Sommes-nous encore les maîtres du temps ?
Sommes-nous encore les maîtres du temps ?
Sommes-nous encore les maîtres du temps ? ©Getty - George Peters
Sommes-nous encore les maîtres du temps ? ©Getty - George Peters
Sommes-nous encore les maîtres du temps ? ©Getty - George Peters
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Résumé

Distinguez-vous encore un mardi d'un vendredi ? Une soirée d'une autre ? Les confiné.e.s expérimentent un emploi du temps inédit : les journées s'enchaînent... se ressemblent, et nous engloutissent dans un flux temporel... Avec la quarantaine, aurions-nous, comme se le demande Géraldine Mosna-Savoye, perdu la notion du temps ?

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Depuis lundi, j’ai constaté que mes proches, qu’ils travaillent ou pas, qu’ils soient confinés ou obligés de se déplacer, étaient coupables de quelques inexactitudes temporelles. Des oublis sur les dates, sur les jours de la semaine ou sur le dernier moment où on s’était appelé… c’est vrai que l’on n’est pas à un jour près et que j’ai moi-même du mal à distinguer un lundi d'un jeudi. Il faut le dire : depuis les mesures de quarantaine, les journées s’enchaînent et se ressemblent toutes.
Serions-nous en train d’expérimenter un nouveau rapport au temps ?

Hier, aujourd'hui et demain 

Depuis quelques jours, je vois passer sur les réseaux sociaux cette blague : au découpage des jours et des semaines que l’on connaît se serait substitué un découpage beaucoup plus élémentaire : hier / aujourd’hui / demain.

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De fait, notre emploi du temps ne ressemble plus à celui que l’on connaissait : plus de différence entre les jours ouvrés et le week-end, entre un lundi et un jeudi, entre un réveil et un autre, entre un soir et un autre. 

Les jours, datés, nommés, identifiés, semblent avoir laissé place à ce qu’on appelle en linguistique les déictiques, ces expressions, comme "aujourd’hui" ou "demain",  qui n’ont de sens que dans un contexte particulier d’énonciation. Tel ce message envoyé il y a deux mois "n’oublie pas d’apporter du pain demain" qui n’a désormais plus de sens, le demain d’il y a deux mois étant déjà passé depuis deux mois justement… 

Bref, voilà donc à quoi ressemblerait notre quotidien confiné : à un flux continu où les repères temporels seraient réduits à des situations particulières sans aucune vue d’ensemble. Et c’est vrai, on a beau compter les jours de confinement, quelle différence entre le jour 7 et le jour 11 ? Ou entre le moment de la lessive ou d'une réunion en ligne ? 

Le confinement ne prive pas seulement d’espace mais du temps… pas de temps mais du temps. Oui, on pensait le retrouver (en étant dispensé des temps de trajets, des rendez-vous extérieurs ou autres), mais on semble carrément l’avoir perdu… On semble avoir littéralement perdu la notion du temps. Où serait-elle donc passée ?  

À lire : Même si nous ne faisons rien ou presque, la procrastination demeure

Pire que saint Augustin 

La période nous fait vivre un paradoxe assez incroyable : le temps que l’on a en quantité, en témoigne cette accumulation de jours confinés que certains comptent minutieusement, nous prive pourtant du temps, de la notion de temps. Bizarrement, avoir du temps, ou penser en avoir, ne sert ni à mieux l’utiliser ni à mieux le penser, bien au contraire… 

Pire que saint Augustin qui déclarait savoir définir le temps à condition de ne pas lui demander : je ne saurais pas le définir et même quand on ne me pose pas la question. Plus aucune intuition ne préside à sa compréhension. Plus aucune ébauche, même vague, c’est dire, ne saurait me venir en aide. L’impression d’être engloutie dans un flux temporel est plutôt le sentiment qui domine, en ce qui me concerne en tout  cas. 

Je me demande d’ailleurs si c’est ce que Bergson avait en tête quand il a voulu définir ce temps intérieur : la durée, comme il l’appelle, où s’entremêlent nos souvenirs, nos sentiments, nos états de conscience. Si oui, je crois que je suis en mesure de le confirmer : la durée est un sacré mélange, pour ne pas dire autre chose, sans aucun repère chronologique. 

Alors, pourquoi encore parler de temps ou de durée ? C’est bien mon problème aujourd’hui : si je fais bien l’expérience des jours qui s’accumulent, si j’ai des souvenirs depuis le début du confinement ou des sentiments particuliers, que reste-t-il pour autant du temps ? Est-ce vraiment le temps qui m’engloutit et que je ne sais plus définir ? 

En savoir plus : Passage à l’heure d’hiver : et si Bergson s’était trompé sur le temps ?

Inconscience temporelle

Tout le monde a pu le constater, le confinement nous fait beaucoup parler du temps  : comment l’occuper, en faire quelque chose, le rendre agréable ou moins pénible, ou l’organiser entre télétravail, enfants et tâches domestiques ?
L’enjeu reste, quoi qu’il en soit, d’y faire face. Mais quand on y pense, n’est-ce pas déjà le cas tout le temps ? 

Qui serait capable, au fond, de faire la différence entre le 14 septembre 2017 et le 2 novembre 2019 ? Certes, on distingue un mardi soir où on se couche tôt  d’un vendredi soir où on boit jusqu’à pas d’heure. Mais qui distinguerait un mardi d’un autre ? Sauf si c’est son anniversaire ou un événement qui fait précisément date ? 

Ce confinement révèle en fait quelque chose d’incroyable mais d’assez peu exceptionnel : notre inconscience très banale du temps.
Je ne crois pas que ce soit lui qui nous engloutisse, je crois plutôt que c’est nous qui l’avalons, habituellement, sans en tenir compte.
Voilà pourquoi nous pensons avoir perdu la notion du temps aujourd’hui : nous prenons en fait conscience que nous ne l’avions jamais trouvée. 

En savoir plus : Va, vis et deviens avec Bergson

Sons diffusés :

  • Extrait du film Retour vers le futur, de Robert Zemeckis (1985)
  • Chanson de Gilbert Bécaud, Et maintenant
  • Chanson de Bob Dylan, _Time passes slowlyPMhilo_p