Nicolas Frize ©Radio France - Julie Hascal
Nicolas Frize ©Radio France - Julie Hascal
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Résumé

Comment faire dire aux gens ce qu’ils ne se disent pas à eux-mêmes ? Pourquoi s’entendre travailler permet-il de comprendre comment on travaille ? Ce sont quelques-unes des questions que se pose le compositeur Nicolas Frize, en tendant l’oreille à ceux qu’il appelle parfois les « bas-parleurs ».

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Quatrième temps de notre série "Faire soin" qui donne la parole à des artistes, dont la pratique se situe à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création. Aujourd’hui Marie Richeux productrice de "Par les temps qui courent" s'entretient avec le compositeur Nicolas Frize, qui exerce son art notamment à travers l’écoute des personnes, des environnements, des silences ou des non-dits. Dans sa pratique, il considère qu’écouter et s’écouter, c’est commencer à réfléchir à ce que l’on fait et à se révéler à soi-même.

Nicolas Frize dit souvent de lui qu’il est un écouteur public. Une partie de sa pratique artistique se fait au cours de résidences, que ce soit au cœur d’un grand hôpital, dans des usines, ou dans des prisons. Il dit que résider, c’est habiter et habiter, on le fait avec son corps. Sa composition est donc un temps passé avec les autres, à un endroit. Un temps qui rend attentif, curieux, respectueux donc conscient.  

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Pour Nicolas Frize, l’art n’est pas là pour changer le monde, il ne le peut pas, pas plus qu’il ne peut embellir ou apporter de la poésie à un endroit qui prétendument en manquerait. Mais l’art mobilise, et peut permettre à des êtres peu entendus de redevenir inventeurs d’eux-mêmes. 

Marie Richeux : je voulais commencer cet entretien en vous demandant comment « faire soin » résonnait en vous ? En préparant cet entretien, j’ai beaucoup pensé au fait que votre manière de faire soin c’était souvent écouter.

Nicolas Frize : Je me suis souvent présenté comme un écouteur public, comme il y a des écrivains publics. C’est-à-dire que j’écoute, et que je rends compte de ce que j’entends, c’est un peu comme de l’anthropologie ou de l’ethnologie. Je n’en rends pas compte avec mon discours, j’en rends compte en faisant entendre aux gens ce que j’ai réellement entendu, je les mets en situation d’être confrontés à quelque chose qu’ils font tous les jours. Je me rappelle de ces écoutes que j’ai faites à l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis, avec des personnels qui s’entendaient travailler, et qui se rendaient compte que cet exercice, ils auraient dû le faire bien avant que j’arrive, et qu’ils devaient le continuer. S’entendre travailler, c’est comprendre comment on travaille, comment on se comporte par rapport à l’ambiance, au mobilier : est -ce qu’on ferme les fenêtres, ou est-ce qu’on les ouvre quand on arrive ? Il y a toute une question d’environnement sonore qui fait que s’entendre, c’est commencer à réfléchir à ce qu’on fait, et c’est assez précieux. Je suis une espèce d’écouteur, mais en même temps, mon travail d’écouteur consiste à passer l’écoute, c’est comme pour vous, je passe la main. Après, Je transforme ce que j’entends, parce que je crée, mais dans ce que je passe, je ne fais pas forcément de commentaires. 

Nicolas Frize
Nicolas Frize
- Bernard Baudin

MR : Vous avez parlé d’une sorte d’anthropologie, avez-vous l’impression de vouloir garder mémoire de la façon dont ces personnes ont travaillé, ou est-ce simplement un miroir que vous tendez ? 

NF : En fait, c’est les deux, mais l’une d’elles n’est pas connue d’avance. Le principe même d’une archive, c’est que ce n’est pas une trace, mais quelque chose qui s’est constitué comme trace après coup. Je ne fabrique pas de l’archive, je fais du travail, des prises de sons de façon un peu scientifique et méthodique, en tenant compte des horaires, des espaces et des personnes. Ensuite, je mets tout ça en travail, je le partage avec les gens concernés et pendant ce temps-là, je réfléchis à la création qui va se préparer et à ce qu’on en pense tous, c’est-à-dire ce qu’on apprend du soin, et en particulier de sa partie sensible. De loin, on pourrait croire que l’hôpital est un lieu où on répare les corps, mais en fait c’est un lieu où on répare les gens. A part le chirurgien et l’anesthésiste qui ne connaissent que les corps, et même ça, ce n’est pas tout à fait vrai, parce qu’ils voient les gens avant et après, les autres ne s’occupent que des gens, et pas des corps. C’est pas mal de soigner les causes, et non les conséquences : c’est la part culturelle du soin. Je suis là pour m’intéresser à cette question aux côtés des personnels qui savent très bien qu’en soignant uniquement la conséquence, ils vont voir revenir les gens plus tard, et qu’il faut bien soigner la personne. Mais soigner la personne ça ne se fait pas non plus, c’est la personne qui doit se soigner elle-même en utilisant le médecin comme un service public, un passeur, un tuteur, un accompagnateur : un confrère de votre corps. 

La première étape, c’est d’arriver les mains vides, dans l’errance totale, et avec la garantie qu’on n’a pas de projet, c’est-à-dire qu’on n’instrumentalise pas les gens parce qu’on a une petite idée dans la tête et qu’on veut faire son frichti, sa grande œuvre sur le dos de l’existence des autres. Je ne suis pas voyeur, donc j’arrive les mains vides, j’apprends, j’attends et parfois cela prend beaucoup de temps. L’expérience à l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis a bien duré six ou sept mois, mais il m’est arrivé de rester trois ou quatre ans dans des lieux, pour prendre le temps d’habiter, d’exister et de résider, car résider c’est habiter, et habiter c’est mettre soi-même son corps à l’intérieur. Petit à petit, quand les choses sont faites et qu’on a collecté tout ça, on se rend compte que ça parle à plus loin que nous, et ça devient une archive. Ça parle à tout le monde, ça nous apprend beaucoup de choses non seulement singulières, mais aussi, universelles. 

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MR : A quel moment diriez-vous que ce « faire soin », existe aussi quand vous travaillez, non pas à l’hôpital, mais à l’usine, dans l’espace public, en prison, ou avec des adolescents ? Et diriez-vous que finalement, cette idée est un fil que l’on peut tirer ? 

NF : Je pense que je suis quelqu’un qui prend soin de son époque, qui se met au service de l’indicible, de ce qui ne se voit pas, mais aussi des choses qui sont de l’ordre du langage sensible. En ce moment, je travaille sur une soirée autour de Roland Barthes, et c’est presque ma vie la sémiologie à travers le son. J’essaie de voir ce que les choses disent lorsqu’elles ne parlent pas, aussi bien à travers le langage corporel, que les échanges, les organisations ou les institutions. Ce sont des choses qui passent entre nous, qui ne sont pas explicites, mais qui ont une charge culturelle absolument énorme. Je prends soin des gens, pas au sens médical, car je n’ai pas ce fantasme qu’ont pas mal d’artistes de vouloir sauver le monde, certains parlent d’apporter la poésie pour sauver le monde, comme si l’art avait cette capacité de tout transformer. Je crois qu’on est bien écrasé et que l’art ne change pas grand-chose, mais il remobilise et transforme beaucoup les idées, il rassemble et fait société, et c’est notre boulot. 

MR : Comment vous débrouillez-vous pour écouter, pour tendre l’oreille et parfois rendre compte de ce qui est dit si bas que cela ressemble à du silence ?

NF : Parfois c’est du silence parce qu’on n’a pas été entendu, parfois c’est du silence qui est le produit d’une répression d’une autocensure, d’une sublimation ou d’une culpabilité, et ça, c’est encore plus important de l’écouter. Il y a tout ce qui ne se dit pas et qui pourrait vouloir se dire. Et puis après, il y a tout ce qui ne se dit pas, parce que cela se dit par ailleurs. Dans tous les cas, je ne cherche pas à ce qu’on dise ce qui ne se dit pas, parce que, si cela ne se dit pas, c’est pour une raison, qui est parfois bonne quand c’est une façon d’être sensible, liée à la timidité, à l’inhibition ou la discrétion. Il ne faut pas forcément violer ça, mais plutôt lui donner un lieu d’expression supplémentaire à travers des œuvres participatives. C’est pas mal de savoir que cela existe et de le défendre en tant que tel, à savoir, en tant que message sourd, que message doux : en fait, ce sont des « bas-parleurs ». C’est une reconnaissance du minimalisme, si on parle de phénoménologie, mais c’est aussi une reconnaissance des êtres qui ne sont pas forcément des êtres qui s’affirment, ou des êtres de conscience ou de confiance. 

En fait, je pense que nous sommes tous des ignorants de nos capacités, de nos talents et de nos possibles. Par exemple, quand je fais des entretiens avec des salariés dans une usine, on parle culture, pas de Jean-Sébastien Bach, Van Gogh ou Stromae, mais on parle de ce qu’ils font, comment ils le font, de leur corps dans le travail, des gestes, de leur histoire. Au bout d’une heure d’entretien, d’abord, ils n’aiment pas quand ça s’arrête, et ils me disent qu’ils n’ont jamais dit ce qu’ils venaient de me dire, c’est-à-dire qu’ils ne se le sont pas dit à eux-mêmes, parce que, si c’est un sociologue qui vient les voir, ou un inspecteur du travail, ou un syndicaliste, ils ne vont pas parler de ça, ils vont parler de ce qu’on attend d’eux. Mais s’ils parlent à un artiste, ils pensent qu’ils n’ont aucun champ en commun. Moi, je leur dis que si, on a nos corps en commun, ainsi que le rapport à l’espace et aux gestes, et qu’on peut déjà se parler de ça. On a également les sons, les lumières, et au bout d’un moment, ils se rendent compte que leur travail, ce n’est pas que de la production de pièces ou de service, c’est de la production d’eux-mêmes. Du coup, se révèle à eux-mêmes, que nous sommes tous des gens qui produisons de nous. D’ailleurs quand cela va mal, quand on se fait mal, c’est que l’on arrive plus à produire de nous, ou que l’on en est empêché. Que le patron ne sache pas ce que fait un salarié, parce qu’il ne voit que la production, c’est normal, mais, le salarié, lui non plus, ne sait pas ce qu’il fait. Souvent il me dit : « ce que je fais, tout le monde pourrait le faire ». Mais ce n’est pas vrai. Si vous regardez un autre collègue qui fait la même chose, vous voyez bien qu’il ne le fait pas comme vous. Donc, vous avez inventé votre travail, vous l’avez singularisé et vous vous l’êtes approprié. Au cours de ces entretiens avec ces ouvriers, je me rappelle d’une femme que j’avais croisée dans l’usine, et qui me disait qu’elle aussi voulait faire un entretien parce qu’il paraissait que c’était vachement bien. Moi, je ne parlais pas, ou très peu, pendant l’entretien, et donc ils avaient compris qu’il y a une part de soi dont on ne prend pas soin, qu’on ne se dit pas, et j’ai envie de leur dire : « venez me voir, je vais vous dire à quel point vous êtes fantastique », et ça marche, je pense que j’arrive bien à leur rappeler qu’ils m’élèvent, qu’ils me rendent joyeux. Quand je les rencontre, mon métier se transforme, et j’ai envie de leur faire la même chose, parce que ce sont eux qui prennent soin de moi. 

MR : Que retenez-vous de ce moment passé à l’hôpital Delafontaine ?

NF : Pour résumer, je peux vous raconter une petite anecdote qui s’est passée avec le neurologue Thomas de Broucker- à l’époque j’étais jeune, enthousiaste et un peu naïf- à qui j’expliquais que je venais avec une offre culturelle, car j’avais reçu quelques subventions du ministère de la culture. A l’époque, je n’avais pas encore compris ce qui se passe quand un artiste arrive quelque part, je pensais qu’il arrivait pour agiter les gens, pour faire de l’agitation. D’ailleurs, quelques années plus tard, j’ai entendu une dame répondre à un artiste cette phrase que j’ai adorée : « je n’ai pas besoin que l’on m’anime ». J’ai trouvé assez bien qu’elle lui ait répondu ça, parce qu’il était venu pour faire de l’animation, et les gens n’ont pas besoin qu’on les anime. Donc, ce neurologue me répond : « ce n’est pas vous qui nous faites une offre, c’est nous qui vous en faisons une. Vous, l’artiste qui venez à l’hôpital, vous ne vous rendez pas compte de tout ce que nous allons vous offrir. Bien sûr, vous allez enrichir pleins de choses, vous avez des outils spécifiques qui sont votre oreille, votre pensée qui vont mettre en branle toute une série de choses, mais tout ce que vous allez faire, vous ne l’aurez jamais fait ailleurs. Donc ce n’est pas dit que ce soit vous qui fassiez l’offre culturelle ». Je trouve ça assez beau, c’est une belle leçon de modestie pour les artistes qui croient que, quand ils arrivent quelque part, ils viennent avec un bagage qui va travailler le quotidien, mais c’est le quotidien qui travaille le bagage. C’est le quotidien qui fait tout et qui prend soin de nous. Je pense que c’est la vie qui prend soin des artistes. 

Archive

Michel Frize, émission "Archipel médecine", France Culture, 1995

Références musicales

Eve Risser, Des pas sur la ville

Simon Goubert, Nous verrons, s'il vous plaît

Nicolas Frize, Concert de locomotives 1987 

Yuku Nexus, Journal de Tokyo

"Faire soin", un rendez-vous aux frontières de la création et du soin

Chaque lundi et chaque jeudi, "Faire soin" (*) vous propose un entretien de Marie Richeux avec un ou une artiste qui expérimente, depuis longtemps, à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création.

Tous les épisodes de "Faire soin" sont à retrouver ici

L'équipe : Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Julie Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux et Marianne Chassort