Pangolin en cage ©AFP - WAHYUDI / AFP
Pangolin en cage ©AFP - WAHYUDI / AFP
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Résumé

Cochons meurtriers ou limaces ravageuses de cultures, au Moyen Âge, on mettait les animaux en procès pour mieux contrôler la cohabitation homme-animal et trouver des boucs émissaires. Comme nous l'explique Eric Baratay, la cohabitation avec les animaux a toujours nécessité des réglementations et a toujours occasionné à intervalles réguliers des zoonoses, alors à quand un procès du pangolin et de la chauve souris?

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L'histoire est faite de dates, de hauts faits, de catastrophes et de grands hommes, mais aussi et surtout d'anecdotes, de vies ordinaires, de gestes et d'habitudes. De ces usages qui naissent et disparaissent, parfois sans laisser de traces, et qui pourtant disent tant de l'époque qui les a vus naître... En cédant au charme du détail, ce podcast propose de découvrir des modes et des usages oubliés qui résonnent avec la crise de la Covid, et de les soumettre au regard d'une historienne ou d'un historien.

La Falaise, en 1386, à l’ouest de paris pas loin du Vexin

C’est jour de marché, il est midi, les rues sont pleines et une charrette traînée par une jument traverse la place. Dans la charrette il y a une cage, et dans la cage une truie, une truie ligotée qui porte un masque, des gants et un habit d’homme. La charrette s’arrête devant le gibet, où attendent des paysans et un troupeau de petits gorets. On énonce le crime et la condamnation de l’animal. Puis le bourreau tranche le groin et une des pattes de la truie avant de la pendre tête en bas et, alors qu’elle est morte, de l’étrangler. Une fois la truie vraiment très morte, on la traîne de nouveau à travers les rues, puis on la brûle (des fois qu’elle fasse mine d’être morte, la fourbe). On ne sait pas ce que le public de paysans et de cochonnets ont pensé de l’exécution, mais on sait que la ville a remboursé bien au-delà de leur valeur les gants du bourreau souillés par le pêché de l’animal. Bon, il faut dire que la truie avait dévoré un nourrisson. Parce que c’est vrai qu’au Moyen âge, les cochons sont partout,  dans les villes, ils bouffent les ordures et nettoient les rues, et dans les campagnes, ils se baladent et font partie du paysage, au point que l’on promulgue des tas de règlements qui commandent de ne pas les laisser en liberté. D’abord parce que c’est sale, et surtout parce que tout le monde sait que les animaux vagabonds peuvent être dangereux et le problème c’est que les bébés sont souvent seuls dans leurs berceaux à l’ombre d’un arbre pendant que les parents sont aux labours… et pour peu qu’une truie affamée, vicieuse ou trop curieuse tombe sur le nourrisson, c’est encore un procès de pourceau à organiser. 

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Alors, c’est vrai, la plupart du temps, ce sont des truies que l’on met en procès, d’autant plus qu’au Moyen Âge, le porc omnivore à la peau rose et délicate est l’animal le plus proche de l’homme. Mais on accuse aussi des bœufs piétineurs, des taureaux encorneurs, des chevaux écrabouilleurs, des ânes assommeurs ou des moutons mordeurs, qui  ont causé la perte d’un enfant, d’un mari, d’un frère, ou d’une épouse d’une façon aussi brutale qu’humiliante. 

Le Moyen-Âge est une société d’ordre, comment espérer voir l’ordre régner si les cochons mangent impunément les enfants. 

Et que penser de la réalité du pouvoir d’un seigneur local, s’il n’est même pas capable de contrôler de vulgaires gorets… Et puis un bon procès bien mené et une exécution spectaculaire rétablissent la hiérarchie naturelle entre l’homme et l’animal, parce qu’on ne va quand même pas se laisser mener par le bout du groin et dévorer par un stupide cochon… Sans compter que dans la mesure où tous les êtres vivants sont des créatures de dieu, les animaux ont forcément une âme, et même s’ils ne discernent pas forcément le bien du mal, et bien, ils n’ont qu’à bien se tenir. Alors même si on juge rarement les animaux, (60 cas recensés en trois siècle) on procède exactement comme pour un crime commis par un humain. La famille de la victime porte plainte, le mouton tueur ou la chèvre sanguinaire est arrêté par le sergent,  puis emprisonné, on établit un procès-verbal, on mène l’enquête, on met l’animal en accusation, le juge entend les témoins, le mouton peut  avoir un avocat, ou être soumis à la question (souvent d’ailleurs, il avoue, car le mouton est faible), et le juge rend sa sentence qui est signifiée à l’animal, animal qui est remis à la force publique qui exécute la peine… Alors, au choix, on le noie, on le pend, on le décapite, on l’étrangle, on l’enfouit, on le mutile, on le brûle et parfois tout ça à la fois… L’idée c’est de remettre de l’ordre dans le chaos en faisant étalage d’une justice parfaite et exemplaire, dont chacun doit être familier. Et la mise en scène tient autant de la démonstration de force que de la leçon de morale : la sentence est exécutée devant les animaux pour qu’ils se le tiennent pour dit, devant les parents qui doivent comprendre qu’il faut surveiller leurs enfants, et devant le propriétaire de l’animal qui devrait avoir honte et aurait dû l’enfermer. Sans compter que la mise à mort de son animal pour un modeste paysan est une lourde punition.

Mulots, chenilles, sangsues, rats, sauterelles, vers à la barre

Mais d’autres animaux sont mis en accusation lors de procès qui relèvent alors de la justice ecclésiastique, il s’agit de la racaille sans foi ni loi des campagnes, des chevaliers de l’apocalypse des forêts : les mulots, les chenilles, les sangsues, les rats, les sauterelles, les vers et les charançons, qui tels une nuée "atilienne" dévastent les greniers et ravagent les plantations. Les villageois lésés vont alors se plaindre à l’église. Ils plaident leur cause mais, dans la mesure où ces phénomènes sont perçus plus ou moins comme des châtiments divins… Et là encore, tout un processus se met en place : plainte, convocation, procession, fulmination. Et là aussi c’est un moyen pour l’église de montrer la perfection de sa justice, et puis ça aide à admettre la fatalité et surtout ça évite les révoltes… En 1516 , l’évêque de Troyes menace des limaces, les convoque par trois fois, et leur donne huit jours pour quitter les lieux avant de les excommunier et de les bannir. En 1596,  l’évêque de Cavaillon exorcise avec succès des dauphins qui encombraient le port de Marseille.

Il serait peut-être temps de porter plainte contre les chauve-souris et leur infâme complice, le pangolin.

Les procès d'animaux

Perrine Kervran, productrice de LSD, la série documentaire sur France Culture, s'entretient avec l'historien Eric Baratay, spécialiste de l'histoire des relations hommes-animaux, auteur notamment de Le Point de vue animal - Une autre version de l'histoire (éd. du Seuil).

Perrine Kervran : On vient de se plonger dans l'histoire des procès d'animaux au Moyen-Âge. Que disent-ils de la relation qu'on avait alors aux animaux ?

Eric Baratay : C'est une relation assez particulière qui vient en grande partie de la conférence religieuse de l'époque. On pensait que les animaux faisaient avec les humains partie de la communauté des créatures de Dieu. D'où la nécessité d'avoir de véritables procès de manière à bien respecter les normes par rapport à des animaux qui appartenaient à cette communauté. Cela explique ces procédures qui maintenant nous paraissent bizarres.

PK : Pensez-vous que ces procès disent aussi que les animaux avaient une conscience ?

E.B : Une conscience, oui, en partie. Une personnalité aussi. Lorsqu'on organisait un procès pour un cochon ou un cheval ayant tué quelqu'un par accident, ce n'était pas vis à vis de l'animal, mais pour qu'on n'ait plus devant soi la vue de cet animal qui pourrait donner des mauvaises pensées et donc on était très procéduriers. Dans les procès d'excommunication, un avocat est là pour défendre les insectes, il y a un procureur et un juge. On juge qu'il y a une certaine individualité, une certaine conscience, même si, en réalité, on pense quand même que derrière, il y a soit Satan, soit Dieu qui considère par exemple que les villageois de tel endroit ne sont pas assez pratiquants et il envoie un fléau sous la forme de nuages d'insectes qui viennent dévorer les récoltes. Face à une telle mesure divine, on ne peut pas faire n'importe quoi. On ne peut pas les considérer comme de simples machines. 

5 min

PK : A partir de quand cette conscience a-t-elle disparu ? A partir de quand et comment a-t-on créé ce que vous avez appelé la condition animale ?

E.B : Les procès disparaissent au XVIIè siècle. On trouve une quantité de textes de théologiens qui s'élèvent contre ces procès en disant que c'est tout à fait ridicule étant donné que les animaux n'ont ni âme, ni intelligence, ni raison. C'est un des effets du cartésianisme. C'est un des effets de la révolution scientifique du XVIIème siècle avec Johannes Kepler, Galilée, etc. Et on voit bien que c'est le moment où on oublie cette qualité de communauté des créatures de Dieu. On coupe entre l'homme d'un côté et les animaux de l'autre. On attribue aux hommes la raison, la conscience et aux animaux, c'est la théorie de l'animal machine de Descartes. Ce sont de simples machines mécaniques ou biologiques. Et d'ailleurs, c'est l'époque où les dictionnaires du XVIIème siècle revoient les définitions et les réserves uniquement aux humains. La notion de personnage, la notion de personne, de raison, etc. "Individu" à partir du XVIIème siècle, sous-entend un individu humain, il ne peut pas y avoir d'individus animaux. Cette rupture va être elle même contestée à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle début du XIXème siècle où on voit apparaître les premières tentatives de réflexion, de législation pour protéger les animaux domestiques de la violence et donc on voit revenir les notions de souffrance des animaux et de douleur. C'est progressivement et en deux siècles, entre fin XVIIIème et nos jours, que la société occidentale va réévaluer ces animaux et réévaluer l'idée d'intelligence, l'idée d'individualité, de personnalité. On ne voit vraiment le résultat de cette réflexion que depuis vingt ou trente ans.  

PK : La proximité avec les animaux en ville ou à la campagne était plus grande à l'époque. On le chassait plus aussi ce qui explique peut être le très grand nombre de textes qui réglementent sa présence et cette circulation dès le Moyen Âge voire dès l'Antiquité. Ces règlements étaient-ils liés à l'hygiène ? Peut-on le rapprocher aujourd'hui de ces règlements qu'on essaie de mettre en place sur les animaux sauvages que l'on trouve sur certains marchés ? 

E.B : C'est lié à des questions d'hygiène mais aussi de sécurité, d'accidents. Les animaux en liberté en ville pouvaient se mettre à galoper. Un cochon, par exemple, pouvait boucher une petite rue en ville. Cette présence des animaux en ville ne date pas que du Moyen-Âge. L'apogée de la présence des animaux dans les campagnes et en ville, c'est le XIXème siècle. Cette présence oblige évidemment à réglementer mais pas forcément pour les questions d'hygiène et de zoonose. La rupture avec le monde animal, c'est plutôt au XXème siècle. Évidemment, il y a très peu maintenant d'animaux en ville. Dans les campagnes, beaucoup sont enfermés dans des élevages industriels et c'est plutôt récent. 

PK : Aujourd'hui, on accuse beaucoup le pangolin et la chauve souris d'être source ou porteur du Covid-19. Comment analysez-vous la façon dont ces animaux sont présentés aujourd'hui ? Qu'est-ce que cela dit de nous et de notre rapport aux animaux sauvages ?

E.B : On redécouvre les maladies transmissibles entre les animaux et les humains. Mais ces maladies transmissibles, les zoonoses, étaient très nombreuses jusqu'au XVème XVIème siècle. On le sait par les écrits et elles reviennent de nos jours. Elles reviennent dans des pays où il y a une très forte démographie, où il y a une très forte densité humaine, notamment en Chine. La Chine a connu depuis 30-40 ans une véritable explosion de son cheptel animal. Il y avait très peu d'animaux en Chine de l'an 1000 à l'an 2000. Le Deuxième millénaire occidental en Chine, il y a très peu d'animaux. Parce qu'il y a une forte population et qu'il faut consacrer toutes les terres aux cultures. Ces animaux sont revenus en force depuis une quarantaine d'années. Il y a eu une véritable explosion de l'élevage. Ils ont recours plus qu'avant aux animaux sauvages qui entrainent la réapparition de zoonoses qu'on croyait avoir disparu. 

PK : Vous avez travaillé sur le point de vue animal. En temps d'épidémie ou de zoonoses, peut-on savoir comment les animaux vivent ces moments où on se méfie d'eux ?

E.B : On a des documents tout à fait interessants qui permettent de comprendre ce que pouvait vivre un animal enragé au XIXème siècle lorsqu'il s'était fait mordre par un loup ou un chien enragé. Des textes de vétérinaires permettent de comprendre ce qui se passe du côté de l'animal. Quelles sont les souffrances s'il est mordu ? Comment les hommes vont se comporter vis à vis de lui ? Ça permet aussi de mieux comprendre se comportent les hommes. Les hommes dans les campagnes vont se comporter en fonction de la manière dont on va agir une vache enragée ou un chien enragé. On un couple de humains-animaux. Ils réagissent en fonction les uns en fonction des autres. Il faut bien connaître les deux côtés pour bien comprendre la relation.

58 min

"C'était à la mode", une chronique des usages oubliées

L'histoire est faite de dates, de hauts faits, de catastrophes et de grands hommes, mais aussi et surtout d'anecdotes, de vies ordinaires, de gestes et d'habitudes. De ces usages qui naissent et disparaissent, parfois sans laisser de traces et qui pourtant disent tant de l'époque qui les a vus naître... En cédant au charme du détail, ce podcast propose de découvrir des modes et des usages oubliés qui résonnent avec la crise du Covid, et de les soumettre au regard d'une historienne ou d'un historien. Un rendez-vous proposé par Perrine Kervran, réalisé par Véronique Samouiloff.

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