Portrait de Madeleine Louarn
Portrait de Madeleine Louarn ©Radio France - J. Hascal
Portrait de Madeleine Louarn ©Radio France - J. Hascal
Portrait de Madeleine Louarn ©Radio France - J. Hascal
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Tandis que le monde de la culture est invité "à se réinventer" après l'épidémie de Covid, une série pour regarder ce qui s'expérimente, depuis longtemps, à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création. Premier temps avec la metteuse en scène Madeleine Louarn, qui travaille depuis presque quarante ans avec des acteurs en situation de handicap.

Plutôt que d'ériger l’artiste en une figure "utile" qui "prendrait soin" des autres, cette série propose de faire entendre des récits de ce qui s’invente dans le champ de la création en lien avec l’hôpital, le centre de détention, le centre médico-pédagogique, l’institution psychiatrique ou encore l’espace public.

Notre première invitée est Madeleine Louarn, metteuse en scène, elle travaille depuis presque quarante ans avec des acteurs en situation de handicap. Son expérience nous permet de voir des personnes que l’on regarde trop peu, de s’éloigner des chemins trop balisés, de mettre le souffleur de théâtre sur scène, enfin, de prendre acte de notre responsabilité envers autrui.

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La metteuse en scène Madeleine Louarn a été formée comme éducatrice, et a commencé son parcours en Bretagne, dans une institution d’aide par le travail, destinée à des personnes en situation de handicap. En 1984, elle crée dans ce lieu une troupe d’acteurs amateurs, Catalyse, avec ces femmes et ces hommes handicapés. A cette époque, elle s’intéresse à ce que l’on appelle la psychothérapie institutionnelle, ainsi qu’à la pensée des psychiatres François Tosquelles ou Jean Oury, des philosophes Gilles Deleuze et Felix Guattari et aux écrits et expérimentations de l’éducateur et poète Fernand Deligny. La troupe créée par Madeleine Louarn se professionnalise, joue sur les plus grandes scènes nationales, et presque quarante ans après, devenue permanente, s’appelle désormais la compagnie l’Entresort. Madeleine Louarn et son équipe sont actuellement en train de finaliser le projet du premier Centre National pour la création adaptée, à Morlaix en Bretagne. Ce centre, qui réunira plusieurs grandes associations, proposera une programmation de musique, de danse, et de théâtre donc. Et accueillera aussi un département de recherche, pour continuer d’imaginer les circonstances, les formes, les places, les rythmes nécessaires afin que la singularité de chacun permette une ouverture sur la création, et non un repli sur les différences.

Marie Richeux : A quel moment votre pratique artistique s’est-elle mêlée à une pratique de soin ? D'ailleurs, à un moment où l'on parle beaucoup du "care", la formule est-elle bien choisie ?

Madeleine Louarn : Ce n’est pas une pratique de soin. Mais c’est par mon travail en tant qu’éducatrice et une pratique artistique avec des handicapés mentaux que j’ai décidé de faire du théâtre. Je dirai plutôt qu’il s’agit de prendre attention. On est en train de créer sur Morlaix un centre national de création adaptée, et le mot "adaptée" est un peu compliqué, car il ne s’agit pas d’adapter les gens, il s’agit de créer ce qu’on appelle les circonstances, comme s’il fallait déplacer les façons de faire, pour arriver à laisser de la place à quelque chose d’inattendu. Les hommes et les femmes qui sont en situation de handicap ont une manière d’aborder la réalité et la question de l’imaginaire qui nous prend un peu de côté. On ne sait pas toujours très bien ce qui se passe et je pense que plutôt que de vouloir changer, c’est plutôt nous qui devons nous soigner. Et puis les hommes et les femmes en situation de handicap ont une vulnérabilité qui nécessite qu’on n’aille pas sur des chemins trop balisés : Il faut savoir regarder à côté.

Ces derniers temps j’ai beaucoup suivi le travail de Fernand Deligny, qui était un des poètes- éducateurs les plus pertinents dans la manière de nommer les choses, d’accompagner et d’être avec. Il savait parler de la façon dont la création et l’art profitent de ces décalages et de ces manières d’interroger et de voir un peu différemment : c’est cette attention-là qui est importante. La plus grande difficulté est de lâcher prise et de trouver les modes de faire qui permettent une certaine liberté.

MR : Vous avez déclaré que la question de savoir "si cela fait du bien ou pas" n’interférait pas dans votre travail théâtral. Pourriez-vous préciser cette démarche en apparence contre-intuitive ?

ML : Ce qui est compliqué quand on cherche à faire le "bien de l’autre", c’est que cela nous met dans une position de surplomb par rapport à lui, dans laquelle on aurait un savoir, une capacité qu'il n'a pas. Or, tout le travail de création, consiste à chercher cet inattendu et cette liberté. Pour moi, c’est un exercice d’émancipation puissant : si vous désirez le but, vous n’atteindrez rien. Il faut arriver à être seulement au présent de l’événement, et comme le théâtre est un art de l’événement et de la répétition, c’est un support pour la relation qui est exceptionnel, et qui nous permet de saisir quelque chose de l’être qui est magnifique.

Quand j’ai commencé mon travail d’éducatrice il y a plus de quarante ans, on était très touchés par la psychothérapie institutionnelle, par l’institution qui doit soigner. Comme disait Jean Oury, "l’institution il faut tout le temps la soigner : ce n’est pas elle qui soigne, c’est nous qui la soignons". Ce sont les rapports entre les choses qu’il ne faut jamais perdre de vue, et j’aime beaucoup les institutions pour ça, parce qu'elles sont des espaces où l'on peut vivre sans forcément s’aimer, mais où on peut trouver ce qui nous relie. C’est à cet endroit-là qu’il faut construire. J’aime beaucoup Deligny à cause de son langage et de sa poétique, parce que je crois que ce sensible-là est rare, essentiel, et nous permet d’avoir une voie royale pour arriver à la question de la différence et des gens dont on n’a pas forcément tout compris. Ce qui vaut pour les hommes et les femmes handicapés vaut pour tout le monde.

Dans cette période de confinement, je ne sais pas pourquoi les personnes handicapées sont plus confinées que les autres, par exemple, ils n’ont pas le droit de sortir. Ce n’est pas uniquement une question de santé. Tout le monde a peur pour eux et, comme ils n’ont pas cette capacité d’imposer leurs voix, du coup on leur en impose beaucoup.

Comme avec la troupe, on travaille beaucoup sur la répétition, en un instant, on voit le travail et l’inattendu du théâtre qui fait sa valeur. Travailler avec les comédiens et comédiennes de Catalyse soulève la question compliquée de la responsabilité : que demander aux comédiens, jusqu’où la liberté existe-t-elle, ma voix prend-elle le dessus sur le plateau ou pas ? Je trouve que la question de la responsabilité est très importante. Cela paraît un gros mot comme ça, mais on a un impact sur les gens, et ils ont un impact sur moi, et c'est cette réversibilité qu’il faut comprendre. Placer ces hommes et ces femmes sur un plateau de théâtre, et le faire pleinement, c’est très compliqué : le social a quelque chose qui délégitime l’artistique au fond. Est-ce légitime de faire cela, ont-ils pleinement conscience de l'enjeu ? Cela reste un endroit délicat, et du coup, jusqu’où peut-on aller et comment y aller ? Depuis quarante ans, une création en entraîne une autre, et on est toujours ensemble, même si se sentir à l’aise à cet endroit est impossible. On ne vise pas la même chose quand on fait de la création et quand on est dans le social. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des points de rencontre. Il y a toujours de nouvelles investigations à mener, et maintenant plus que jamais.

C’est peut-être un peu prétentieux, mais personnellement, je cherche à marquer quelque chose de l’histoire de l’art. Cette vulnérabilité a un prix formidable pour la question artistique, c’est une voie royale et je la revendique comme telle. J'espère vraiment qu’un jour la notion de handicap mental disparaîtra, parce qu’on aura compris que, à y regarder de près, on est tous un peu différents.

Madeleine Louarn et des comédiennes de Catalyse
Madeleine Louarn et des comédiennes de Catalyse
- Béatrice LE GRAND

MR : "Créer les circonstances" de la rencontre demande de l’imagination, de l’invention, mais aussi de l’argent. Avez-vous les moyens nécessaires pour mener à bien cette entreprise ?

ML : On a eu de la chance d’avoir cette reconnaissance par les scènes, d’avoir un ministère, une région et aussi une agglomération très attentifs à notre démarche, du coup, on a un lieu magnifique qui va s’ouvrir à la manufacture de tabac, à Morlaix, et qui associe d’autres artistes, avec un cinéma d’art et essai, une scène musicale, des studios de danse et de théâtre, et le lieu de travail de Catalyse. C’est un lieu magnifique qui est en train d’être achevé. Ce sera un endroit extraordinaire, où l'on pourra interroger ce "faire soin" justement, et sur ce que recouvre cette ambition de "créer les circonstances".

Archives

Fernand Deligny, émission "Le radeau du dernier recours", France Culture, 1977

Bernard Stiegler, émission "La fabrique de l'humain", France Culture

Musiques diffusées

  • Naissam Jalal, Quest of the invisible
  • Eve Risser, Des pas sur la ville
  • Maxime Delpierre, Naõned

L'équipe de "Faire soin"

Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Joseph Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux et Marianne Chassort

* nous avons choisi ce titre pour dépasser l'expression 'Prendre soin'  mais aussi en pensant à un très beau film de Mohamed Lakhdar Tati titré "Fais soin de toi"

Remerciements à Sophie Bissantz, bruiteuse sonore.