Gravure sur bois attribuée à Hans Holbein le Jeune illustrant une édition de "La Consolation de Philosophie" de Boèce, 1537 ©Getty
Gravure sur bois attribuée à Hans Holbein le Jeune illustrant une édition de "La Consolation de Philosophie" de Boèce, 1537 ©Getty
Gravure sur bois attribuée à Hans Holbein le Jeune illustrant une édition de "La Consolation de Philosophie" de Boèce, 1537 ©Getty
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Résumé

En décimant entre 25% et 50% de sa population, la peste noire de 1347 met l'Europe face à ces tensions : à quelles causes attribuer le fléau ? Et vers quels moyens se tourner pour l'endiguer ? Croyances et superstitions cohabitent alors avec des réponses scientifiques et rationnelles, illustrant les ambiguïtés du Moyen Âge. Sommes-nous aujourd'hui tout à fait débarrassés de ces tensions ? Xavier Mauduit, producteur de l'émission Le Cours de l'histoire, a posé la question à l'historien Nicolas Weill-Parot.

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Le président de la République l’a martelé lors de son allocution du 13 avril : tout ce que le monde compte de chercheurs éminents est à pied d’œuvre pour trouver un traitement ou un vaccin contre le Covid-19. Les espoirs sont immenses, et la planète entière s'en remet aux médecins et aux scientifiques pour endiguer cette crise mondiale. 

Pourtant, malgré cette confiance, nous semblons enclins à espérer des remèdes miracles ou à donner leur chance à des recettes de grand-mère : et si l'oignon et les boissons chaudes protégeaient du Covid-19 ? Cet engouement semble connoter un sentiment commun dont les racines sont à chercher dans des siècles plus lointains de notre histoire. 

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Et si faire l'histoire du soin et de la guérison, c'était nécessairement faire celle de la magie et des croyances, non seulement pour comprendre notre passé mais aussi notre présent ? Pour faire le point, Xavier Mauduit, producteur de l'émission "Le Cours de l'histoire", s'entretient avec Nicolas Weill-Parot, historien  et directeur d’études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE).

Xavier Mauduit : Quand nous pensons aux épidémies du Moyen Âge, nous avons en tête certains clichés tels que la superstition et  la magie, est-il essentiel de les détruire ?

Nicolas Weill-Parot : Le Moyen Âge est le miroir inversé de tout ce que l'on considère comme négatif ou obscur. Depuis le XVIIIe siècle, nous bricolons un Moyen Âge qui serait une sorte de "miroir déformant" de tout ce que nous voulons rejeter. Les savoirs sont particulièrement visés par ces déformations, et en particulier la science. On a tendance à voir le Moyen Âge comme l'âge de la déraison, de la fuite échevelée vers l'irrationnel, un âge où ni la science ni la médecine n'auraient leur place, mais cette idée est complètement fausse !

XM : Comme en témoigne la chasse aux sorcières, qui contrairement à une autre idée reçue, n'est pas contemporaine de l'époque médiévale mais de l'ère moderne ? 

NWP : En effet, ce que les Américains nomment "witchcraft" - par opposition à "sorcery"- est un phénomène qui apparaît dans l'arc alpin dans le deuxième tiers du XVe siècle. Auparavant, il y a des sorcières et des sorciers, comme il y en a dans toutes les sociétés, mais il n'y a pas cette croyance en l'existence d'une secte qui se réunirait et chevaucherait des animaux ou des balais en complotant contre la chrétienté ! Ce fantasme a été forgé au XVe siècle : la chasse aux sorcières est bien un phénomène de l'époque moderne.

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XM : Qu'est-ce que la magie du Moyen Âge ? 

NWP : Il y autant de magies que de points de vue. Le théologien ne vous donnera pas la même définition de la magie que le philosophe de la nature ni que le magicien qui la pratique ! Néanmoins, je me suis demandé s'il n'était pas possible de donner une définition générale de la magie : ce serait un phénomène dans lequel l'homme intervient, qui produit un phénomène étonnant et dont la cause demeure cachée. Cela permet d'inclure toutes sortes d'aspects de la magie. Ainsi, la prestidigitation est une forme bénigne de la magie, mais les forces cachées sont de nature différente, les théologiens, très hostiles à la magie, diront qu'elles sont des forces démoniaques, mais les partisans de la magie naturelle diront qu'elles sont des forces naturelles. 

XM : Quelles formes prenait la magie convoquée lors des épidémies du Moyen Âge ? 

NWP : Il faut distinguer la tradition commune de la magie - c'est à dire la magie rudimentaire, populaire, faite de charmes et de remèdes de grand-mère - de la magie savante, véhiculée dans les livres et réservée à un public de lettrés, capable de lire le latin. Ces magies savantes peuvent être fondées sur la conjuration des démons ou sur le culte des astres et de leurs esprits.

XM : Les traditions sont donc très mélangées au Moyen Âge ? 

NWP : Oui, mais globalement les deux grandes traditions sont d'une part, une magie populaire de tradition orale, d'autre part des manuscrits contenant la magie savante.

XM : Comment l'historien peut-il connaître cette magie populaire qui n'a pas laissé de trace écrite ? 

NWP : Cette magie populaire est rarement véhiculée par des supports écrits, on la connaît par le biais de témoignages. Par exemple, dans un registre d'un tribunal d'inquisition du début du XIVe siècle, on trouve une femme accusée d'hérésie qui a, dans ses affaires, un linge avec une tache suspecte. On l'interroge, et elle explique que ces taches correspondent aux premières règles de sa fille qu'elle conserve afin de les faire ingérer au futur mari de sa fille et ainsi de s'assurer de sa fidélité. J'ai retrouvé ce procédé dans un autre document judiciaire de cette région, on peut donc penser qu'il s'agissait d'une pratique magique traditionnelle.

XM : La peste est une surprise au Moyen Âge. Comment les contemporains réagissent-ils à cette maladie que l'on croyait disparue ?

NWP : En effet, la peste avait disparu d'Occident depuis Justinien et réapparaît en 1347 comme un coup de tonnerre. Les médecins sont confrontés à un mal qu'ils peinent à saisir. On aurait pu s'attendre à trouver dans leurs traités des fuites vers des procédés dérogeant à leur art médical, or ce n'est pas le cas.

XM : Ainsi, les médecins ne se réfugient pas dans la magie et ne quittent pas le domaine de la raison ? 

NWP : Oui, on en a un bel exemple avec l'avis rendu par les médecins parisiens à la demande du roi Philippe VI avant l'arrivée de la peste à Paris, où ils font un compte-rendu de tout ce que l'on peut savoir sur la maladie. Ils signalent que, selon les astrologues, la cause première de la peste serait la conjonction des trois planètes supérieures, Mars, Saturne et Jupiter, un phénomène déjà observé en 1345 et qui aurait produit une corruption de l'air, responsable de l'épidémie. Cette causalité est donc naturaliste, et elle n'est pas démobilisatrice : elle pousse le médecin à se demander comment on va pouvoir rectifier la qualité de l'air.

XM : Il y a donc une vraie réflexion sur l'origine de la maladie et la façon dont on peut sortir d'une épidémie. Quel regard portez-vous sur le médecin du Moyen Âge ? 

NWP : Il faut rentrer dans la logique de l'époque. La pensée magique s'infiltre jusque dans les traités sur la peste. Les talismans astrologiques par exemple : il s'agissait de médailles ornées d'un signe du zodiaque, censées capter le pouvoir des astres et avoir des vertus thérapeutiques. Or, dans les traités sur la peste, on retrouve certains de ces talismans, notamment ceux ornés du sceau du Serpentaire, conseillé contre la peste. On pourrait croire à une fuite vers l'irrationnel, mais il y a une logique à son emploi : traditionnellement, le Serpentaire est réputé efficace contre les poisons et cette efficacité est adaptée à la nouvelle situation, c'est à dire l'air empoisonné. S'il y a des infiltrations du discours médical par la magie, elles restent logiques et rationnelles.  

XM : Les médecins du Moyen Âge avaient-ils conscience de ne pas tout savoir, ou bien pensaient-ils comprendre l'ensemble de ces phénomènes ?

NWP : Peut être me posez-vous cette question à propos de la cause divine ? Dans l'avis rendu par les médecins parisiens en 1348, elle est signalée mais elle n'est pas évoquée, en voici une traduction : 

En outre, nous ne pouvons pas passer sous silence que quand l'épidémie procède de la volonté divine, en ce cas, il n'est d'autre conseil que de recourir humblement à elle, cependant sans délaisser le conseil du médecin. En effet, le Très-Haut a crée sur la Terre la médecine, ainsi Dieu seul guérit les malades, lui qui dans sa générosité a produit la médecine. Béni soit Dieu, glorieux et très haut. 

C'est une manière d'invoquer une cause divine, mais vous voyez que la médecine reprend ici tout à fait ses droits !

XM : Si l'on porte son regard sur le temps long, voit-on resurgir ces phénomènes d'infiltrations entre science et magie ? 

NWP : C'est une vaste question ! La question de la causalité, du "remède-qu'on-ne-peut-pas expliquer-mais-qui-serait-tout-de-même-utile" s'est posée dernièrement. Je lisais récemment un entretien accordé par le Professeur Raoult au Figaro, et il disait que l'Académie a condamné des médecines comme l'homéopathie ou l’acupuncture, mais qu'il ne voyait pas pourquoi, si cela est efficace, affirmant qu'il prescrirait même du placebo. Cela renvoie à des débats immémoriaux.

Un podcast réalisé par Milena Aellig