Deux hommes militent pour le port du masque le 1er mars 1919 à Paris en pleine épidémie de grippe espagnole (Topical Press Agency)
Deux hommes militent pour le port du masque le 1er mars 1919 à Paris en pleine épidémie de grippe espagnole (Topical Press Agency)
Deux hommes militent pour le port du masque le 1er mars 1919 à Paris en pleine épidémie de grippe espagnole (Topical Press Agency) ©Getty
Deux hommes militent pour le port du masque le 1er mars 1919 à Paris en pleine épidémie de grippe espagnole (Topical Press Agency) ©Getty
Deux hommes militent pour le port du masque le 1er mars 1919 à Paris en pleine épidémie de grippe espagnole (Topical Press Agency) ©Getty
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Résumé

"Nous sommes en guerre" a répété Emmanuel Macron. Depuis la mi-mars et l'intensification de la lutte contre l'épidémie de coronavirus, un lexique combatif, voire guerrier, est venu rythmer les discours du président de la République. Quel rôle viennent jouer ces références à la Première Guerre mondiale et, en filigrane, à la Seconde ? Xavier Mauduit, producteur de l'émission Le Cours de l'histoire, s'entretient avec l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau.

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La "lutte", la "mobilisation générale", "l'ennemi", "nos soignants en première ligne", et bien sûr,  le "Nous sommes en guerre" : les journalistes ont été nombreux à pointer la tonalité martiale des discours d'Emmanuel Macron, le 16 mars à Paris, puis le 25 mars à Mulhouse. Mais après tout, le terme "confinement" qui, depuis bientôt trois semaines est sur toutes les lèvres, n'est-il pas issu du vocabulaire militaire ?

Il y a là matière à s'interroger : si les mots sont les mêmes, que vaut un lexique guerrier en temps d'épidémie ? Qu'est-ce qui rapproche une crise sanitaire d'un temps de guerre ? Qu'est-ce que l'"Union sacrée" prônée en 1914 et la grippe espagnole apportent à la communication gouvernementale actuelle ?

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Pour faire le point, Xavier Mauduit, producteur de l'émission "Le Cours de l'histoire", s'entretient avec Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et président du Centre international de recherche de l'Historial de la Grande Guerre de Péronne.

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D'un siècle à l'autre : des échos de la Grande Guerre 

Xavier Mauduit : Nous avons beaucoup entendu à propos de l'épidémie un vocabulaire guerrier. Quelle lecture faite-vous en tant qu'historien de ce vocabulaire ?

Stéphane Audoin-Rouzeau : Ce qui m'intéresse, dans cette rhétorique, c'est la référence directe à la Première Guerre mondiale, avec notamment la reprise de cette phrase prononcée par Clemenceau à la fin du conflit : "Ils ont des droits sur nous". Le président de la République évoquait les soignants, alors que Clemenceau évoquait les combattants. C'est stupéfiant de voir ce réemploi ! En tant qu'historien, je n'approuve pas tout à fait cette formule : nous ne sommes pas en guerre, il n'y a pas de morts violentes, il n'y a pas de situation politique avec un ennemi frappant les frontières ou frappant le territoire de l'intérieur. En revanche, il y a un temps de guerre.

XM : Quel lien faites-vous entre ce que nous vivons et la grippe espagnole ? 

SAR : Le lien est évident avec la grippe espagnole, une catastrophe sanitaire un peu masquée en Europe occidentale du fait qu'elle a été surplombée par les énormes pertes de l'année 1918, par la victoire alliée, la défaite allemande. La grippe en quelque sorte se glisse dans les interstices d'un événement qui au fond la domine. Jusqu'à une période récente, on pensait qu'elle avait peut-être fait 40 millions de victimes dans le monde. On est aujourd'hui au-dessus de cette estimation : entre 1,3 et 1,7 milliard de victimes à l'échelle mondiale ce qui représente des pertes gigantesques, en particulier pour des pays comme l'Inde, qui étaient restés en dehors de la guerre. Je crois qu'il n'y a pas eu de grande pandémie virale depuis la grippe espagnole et c'est une passerelle de plus qu'on peut établir entre la Grande Guerre et notre présent, à un siècle de distance. 

La posture du pouvoir face à la pandémie

XM : Emmanuel Macron a joué sur les rappels historiques : est-ce que vous lui trouvez une posture à la Clemenceau en 1914 ?

SAR : A dire vrai, plutôt une posture à la Poincarré, qui le 4 août dans un message aux Chambres lu par le président du Conseil emploie pour la première fois cette trouvaille sémantique qu'est la notion d'"union sacrée". Ce discours mobilise l'idée que le sort de la patrie, le sort de la nation surplombe toutes les autres préoccupations, tous les autres clivages et notamment les clivages habituels qui fracturent le champ politique. Et ainsi, il convoque un grand mythe politique du XIXe, du XXe - et visiblement du XXIe siècle : celui de l'unité, opposé à la politique qui divise. Évidemment, cette idée d'union sacrée ne pousse personne à renoncer à son combat politique, à ses opinions ; mais il y a une forme d'interdit moral qui fait que le combat politique est suspendu. Nous vivons une situation politique ici qui, pour un historien de la guerre de 1914-1918 comme moi, est fascinante à observer.

XM : En Hongrie, la crise sanitaire est utilisée à des fins politiques, V. Orban s'octroyant les pleins pouvoirs. Pendant la Première Guerre mondiale aussi, Clemenceau fut critiqué en raison de son contrôle exercé sur tous les ministères. L'instrumentalisation politique est-elle un motif que l'on retrouve à chaque crise ? 

SAR : Oui, bien sûr. Il me semble que par définition, l'événement est exceptionnel, et il favorise la poussée des pouvoirs d'exception. Cela a été le cas en 1914 : tout le système parlementaire ne fonctionne plus pendant de longues semaines, le système judiciaire ne fonctionne plus non plus, ce qui a provoqué des abus terribles en termes de répression des troupes supposées avoir lâché pied devant l'ennemi. C'est très progressivement, à partir de 1915-1916, que la démocratie libérale dans sa conception traditionnelle regagne du terrain sur les pouvoirs exceptionnels que s'arrogent le pouvoir exécutif et le pouvoir militaire. Après tout, c'est exactement ce que l'on voit aujourd'hui : ce qui émerge dans cette catastrophe mondiale, ce sont les nations, plus exactement les États-nations ; et dans ces États-nations, le rôle des chefs d’État est tout à fait exceptionnel. On se sent un peu comme un pacifiste à l'été 1914 qui voit s'effondrer le monde auquel il se croyait solidement arrimé ! 

Regarder le passé, en tirer des enseignements pour le présent ?

XM : Alors que nous évoquons le passé, nous sommes à un moment où tous les futurs semblent imaginables...

SAR : C'est la force disruptive de l'événement : personne ne pouvait à l'été 1914 dire clairement ce qu'il adviendrait. Il y a une grande phrase de François Furet : "Plus un événement est lourd de conséquences, moins il est possible de le penser à partir de ses commencements". La crise est commencée : jusqu'où ira-t-elle ? L'historien n'a pas une capacité prévisionnelle supérieure à celle de ses concitoyens. Sa lucidité sur le passé n'engage absolument pas le futur. Tout ce qu'il peut faire, c'est rester les yeux grands ouverts.

Un podcast réalisé par Milena Aellig.