Ecole à la maison : quels effets positifs derrière les inconvénients?
Ecole à la maison : quels effets positifs derrière les inconvénients?
Ecole à la maison : quels effets positifs derrière les inconvénients?  - Peter Cade
Ecole à la maison : quels effets positifs derrière les inconvénients? - Peter Cade
Ecole à la maison : quels effets positifs derrière les inconvénients? - Peter Cade
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Résumé

Si on a beaucoup insisté depuis le début du confinement sur le creusement des inégalités scolaires et le risque de décrochage qu'il fait peser pour certains, il apparaît que les élèves pourraient tirer malgré tout certains bénéfices de cet enseignement dispensé "hors les murs" des établissements.

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Les enfants peuvent-ils tirer des bénéfices du confinement et de l’école à la maison ? Cette question est au cœur d’une enquête menée par Pascale Haag dans le cadre d’une recherche sur le vécu des élèves, du CP à la terminale. Cette étude, basée sur des questionnaires diffusés en ligne, est conduite au sein de l’Ecole des Hautes études en sciences sociales (EHESS) et du laboratoire de recherche pédagogique de l’université de Cergy Pontoise… un laboratoire nommé Bonheurs.

Si nous en parlons dans l’Ecole à la maison comment faire ? à l’heure du début déconfinement et du retour en classe à la mi-mai, c’est, d’une part, parce que la scolarité à la maison devrait durer encore, en fonction des possibilités des parents, de leurs choix, et selon les règles établies par les communes… Mais c’est aussi parce qu’une situation inédite ouvre toujours un champ de recherche. D’autres enquêtes sont en effet en cours, qui nous apporteront des savoirs sur la période que nous vivons actuellement en famille et sur lesquelles nous reviendrons dans ce podcast et dans l’émission Etre et savoir.

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La chercheuse Pascale Haag répond à nos questions et nous donne les premiers éléments de son enquête. Elle avait au départ organisé son questionnaire pour comprendre comment les élèves arrivaient à travailler seuls et pour saisir leur ressenti sur l’école à la maison. C’est en dépouillant leurs réponses que les réactions positives lui sont apparues… de façon plutôt inattendue reconnaît l’universitaire.

Louise Tourret : Assez rapidement, vous avez souhaité documenter ce moment de l’école confinée. Qu’est-ce qui vous a frappé en réalisant votre enquête ? 

Pascale Haag : Le fait que beaucoup d’enfants expriment qu’il y a de nombreuses choses positives dans cette expérience de l’école à la maison, en particulier le gain d’autonomie. Cela apparaît vraiment à tous les âges, mais les lycéens en particulier déclarent avoir le sentiment d’être plus autonomes et de savoir mieux s’organiser. D’autres ont découvert qu’ils étaient prêts pour la 6ème… Cela a pu avoir un effet sur la confiance en soi, notamment par rapport à l’entrée au collège. 

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L’autre élément très frappant, c’est que, pour les plus jeunes, le point positif était la possibilité de passer du temps en famille. Beaucoup d’enfants m’ont dit "Mon papa et ma maman travaillent beaucoup d’habitude, là je peux profiter d’eux". Les plus grands disent également que même s’il peut y avoir des tensions, c’est globalement très sympathique de se retrouver avec les membres de sa famille. On retrouve cet élément à tous les âges, mais particulièrement chez les petits. 

LT : Avez-vous observé des différences en fonction d’autres catégories que celles de l’âge, selon les origines sociales, ou le genre par exemple ?

PH : Pour ce qui concerne le genre nous n’avons pas trouvé de différences remarquables. Pour le reste, l’enquête a un défaut que l’on ne peut pas nier c’est qu’il n’y avait pas de question sur l’origine sociale des élèves… Mais on imagine bien que les élèves qui ont accès à un questionnaire en ligne - même s’il est possible d'y répondre via un smartphone - c’est sans doute parce que les parents les ont informés, pour les plus jeunes, ou s'ils en ont eu connaissance par eux-mêmes, on peut en déduire qu'il ne sont a priori pas en situation de décrochage. Nous n’avons pas du tout touché les décrocheurs, c’est la limite de l’enquête. Mais les grandes différences que l'on peut relever sont en fonction des types d’établissement : privé hors contrat, privé sous contrat ou établissement public. Dans le privé par exemple, les enfants ont plus souvent souligné le manque d'activités périscolaires : cela fait partie des choses qui manquent aux enfants en général, le fait de pouvoir sortir librement et de pouvoir faire leurs différentes activités en dehors de l’école. 

LT : Un autre aspect semble important : la quantité de travail donnée aux élèves, et la manière d’y faire face, ou du moins de savoir s’organiser…

PH : Oui, il y a de grandes disparités selon les classes et de grandes disparités également entre les élèves, qui se sont sentis plus ou moins livrés à eux-mêmes. Dans le meilleur des cas, certains allaient consulter Pronote ou un serveur sur lequel on leur donnait des devoirs à faire. Ceux-là ont exprimé un certain sentiment d’abandon, tandis que d’autres soulignent au contraire l’engagement des enseignants, leur présence à leurs côtés. Des élèves nous ont même clairement énoncé "On sent que les profs ont vraiment envie qu’on réussisse, on se sent soutenu". La question "Est-ce que le confinement a changé la relation avec vos enseignants ?" était en effet posée et certains élèves nous ont répondu que les enseignants étaient plus sympathiques, plus disponibles, et qu’on pouvait plus facilement poser des questions de manière personnalisée. De nombreux enseignants ont réussi a relever le défi avec beaucoup d’efficacité, soit parce qu’ils étaient déjà familiarisés avec les outils numériques, soit parce qu’ils s’y sont formés très rapidement. Certains se sont formés en l’espace de 24 h à l’usage d’applications comme Klassroom ou Discord. Je pense que les élèves ont été très sensibles à l’engagement des enseignants pour assurer ce qu’on a appelé la "continuité pédagogique". 

LT : En dehors de la satisfaction exprimée de voir davantage leurs parents, certains élèves ne sont-ils pas aussi heureux de n'être plus contraints ? Car cela reste une obligation, d’aller en cours…

PH : Oui, et ce n’est pas une question inconvenante parce qu’on sait très bien qu’il y a des enfants qui n’aiment pas aller à l’école, voire pour lesquels l’école est une souffrance, ceux qui sont victimes de harcèlement par exemple. Cela dit, ces réponses sont minoritaires : d'après les résultats, 30% des élèves affirment vouloir continuer une partie des cours à distance, ce qui signifie que 70% ont envie de retourner à l’école. C’est plutôt une bonne nouvelle ! Mais on a effectivement des élèves qui ont répondu que l’école ne leur manquait pas du tout, soit parce qu’ils détestent l’école, soit parce qu’ils se sentent plus efficaces dans un fonctionnement qui leur permet de travailler à leur rythme. Il y en a beaucoup qui nous ont dit qu’ils faisaient plus de choses que ce qu’ils ont l’habitude de faire à l’école, et certains ont également souligné le fait qu’il n’y ait plus les conflits coutumiers à l’école, pas de bagarres, pas de cours interrompus pour des problèmes de discipline, etc. 

LT : De quoi vous a-t-on également parlé dans ces questionnaires ? Qu’est-ce qui plaît vraiment aux élèves?

PH : Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que les enfants sont vraiment créatifs. Ils ont réussi à se mobiliser, en tout cas pour les plus grands à partir du CM1/CM2, pour mettre en place des groupes de travail. Ceux qui étaient par exemple sur des messageries collectives se retrouvent en dehors de la "classe", j’ai vu notamment des créations de clubs d’échecs sur un serveur qui organise des tournois à distance. Mais j’ai vu aussi beaucoup d’activités de type jardinage, pour ceux qui ont la chance d’avoir un jardin ou un balcon, ou encore de la cuisine et du bricolage, quand les parents ont eu la possibilité d'accompagner leurs enfants. Je pense que dans cette période, le rôle des parents a aussi été déterminant, et que ça a été très fatiguant pour certains de devoir à la fois télétravailler, suivre le travail scolaire à la maison, et en plus essayer d’organiser des activités pour éviter que les enfants ne se retrouvent devant un écran toute la journée…

LT : Si les enfants ont appris des choses pendant ce confinement, les chercheurs aussi. Cet événement inédit va intéresser le monde de la recherche parce qu’il va nous apprendre des choses sur l’éducation, la pédagogie, les apprentissages…

PH : C'est riche d'enseignements sur ce qu’on est en train de vivre, mais aussi sur ce que nous allons vivre au moment où les écoles vont rouvrir. Il y a des laboratoires de recherche en sciences de l'éducation qui cherchent aussi à toucher tous les enfants, pas seulement les enfants "connectés". Il y a à Bordeaux une chercheuse de l’INSERM, Stéphanie Vandertorren, qui va travailler avec la caisse d'allocations familiales, et même essayer de sensibiliser les enfants en faisant appel à un Youtuber. Donc cela vous amène aussi à inventer de nouvelles manières de faire de la recherche. Personnellement, je n’aurais jamais pensé en tant que chercheuse à aller chercher des Youtubers pour mener mes enquêtes. Cela va nous obliger à nous réinventer. Ce qui sera intéressant également, c’est la dimension comparative à l’échelle internationale, par exemple la recherche du laboratoire Bonheurs va aussi être menée dans d’autres pays européens dans le cadre d’un projet Erasmus + qui s’appelle Labschool Europe, nous aurons ainsi des données sur ce qui se passe en Autriche, en Allemagne, en République Tchèque, en Angleterre, voire dans d’autres pays encore. 

LT : Que pourrait-on saisir que l'on n’aurait jamais pu analyser auparavant? 

PH : Je pense que ce qu’on va devoir analyser et pour lequel on aura malheureusement confirmation, ce sont évidemment tous les faits d’inégalités scolaires et sociales dont certains enfants vont être victimes durant cette période… Mais ce que nous allons aussi pouvoir découvrir, c’est la capacité de résilience des enfants. Nous avons ajouté cette question de la résilience au questionnaire, parce que certains enfants, face à l’adversité, mobilisent des capacités que nous n’aurions pas soupçonnées chez eux - et ce dans tous les milieux - pour réussir à traverser cette période. Peut-être aussi pour imaginer de nouvelles manière d’apprendre qui vont leur permettre de se débrouiller plus tard dans un monde qui change à toute vitesse, et dans lequel les savoirs scolaires, dans certains cas, ne sont pas forcément les plus utiles. 

Lien vers l'article de Pascale Haag sur le site de l'EHESS : Confinement et éducation à distance. Le regard des élèves (29/04/20

À réécouter : Enfances de classe