Fresque par un peintre anonyme dépeignant "Le triomphe de la mort", où la Mort représentée par un squelette à cheval rafle ses victimes. Peinte dans la cour du Palazzo Sclafani, aujourd'hui au Palais Abatellis, Palerme, Italie, vers1445  ©Getty - (Werner Forman / Universal Images Group)
Fresque par un peintre anonyme dépeignant "Le triomphe de la mort", où la Mort représentée par un squelette à cheval rafle ses victimes. Peinte dans la cour du Palazzo Sclafani, aujourd'hui au Palais Abatellis, Palerme, Italie, vers1445 ©Getty - (Werner Forman / Universal Images Group)
Fresque par un peintre anonyme dépeignant "Le triomphe de la mort", où la Mort représentée par un squelette à cheval rafle ses victimes. Peinte dans la cour du Palazzo Sclafani, aujourd'hui au Palais Abatellis, Palerme, Italie, vers1445 ©Getty - (Werner Forman / Universal Images Group)
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Résumé

Rumeurs, récits, sidération silencieuse... Les historiens et historiennes étudient depuis longtemps la profusion - ou parfois l'absence - de discours provoquée par les épidémies dans les sociétés du passé, pour tenter de leur donner sens. Pris eux-mêmes aujourd'hui dans la crise sanitaire, que peuvent les historien-ne-s pour saisir l'ampleur de ce qui nous arrive ? Xavier Mauduit, producteur du Cours de l'histoire, s'entretient avec l'historien Guillaume Lachenal.

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L'histoire des épidémies n'est pas un champ inexploré, loin de là, même s'il est constamment renouvelé par l'apport d'approches variées et par les nouvelles questions que le présent nous pose. La tentation est grande, face à l'ampleur de la situation actuelle, de demander à ceux qui étudient l'histoire d'éclairer le présent par leur connaissance du passé ; de comprendre l'épidémie de coronavirus grâce à celles qui l'ont précédées, peste, typhus ou choléra.

Aujourd'hui, parler d'une crise "sans précédent" résonne d'autant plus fortement que l'on intime aux historiens et historiennes de convoquer ces anciennes épidémies, celles qui ont paralysé les sociétés d'autrefois. Peut-on comparer l'incomparable, peut-on tirer des enseignements, des modes d'action de ces épidémies qu'on croyait définitivement reléguées dans l'histoire ? Nombreux sont aujourd'hui les historiens et historiennes à convoquer la figure de Marc Bloch, auteur de L'étrange défaite, et son analyse de la sidération française de 1940 pour souligner  l'étrange état de fait actuel : nous savions, et pourtant nous n'avons rien vu venir.

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Xavier Mauduit, producteur de l'émission Le Cours de l'histoire sur France Culture, s'entretient avec Guillaume Lachenal, historien des sciences, maître de conférences à l'université Paris-Diderot et à Sciences-Po et chercheur au Médialab.

Raconter l'épidémie, une étape cruciale pour agir

Xavier Mauduit : La manière dont sont appréhendées les maladies a changé avec le temps : il n'est pas possible de comparer le Covid-19 avec la peste, quand on pensait qu'elle était transmise par les miasmes. Par rapport aux épidémies du passé, que voyez-vous de nouveau avec le coronavirus ? 

Guillaume Lachenal : Je crois qu'on ne peut interdire aucune comparaison et évidemment, il ne s'agit pas du tout de faire la police de ce qui est comparable ou ce qui ne l'est pas. Mais comme vous le dites, c'est très important de se souvenir que les épidémies, derrière des similarités apparentes sur des réactions - souvent d'ailleurs populaires ou d'ordre culturel - derrière ces similarités apparentes donc, on a quand même des cadres de compréhension des épidémies qui ont radicalement changé. La découverte de la contagion, des microbes, change complètement la donne. Il y aussi des changements d'ordre biologique : on n'a pas les mêmes corps qu'au Moyen Âge, les pathogènes également ont changé. Enfin, les échelles de ces épidémies ont complètement changé. Ce qui est fascinant dans l'épidémie de coronavirus, c'est son échelle pandémique dans une Terre qui n'a jamais été aussi peuplée.

XM : Il existe une constante entre les épidémies, c'est leur mise en récit...

GL : Oui, elle est d'abord mise en chiffres, en cartes, en schémas et puis en récit. Comme avec cette fameuse quête du "patient zéro" du sida qui a surgi au milieu des années 1980 outre-Atlantique qui partait de l'idée qu'identifier le premier contaminé (qui n'était pas du tout le patient zéro, mais qu'on a nommé comme ça) était une manière de rendre appréhensible l'épidémie. Et surtout de lui donner un sens moral, puisque ce patient zéro était un steward d'Air Canada qui n'était pas américain, donc qui était responsable de l'introduction du virus aux États-Unis, qui faisait des malades américains des victimes. Un récit, ça permet de remettre l'épidémie - qui est avant tout un désordre - sur ses pieds et de rendre possible d'agir sur elle, ce qui n'était pas le cas avant. Donc, effectivement, raconter une épidémie est un geste fondamental, même pour la santé.  

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XM : Dans votre travail, en tant qu'historien des sciences, l'épidémie se raconte comme une tragédie, puisqu'il y a un début souvent minuscule et qui prend une ampleur démesurée. C'est un récit que l'on retrouve sans cesse, qui peut être calqué avec quelques variations sur toutes les épidémies ?

GL : C'est ce fameux "récit épidémique" qui a été identifié par un grand historien de la médecine, Charles Rosenberg. C'est un récit, effectivement, qu'on a l'impression de voir rejoué partout. Avec Gaëtan Thomas [post-doctorant, _chercheur en histoire de la médecine à l'EHESS, nd_r], nous réfléchissons sur cette idée d'un récit qui revient toujours pour émettre quelques doutes. D'abord, c'est très ennuyeux pour les historiens, l'idée que "c'est toujours la même chose et toujours le même récit", c'est presque le contraire de ce qu'on attend d'un historien, qui est plutôt là pour expliquer ce qui change et ce qu'il y a de nouveau. Et puis, par exemple, qu'est-ce que la fin d'une épidémie ? Pour beaucoup de gens, les épidémies ne se terminent pas : parce qu'ils en gardent des séquelles, parce que les paysages et les institutions sont transformés. Ce "récit épidémique" de Rosenberg comporte bien des points aveugles, il est une construction que nous calquons sur des phénomènes qui dépassent en fait largement son cadre assez schématique. 

Le désir de changement, ou ce que peut l'histoire

XM : Malgré tout, une épidémie change-t-elle une société profondément ? Ses structures sociales, politiques ? 

GL : Il faudrait pouvoir répondre à cette question à différentes échelles de temps. Et puis, le problème, c'est que l'épidémie d'après vient toujours démentir l'ampleur de ces changements. Comme beaucoup, j'ai espéré qu'après l'épidémie d'Ebola en 2014-2015, la cause était entendue, et qu'on allait enfin comprendre que pour lutter contre une épidémie d'un pathogène émergeant, il faut à la fois des plans de préparation militaire, des moyens scientifiques, de dépistage, etc. mais aussi et surtout des systèmes de santé qui fonctionnent. C'est une leçon d'Ebola en 2014 qui a été répétée dans toutes les instances internationales et dans toute la littérature critique à son sujet. Et on voit très bien aujourd'hui qu'en fait, tout ça a eu très peu d'effets. Les changements institutionnels sont beaucoup, beaucoup plus lents que les changements d'analyse - quand ces derniers ont lieu.

XM : Ce qu'il faut retenir c'est : "attention à la comparaison quand il est question d'épidémie" ? 

GL : Oui, mais pas seulement à propos d'épidémie. Ce qui m'intéresse, c'est d'essayer de penser cette espèce de sidération devant cette crise que, précisément, on n'a pas "déjà vue au cinéma". Même Contagion est complètement en deçà de ce qu'on est en train de traverser. Marc Bloch dans L'étrange défaite essaye d'analyser cette sidération qui a saisi la France et l'armée française en 1940, et pour lui cette sidération est liée au fait qu'on n'est pas parvenu à penser la guerre telle qu'elle se faisait à l'époque. Et si on n'a pas réussi à penser, d'après Marc Bloch, c'est qu'on était prisonniers d'un culte du passé, des leçons de l'histoire et d'histoires récitées encore et encore de la guerre de 14-18. Et c'est cela qui pour lui a empêché les chefs militaires français d'être à la hauteur du présent. De ce point de vue là, on peut suivre cet immense historien pour se méfier des leçons de l'histoire ou en tout cas, de ce réflexe, ce cliché qui dit que l'histoire aurait des "leçons" à nous offrir pour nous guider dans la crise présente.

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XM : Vous évoquez Marc Bloch, et comment une réflexion sur le temps long peut se porter aussi sur le temps court. Nous constatons aujourd'hui que des choix politiques récents - quelques années voire quelques décennies - ont des conséquences dramatiques sur le présent.

GL : Absolument. Et on n'a pas attendu l'épidémie pour le savoir. Ce qui arrive, disons, aux États-providence, européens en particulier, depuis vingt ans, et qui a beaucoup alarmé les gens qui s'intéressent à la santé et au social : voilà leur diagnostic confirmé sur les conséquences de la néo-libéralisation de nos systèmes de santé. Cette épidémie nous pose aussi cette question : quels ont été les effets de tous ces avertissements sur la possibilité d'une pandémie de cet ordre ? 

Parce que, contrairement à ce qu'on pourrait penser, on n'a jamais autant parlé de risque pandémique que depuis vingt ans ! C'est devenu une des priorités de la santé publique internationale depuis le début des années 2000, cette idée que la "grande maladie" (Disease X en anglais) allait arriver, et que ça allait être cette fois la vraie catastrophe. Ce discours était d'ailleurs très appuyé sur l'exemple de la grippe espagnole de 1918-19. Cette remémoration de l'histoire pour forger un avertissement sur le futur était très présent. Et malgré cela, on a réussi à désorganiser complètement notre réponse ! Pourquoi, alors que ce discours de la préparation aux pandémies était à la fois omniprésent, spectaculaire et bien financé, a-t-on été dans la pratique complètement désorganisés ? Comment a-t-on pu à ce point oublier l'essentiel, de prendre soin de nos systèmes de santé, de nos soignants ?

Un podcast réalisé par Milena Aellig.