. Le texte date du début du XVIIIe siècle, mais il a été énormément repris - plagié aussi - au grand dam des universitaires, Balzac a par exemple écrit "L'ennui naquît un jour de l'université" ; Montherlant avait dit, au sortir de la Première Guerre mondiale, que dans son cas, "L'ennui naquît un jour de l'uniforme ôté". Mais on revient toujours à ce vers initial qui postule une équivalence entre ennui et monotonie des jours. C'est ce qui fait qu'effectivement, la question de l'ennui se pose beaucoup aujourd'hui en ces temps de confinement, même s'il convient de la nuancer en fonction des situations sociales.

XM : Selon le regard que la société porte sur lui, l'ennui est condamné - c'est l'oisiveté - ou considéré - l'ennui de celui qui se pose pour réfléchir à son destin ou à celui de la société ?

SV : Il y a depuis très longtemps un clivage entre le bon ennui - qui serait formateur parce qu'il inviterait à faire la connaissance de soi-même, ce que beaucoup de gens ont répété au début du confinement en disant "Profitez de ces moments où vous allez vous retrouvez seuls pour faire le point sur vous-même" - et un mauvais ennui, qui est le péché capital des oisifs, et qui, c'est ce qui préoccupait les gens d’Église, est dangereux, donne prise à toutes les puissances de l'imagination. Si vous vous ennuyez, vous pouvez imaginer. Et si vous imaginez, on ne sait pas du tout où ça va vous emmener ! Cela peut vous emmener vers le vice, et tout ce qui est contraire à la raison et aux bonnes mœurs. 

Si les choses ont beaucoup changé, le vocabulaire lui est resté le même. Même si depuis les XIXe et XXe siècles, les conceptions de l'ennui ont évolué, on a toujours le sentiment en lisant Sénèque d'être ses contemporains parce que dès lors qu'il nous parle de son ennui, il nous parle de la même chose.

Les Romantiques, ou la fascination pour le vide de l'existence

XM : De quelle façon le XIXe siècle marque-t-il un moment de rupture dans ce rapport à l'ennui ?

SV : Ce que l'on constate, par exemple - même si encore une fois cela dépend des secteurs de la société - en faisant un peu d'histoire littéraire, c'est que l'ennui devient au XIXe siècle un thème extrêmement important. A travers des œuvres comme René de Chateaubriand ou Oberman de Senancourt s'exprime une sorte de fascination pour le vide de l'existence. Si  elle n'est pas nouvelle, ce que font Chateaubriand et Senancourt c'est autopsier l'ennui, le décrire.  Avec Baudelaire ou Flaubert ensuite, on a cette idée que l'ennui peut être le moteur de l'action créatrice, qu'on peut produire une œuvre à partir du désœuvrement. C'est l'idéal de Flaubert d'un livre sur rien en quelque sorte ! Vous allez pouvoir faire la preuve de votre talent d'écrivain, de votre génie littéraire en décrivant le rien, une journée entièrement vide, où l'absence de talent de l'auteur ne peut pas être rachetée par la séduction des aventures. 

À réécouter : Chateaubriand, à la confluence de deux siècles

XM : L'ennui romantique du début du XIXe siècle est-il la matrice du spleen baudelairien ?

SV : Le XIXe siècle, c'est aussi le siècle de l'accélération du temps, des transports, de la contraction de l'espace, de l'invention de la nervosité, de la vie trépidante moderne... L'ennui prend alors aussi une autre signification : quand on créé les premières salles d'attente dans les gares ou les débarcadères de bateaux à vapeur, on les appelle des "salles d'ennui". On a une conscience nouvelle que plus la vie est agitée - ressemblant de plus en plus à notre vie moderne - plus s'insèrent au milieu de celle-ci des moments ressentis comme des moments d'ennui. 

Cela va intéresser les médecins : Brière de Boismont par exemple, au milieu du XIXe siècle, va faire de l'ennui la forme la plus répandue de la folie. Pour les aliénistes du XIXe siècle, la folie n'est pas un problème individuel, mais une maladie de civilisation... Paradoxalement, l'ennui devient à la fois ce que peuvent vivre les gens qui sont confinés et désœuvrés aujourd'hui, mais également un ennui lié à une suractivité, à ce qu'on commence à appeler à la fin du XIXe siècle le surmenage, et qui devient le burn out aujourd'hui. Le même terme est ainsi utilisé pour définir l'ennui des ouvriers dans les grandes usines et celui du René de Chateaubriand. Or, on ne parle pas de la même chose.

À réécouter : L’épuisement professionnel par l’ennui

XM : Vous avez soutenu une thèse sous la direction d'Alain Corbin consacrée à l'avènement du motif de l'aventure lointaine dans les années 1850-1940. L'aventure serait-elle une valeur positive quand l'ennui au contraire serait condamnable ?

SV : Cela renvoie aux deux conceptions du bon et mauvais ennui. On peut l'aborder à partir des travaux des pédagogues qui se sont énormément intéressés à la question de l'ennui à l'école, avec cette idée que si l'on veut que l'élève acquière des connaissances, a priori, il ne faut pas qu'il s'ennuie : donc il faut lui proposer de la distraction, de la récréation, pour l'amener vers le savoir. Des pédagogues comme Edouard Claparède par exemple ont beaucoup réfléchi à ces questions. Mais en même temps, vous avez un autre courant qui consiste aussi à valoriser l'ennui chez les enfants : si l'enfant s'ennuie pendant un certain temps il va finir par trouver en lui-même des ressources et un imaginaire qui vont lui permettre de progresser. 

Visions politiques de l'ennui

XM : Après le regard religieux, social, littéraire, au XIXe siècle, naît le regard médical sur l'ennui. Pourquoi intéresse-t-il soudain les médecins ?

SV : Pour quelqu'un comme Auguste Comte, l'ennui était un facteur de développement humain ; il disait même que l'ennui était le propre de l'homme. Est-ce que les animaux s'ennuient ? Pour Comte, il était évident que non - il faisait une exception, le furet. Mais à cette exception près, l'ennui était le propre de l'Homme ! Les philosophes comme Comte, ou comme les médecins aliénistes par la suite, se sont beaucoup focalisés sur cet état d'âme pour essayer de comprendre la psychologie humaine. Les écrivains aussi : je pense à Vigny qui disait que l'ennui c'est la maladie de la vie.

À réécouter : " L'aventure, l'ennui, le sérieux" de Vladimir Jankélévitch

XM : Un autre poète, Lamartine, a donné à l'ennui un caractère politique....

SV : En effet, à la fin des années 1840, Lamartine, alors député, a dit que "L_a France [était] une nation qui s'ennuie"_, et on a retenu cette phrase là parce que, très peu de temps après, la Révolution de 1848 éclatait. C'est revenu en mémoire quand Pierre Viansson-Ponté, dans Le Monde, peu de temps avant mai 1968, avait écrit un article qui s'intitulait "La France s'ennuie". Donc on a relié les deux... Mais pour ma part, je pense que c'est faire beaucoup d'honneur au sentiment d'ennui que d'imaginer qu'il puisse être la cause d'une révolution ! 

C'est le problème d'ailleurs des historiens de l'ennui : ce discours sur l'ennui se donne comme a-historique. Quand Théophile Gautier dit "Il y a deux choses au monde qui ne se peuvent commander, l'amour et l'ennui", on a envie de croire que l'amour et l'ennui depuis des millénaires sont les mêmes sentiments et produisent les mêmes effets. Or on sait qu'il y a une histoire de l'amour, et de la même façon, une histoire de l'ennui. Ce que masquent ces rapprochements entre les formules de Lamartine et de Viansson-Ponté, ce sont les immenses différences sociales entre 1840 et 1960, différences qui expliquent précisément le déclenchement des révolutions. Croire que l'ennui a provoqué la Révolution de 1848 comme Mai 68, c'est rester dans une vision extrêmement romantique de l'ennui.

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XM : Avec ce confinement, nous nous trouvons face à du temps libre, et souvent à l'ennui. Mais s'agit-il d'une nouveauté ? D'un vrai changement ?

SV : Je pense qu'il faut être prudent sur les conséquences de tout ça parce que l'on pourrait croire que l'ennui que nous vivons aujourd'hui n'est que l'ennui du désœuvrement. En réalité, il y a des gens qui vivent les choses de façon très différente, plutôt sous la forme du surmenage. Justement parce qu'il faut faire des doubles journées, il faut s'occuper des enfants ; parce que le télétravail ça ne veut pas dire ne pas travailler du tout ; parce que certaines professions travaillent beaucoup plus maintenant qu'en temps normal. Et quand il s'agira de faire la somme des pathologies nées du confinement, je ne suis pas certain que ce soient les désœuvrés qui soient les plus représentatifs de la période actuelle.

À réécouter : L'ennui