Une infirmière et un bébé, Etats-Unis, vers 1960 ©Getty
Une infirmière et un bébé, Etats-Unis, vers 1960 ©Getty
Une infirmière et un bébé, Etats-Unis, vers 1960 ©Getty
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Résumé

Eduquer et soigner, leurs supposées "destinées naturelles", constituent aujourd'hui encore le coeur d'une large part des métiers pratiqués par les femmes. Durant des siècles pourtant, elles ont pratiqué ces activités qui n'étaient alors ni considérées comme des métiers ni même rémunérées. Aux côtés des malades, des personnes âgées, vulnérables, des femmes en couches, il semble qu'une présence féminine ait toujours été attestée, en vertu de ces qualités considérées comme "féminines", l'altruisme, la patience, la douceur. Ainsi, faire l'histoire du soin serait faire également une histoire des femmes ? Xavier Mauduit, producteur de l'émission Le Cours de l'histoire, a posé la question à l'historienne Nathalie Sage-Pranchère.

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Une étude réalisée dans un hôpital de Miami et publiée le 16 juillet 2019 dans le Journal of Women's Health a révélé que les patients reconnaissaient les hommes comme des médecins dans près de 76% des situations mais les femmes dans seulement 58%. Les stéréotypes de genre ont, ici aussi, la vie dure. Aux hommes, la médecine et la recherche et aux femmes, les professions paramédicales et l'univers du soin rapproché.

Les origines de cette distinction semblent être à chercher dans les rôles traditionnellement dévolus aux femmes et aux qualités qu'on leur attribue. La mère, l'épouse, la fille veillent les malades, soignent les enfants, assistent les femmes en couche. 

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Comment ces tâches furent-elles reconnues comme des professions à part entière, nécessitant une formation et appelant une rémunération ? Pourquoi, malgré cette reconnaissance, les stéréotypes de genre concernant la place des femmes dans les métiers du soin et de la santé sont-ils toujours actifs ? Xavier Mauduit a posé ces questions à Nathalie Sage-Pranchère, docteure en histoire contemporaine, archiviste-paléographe, professeure en lycée et  chercheuse associée au CRM (Paris-Sorbonne et CNRS).

Xavier Mauduit : Vous êtes l'auteure d'une thèse intitulée "L' école des sages-femmes. Naissance d'un corps professionnel, 1786-1917". A quoi correspond cette date de 1786 ? 

Nathalie Sage-Pranchère : A la première grande enquête menée à l'échelle du royaume de France sur les professions médicales. Elle concerne au départ les médecins et les chirurgiens et elle est ensuite étendue, sur proposition d'un intendant du nord de la France, aux sages-femmes. Et signale qu'à la fin de l'Ancien Régime se met en place une logique administrative de recensement des personnels médicaux et des sages-femmes.

XM : Figure féminine centrale dans l'univers du soin, la sage-femme existe depuis l'Antiquité .

NSP : Oui, et on la retrouve dans toutes les sociétés humaines, toujours dotée d'un statut particulier même si demeure une ambivalence autour de cette figure puisque sa dimension de professionnalisation diffère d'une société à une autre. Jusqu'au début du XXe siècle, se maintient une coexistence entre des figures d'accoucheuses non professionnelles qui accompagnent les femmes et, progressivement, à partir de la fin du XVIIIe siècle, des figures d'accoucheuses formées et diplômées qui forment les ancêtres des sages-femmes telles que nous les connaissons aujourd'hui.

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XM : Est-ce la rémunération qui marque cette évolution vers une professionnalisation ?

NSP : La question de la rémunération entre progressivement en ligne de compte pour les sages-femmes formées à partir de la fin du XVIIIe siècle, en France et en Europe. Ces jeunes femmes considèrent que dès lors qu'elles ont un savoir particulier et officiellement reconnu, il est normal qu'elles vivent de ce métier.

XM : Ces revendications vont être portées au XVIIIe siècle par quelques grandes figures... 

NSP :  Oui, et notamment par Angélique du Coudray, une sage-femme originaire d'Auvergne qui se forme à Paris au sein de ce que l'on appelle alors l'office des accouchées de l'Hôtel-Dieu. Elle officie à Paris une quinzaine d'années avant d'être rappelée en Auvergne par le seigneur de Thiers qui lui demande de venir faire les accouchements dans sa seigneurie en échange d'une rémunération substantielle. Elle découvre alors le très faible niveau de connaissances des matrones qui sont présentes dans les campagnes. A partir de ce moment-là, elle choisit de leur proposer un enseignement. Elle va obtenir, en 1757, un brevet royal qui lui permet d'enseigner dans tout le territoire français et faire un tour de France au cours duquel elle va former près de 5000 sages-femmes.

XM : Cette démarche est contemporaine d'un siècle qui voit par ailleurs une évolution plus globale de la société, portée par l'esprit des Lumières, par l'idée que l'individu peut agir, que la maladie peut être traitée, y compris par des femmes dont le rôle doit être reconnu...

NSP : En effet, il y a un lien à faire avec les Lumières. Avec Montesquieu notamment, qui évoque la crainte de la dépopulation à l'échelle européenne dans les Lettres Persanes. Mais aussi avec une pensée politique qui s'ancre dès le XVIIe siècle, et qui affirme que l'ampleur d'une population est la richesse d'un royaume. Le XVIIIe siècle, qui voit naître les premiers travaux en démographie historique, craint une baisse de la population et cherche des boucs-émissaires à ce phénomène redouté. Parmi eux, émerge alors la figure de la mauvaise matrone qui estropie les mères et les nouveaux-nés, voire les tue.

XM : Au-delà de la figure particulière de la sage-femme, les femmes sont une constante dans le monde du soin. Toujours à côté du malade, infirmière ou garde-malade. Comment l'expliquer ? 

NSP : Il n'y a pas  de destinée naturelle qui pousserait les femmes à s'occuper des malades et des plus vulnérables, mais il y a de manière assez nette une habitude à confier aux femmes ces rôles-là. Ils sont liés à la question de la famille, au fait de s'occuper des enfants en bas âge... Cela pousse les femmes à prendre en charge de manière plus générale les soins aux plus fragiles, de façon bénévole dans le cadre familial mais aussi au-delà, par exemple dans le cadre de l'aide entre voisines, notamment dans les accouchements, mais aussi dans les soins du quotidien... Il y a une forme d'assignation de genre des pratiques du soin aux femmes. Même si selon les milieux sociaux, on observe que cela va être valorisé différemment.

XM : On considère par exemple que les femmes issues des milieux populaires savent parler aux malades, parce qu'elles parlent le patois...

NSP : Oui, et en France, ce choix est fait de manière consciente par les pouvoirs politiques au cours du XIXe siècle : il s'agit de "tirer les sages-femmes de la classe des pauvres". L'objectif étant que ces femmes soient ancrées dans ces milieux populaires où elles auront à exercer, qu'elles puissent être des passeuses de savoirs médical et pratique efficaces parce que leurs "patients" vont se reconnaître en elles. On cherche vraiment cette égalité d'origine. C'est aussi un moyen de s'assurer qu'elles ne vont pas attendre de fortes rémunérations et continuer à les payer peu.

XM : La Première Guerre mondiale semble marquer une rupture pour cette profession. Pourquoi ?

NSP : En août 1916, sont fusionnées les deux catégories de sages-femmes qui existaient depuis le XIXe siècle, c'est à dire des sages-femmes de première classe qui pouvaient exercer sur l'ensemble du territoire et des sages-femmes de seconde classe, des figures plus rurales qui ne pouvaient exercer qu'à l'échelle d'un département. On retrouve ici la distinction qui existait entre docteur en médecine et officier de santé. Il faut attendre 1916 pour que cette division disparaisse et que la profession s'unifie. 1917, c'est la grande réforme de l’instruction des sages-femmes, dans la foulée de cette unification. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c'est que l'on observe en France la pérennisation de ce métier, là où il connaît un recul ailleurs : le métier de sage-femme disparaît quasiment aux Etats-Unis et se reconstruit très difficilement au Royaume-Uni après la Première Guerre mondiale.

XM : On pourrait imaginer qu'une histoire comparatiste n'est pas possible dans l'histoire de la santé, et pourtant, à travers votre étude, on observe des différences très nettes entre les pays.

NSP : Oui, il existe des différences très marquées selon les pays. L'exemple des Etats-Unis montre par exemple que les espaces situés au nord, et surtout au nord-est, lieux marqués par des migrations d'origines européennes, conservent plus tardivement cette institution de sages-femmes, là où elle est plus rapidement remise en cause au sud, notamment par la transformation de l'esclavage à la ségrégation qui fait que toutes les figures de sages-femmes esclaves disparaissent et vont progressivement être remplacées par des médecins. On a donc des évolutions ancrées dans des arrières-plans politiques beaucoup plus vastes et qui sont liées aux pratiques et aux habitudes de la population. Dans le cas de la France, l'importance de la population rurale explique qu'on ait longtemps souhaité conserver des sages-femmes sur ces territoires parce qu'il leur était interdit d'exercer au-delà du département.

XM : Comment les médecins perçoivent-ils cette professionnalisation des femmes dans les métiers du soin ? 

NSP : Paradoxalement, la profession de sage-femme est relativement bien accueillie par les médecins, dans la mesure où ils peuvent conserver une maîtrise sur leur formation. Ils ne souhaitent pas à tout prix faire les accouchements dans les campagnes. Un accouchement qui se passe bien ne demande pas énormément d'interventions, il ne peut donc pas être facturé à un tarif élevé... Il faut seulement être présent, ce que font les sages-femmes et ce que ne font pas les médecins. Ils soutiennent donc cet enseignement des sages-femmes de façon importante. Néanmoins, les sages-femmes perturbent les normes morales et sociales : ce sont des jeunes filles qui commencent leurs études à dix-huit ans et découvrent des choses qu'elles ne devraient pas savoir. Et puis ce sont des femmes qui se déplacent énormément, qui sortent, notamment la nuit.... Il est intéressant de voir que lorsqu'on envisage de former des femmes docteures en médecine, il va être inimaginable qu'elles sortent de chez elles faire des visites en pleine nuit, alors que les sages-femmes le font depuis des siècles !

En savoir plus : Nuit de la Médecine

XM : Quand on évoque le personnel soignant aujourd'hui, on se rend compte que le vocabulaire est encore très genré...

NSP : Il y a effectivement la pérennisation d'une tendance à genrer dès que l'on passe au niveau des professions paramédicales. Cela reflète des réalités démographiques, il y a encore un pourcentage plus important de femmes dans ces métiers, et il est assez frappant aussi de voir que l'on continue d'associer au féminin des métiers qui appartiennent au domaine du soin rapproché, au "care" ; et il y a sans doute là une volonté de faire perdurer une image des femmes comme dévouées à soulager la souffrance, tandis que la figure du médecin va être tirée du côté du héros, de la recherche, de l'action... Ces lieux communs perdurent, notamment dans le discours journalistique.

XM : "Le médecin soigne, l'infirmière remonte les oreillers" : ce cliché a la vie dure. En ce moment, la vision de la société sur le personnel soignant et l'hôpital est en train de changer. Est-ce toujours au moment des épidémies que se transforme le regard d'une société sur son système de santé et ses institutions ? 

NSP : Je suis au contraire frappée par le vocabulaire mobilisé en ce moment pour désigner le travail des soignants, qui est assez traditionnel, et qui n'est peut être pas celui que les soignants pourraient souhaiter en terme de reconnaissance sociale et matérielle. On utilise beaucoup la notion d'héroïsme, on valorise le dévouement, jusqu'à l'épuisement ; là où tous ces soignants étaient déjà épuisés bien avant l'épidémie. Mais les soignants, lorsqu'ils ont l'occasion de parler, soulignent que c'est du professionnalisme, qu'il s'agit de faire leur travail et qu'il doit y avoir à ce titre une reconnaissance matérielle, concrète, de ce travail, et pas seulement symbolique pour ce "dévouement". On observe finalement la coexistence d'un discours très moral qui s'appuie sur des valeurs et sur l'idée de sacrifice, et en face des professions qui travaillent, même si elles ne produisent pas.

XM : Nous avons ouvert cet entretien avec la figure d'Angélique du Coudray, qui au XVIIIe siècle défendait la nécessité d'une formation solide et d'une rémunération digne pour les sages femmes, et nous constatons qu'au début du XXIe siècle, ces revendications sont toujours d'actualité. Merci à vous, Nathalie Sage-Pranchère