Nawal Bakoury ©Radio France - Joseph Hascal
Nawal Bakoury ©Radio France - Joseph Hascal
Nawal Bakoury ©Radio France - Joseph Hascal
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Résumé

Comment un environnement peut-il prendre soin de ceux qui y évoluent ? Dans quelle mesure prendre soin de la conception d'un objet, c'est aussi prendre soin de son utilisateur ? Et comment penser une hospitalisation à domicile respectueuse des impératifs de sécurité, d'ergonomie, mais aussi de plaisir ? Entretien avec Nawal Bakouri, enseignante, et directrice de l'école de design de Valenciennes.

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Neuvième temps de notre notre série "Faire soin" qui donne la parole à des artistes, dont la pratique se situe à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création. Aujourd’hui, Marie Richeux productrice de "Par les temps qui courent" s’entretient avec Nawal Bakouri.

Nawal Bakouri est directrice de l'École de design de Valenciennes, commissaire d'exposition, enseignante. Elle est aussi cofondatrice de la plateforme social Design qui se propose de réfléchir à ce que peut le design dans le très large champ du social.

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En 2014, l'association France Alzheimer fait appel à Nawal Bakouri pour imaginer une manière sensible de raconter la maladie, le combat des familles, et plus largement les parcours d'accompagnement. Elle fait alors le choix de travailler avec la designeuse Isabelle Daëron. Cette expérience la convainc qu'existe une passerelle forte entre les objets, le mobilier, la scénographie que l'on invente, et la pensée du soin. S'en suivent bien des projets jusqu'à sa toute récente prise de fonction à Valenciennes, où ces questions concernent au plus haut point la future génération de designeurs et designeuses

La Causeuse Memorama et la fenêtre visionneuse Memorama d’Isabelle Daëron,  Exposition « Handle With Care » à Liège, 2018
La Causeuse Memorama et la fenêtre visionneuse Memorama d’Isabelle Daëron, Exposition « Handle With Care » à Liège, 2018
- Nawal Bakouri

Nawal Bakouri : La santé, c'est un objectif politique. On doit mettre en place des politiques de santé, et l'objectif premier est de guérir. Ce que j'ai compris en étant accompagnée par les chercheurs de l'Espace éthique d'Ile-de-France, mais aussi par les infirmières avec qui j'ai travaillé, et auxquelles je me suis confrontée, c'est que la majorité du soin, ce n'est pas une problématique de guérison, mais ce sont des maladies chroniques, ou c'est le handicap. Pour ces personnes invalides, l'amélioration peut venir parfois de l'aménagement d'une partie du design d'un objet. Mais elle vient surtout de l'accompagnement et du soin qui sont prodigués par des thérapeutes. Etre designer c'est réfléchir à la meilleure manière de concevoir la relation au monde et aux objets. En fait, le soin, c'est cela aussi. Le designer, théoriquement, conçoit les objets mais en fait, il doit travailler sur la relation à l'objet, et se poser la question : quel est l'intérêt de mon objet ? de ma scénographie, de mon aménagement ? Comment je conçois son appropriation ? Quand on produit un environnement, les personnes auxquelles il est destiné sont-elles prêtes à accepter cette transformation ? Plus je suis rentrée dans cette question du soin, plus j'ai eu envie de développer un design qui porte attention au monde dans lequel il se fabrique, un design que j'appellerais social ou éco-social, qui prend en compte à la fois les ressources, les personnes, l'environnement, l'appropriation, la vie après le designer. Cette attention aux choses, c'était aussi un soin porté au monde, et porté aux personnes.

Marie Richeux : Concrètement, comment se passe votre collaboration avec la designeuse Roxane Andres ?

NB : On a d'abord organisé un certain nombre de rencontres et d'ateliers entre des designers et des infirmières, des ergothérapeutes, etc. dans lesquels on invitait ces personnes à réfléchir sur l'objet. Roxane, de son côté, réfléchissait à la question de la chimère, de l'assemblage des fonctions et des formes dans la construction des objets. Quant à moi, j'étais plus attentive à ce qui pouvait être produit en termes de nouveaux environnements pour les lieux de soins, pour les personnes accompagnées ou soignées à domicile. Ensuite, on a réfléchi avec l’architecte Carine Petit à la façon dont on pouvait glisser des fonctions du mobilier à l'immobilier, établir des passerelles entre des questions qui sont celles de l'architecture et pas forcément du design d'objet, et inversement. Par exemple, pour ce qui concerne la toilette, qui est un vrai problème quand on parle de handicap, on utilise tant qu'on est encore en capacité de se déplacer, la douche italienne, sans marches, avec un siège, soit la plupart du temps, le lit médicalisé. Celui-ci est un objet ultra performant : à la fois fauteuil et lit, potence pour les médicaments, lève-personne, civière à roulettes, il peut être connecté électriquement et peut supporter un appareillage technique extrêmement complexe.

 A droite, Le "Valet discret" de Roxane Andrès  et "No country for old men" de Lanzavecchia-Wei.
A droite, Le "Valet discret" de Roxane Andrès et "No country for old men" de Lanzavecchia-Wei.
- Marc Wendelski

Avec Roxane, on a partagé nos recherches et nos réflexions. Pour ma part, c'était de savoir ce que le design produit dans l'amélioration de l'accompagnement, notamment du soin à domicile. Et inversement, ce que la pensée du soin peut apporter au design. On s'interrogeait aussi sur nos représentations. Souvent, les innovations les plus valorisées dans le domaine du soin en design sont très "techno", très financées, mais elles oublient complètement la personne. Pour revenir à l'exemple du lit médicalisé, il a été pensé pour les soignants, pas pour l'appartement. Donc, pour leur "indépendance", on impose à des personnes confinées du fait de leur dépendance, des objets qui ne sont pas conçus pour chez elles. Vous comme moi avons envie d'un appartement qui nous plaise. Pourquoi une personne dépendante, qui, en plus, va passer beaucoup de temps à son domicile et être obligée d'inviter chez elle si elle veut avoir des relations sociales, devrait-elle être obligée de supporter du mobilier d'hôpital ?

Il y a une pensée systémique de l'hospitalisation à un moment donné. L'hôpital est né d'une politique de confinement de tous ceux qui sont ingérables, ou qui doivent rester non-visibles. Je pense qu'il y aurait une histoire parallèle à faire entre celle de l'architecture hospitalière depuis les premiers hospices, et celle du confinement pour empêcher les contaminations lors des grandes épidémies, ou pour cacher les fous qui y étaient accueillis par les communautés religieuses.

Je ne suis pas une adepte absolue de la co-construction, au sens où certains designers peuvent l'entendre. Pour moi, le design social ou le design éco-social se distingue par une pratique de l'attention aux choses et aux gens surtout, dans un contexte global. Dans le domaine du soin, il faut arriver à entendre les soignants, et les patients qui ont évidemment une expertise. La vieillesse, par exemple, c'est terrible : on considère que vous n'avez plus le droit de choisir de tomber si ça vous chante. On vous confine dans un fauteuil très solide et très enveloppant, même s'il est tellement laid que vous n'en avez pas envie. Pourquoi ne pas assumer la possibilité de la chute ? Je pense que le design est une question d'attention aux personnes, mais aussi une question de choix. In fine, il faut faire un choix : un objet qui serait juste une synthèse de tout ce qu'il a écouté serait un objet indéterminé, informe. À un moment donné, assumer par exemple qu'un fauteuil ne soit pas absolument sécurisant, c'est faire un choix par rapport à une question sociale, c'est peut-être laisser à ces personnes le choix de ne pas faire le choix de la sécurité absolue.

Projet "senior mobile" de Vincent Lacoste, chorégraphe, avec Sophie Larger, designer
Projet "senior mobile" de Vincent Lacoste, chorégraphe, avec Sophie Larger, designer
- Vincent Lacoste/Sophie Larcher

MR : Avez vous l'impression que les étudiants et étudiantes en design que vous côtoyez sont sensibles à cette question du soin ?

NB : Oui, je dirais que de génération en génération, ils y sont plus sensibles et a fortiori après ce que nous venons de traverser. L'école de design de Valenciennes, comme 100% des écoles en France, a arrêté ses cours et ses ateliers depuis le 17 mars. Or la pédagogie aussi, c'est une forme d'attention, de soin et d'accompagnement. Accompagner pour grandir, progresser et évoluer, avec ce regard bienveillant, en faisant attention à tous les éléments. Je pense qu'ils sont extrêmement sensibles aussi à cette question de l'isolement, qui a été redoublée par le confinement, et à l'écologie, davantage que nous l'avons été, en particulier au végétal. Enfin, ils sont sensibles aux transmissions entre les générations, à ce qui va leur rester et à ce qu'on leur va leur laisser comme espace. Cette année, j'ai encore une étudiante qui travaille sur la question de la mort. Ce sont des sujets qui reviennent systématiquement.

Archives

  • Andrée Putmann, émission "Eclectik", France Inter 2005
  • Cynthia Fleury, émission "Les Matins du samedi", France Culture, 2019

Références musicales

  • Eve Risser, Des pas sur la ville
  • Balmorhea, To the order of night
  • Ludovico Einaudi, Una mattina
  • Ludovico Einaudi, Ascent (day 7)

"Faire soin", un rendez-vous aux frontières de la création et du soin

Chaque lundi et chaque jeudi, "Faire soin" (*) vous propose un entretien de Marie Richeux avec un ou une artiste qui expérimente, depuis longtemps, à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création.

Tous les épisodes de "Faire soin" sont à retrouver ici

L'équipe : Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Joseph Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux, Mydia Portis-Guérin et Marianne Chassort

(*) nous avons choisi ce titre pour dépasser l'expression 'Prendre soin' mais aussi en pensant à un très beau film de Mohamed Lakhdar Tati titré Fais soin de toi

Références

L'équipe

Nicolas Martin
Nicolas Martin
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Production