Portrait de Thierry Thieu Niang ©Radio France - Joseph Hascal
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Résumé

Que peut la danse face à la maladie, au corps abîmé ou vieillissant ? C’est la question que se pose le chorégraphe Thierry Thieû Niang et à laquelle il tente de répondre en amenant le mouvement et le geste dans des hôpitaux, des prisons ou des maisons de retraite.

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Septième temps de notre notre série "Faire soin" qui donne la parole à des artistes dont la pratique se situe à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de la création. Aujourd’hui,  Marie Richeux productrice de "Par les temps qui courent" s’entretient avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang. Il évoque l’expérience fondatrice menée il y a quelques années avec quatre enfants autistes, dont il a gardé les traces d’un monde sans parole. Danser, quand on est malade, exilé, fatigué, c’est troquer les mots, parfois indicibles, contre un geste qui parle autant.

Thierry Thieû Niang est danseur et chorégraphe. Pour cette saison artistique 2019/2020 - désormais si particulière - il est artiste associé de l’Hôpital Avicenne, par l'intermédiaire de la MC93 à Bobigny en Seine-Saint-Denis.

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Quand on entre à l’Hôpital Avicenne, on pénètre dans un monde à part entière. Chaque soignant y parle au moins une autre langue ou dialecte, et peut y avoir recours pour décrire un symptôme, expliquer un protocole, ou parler d’une maladie. Thierry Thieû Niang, qui a fréquenté les scènes du Festival d’Avignon ou des théâtres nationaux, connaît aussi les couloirs désinfectés, les box de chimiothérapie, les chambres stériles en hématologie. Partout, il danse, il ouvre le temps déplié de la chorégraphie, fait doucement peser son corps, reçoit celui de l’autre, porte, déplace, joue. Dans cet entretien, il s’agit avec lui de n’attendre rien et ne pas avoir peur, de danser trois heures, - le temps d'une perfusion par exemple - et de faire surgir une écriture des gestes pour, à chaque fois, augmenter le présent.

Thierry Thieu Niang
Thierry Thieu Niang
- Vincent Josse

Marie Richeux : Comment votre pratique de la danse a-t-elle croisé pour la première fois le monde du soin ?

Mathieu Thieû Niang : J'ai rencontré le monde du soin à travers une résidence à l'hôpital 3bisf à Aix-en-Provence, un lieu d'art contemporain implanté au cœur même d'un hôpital psychiatrique et qui propose à différents artistes, écrivains, plasticiens, chorégraphes, d'investir ses services et de rencontrer ses équipes au travail. J'ai tout de suite demandé s'il y avait un endroit où je pouvais rencontrer des enfants. On m'a proposé le service de psychiatrie des enfants autistes. J'ai été le premier artiste que recevait ce service, et une équipe très, très émouvante m'a laissé carte blanche pour travailler avec cinq enfants. Ils avaient  entre cinq et dix ans, et je pouvais passer presque une heure, une heure et demie avec chacun d'eux, chose qu'on ne fait jamais, et vivre dans un espace qui était une espèce de salle fermée. Et j'ai dansé avec chacun de ces enfants pendant une heure à essayer un pas-de-deux, plus ou moins chaotique. Il fallait s'apprivoiser l'un et l'autre. C'est comme ça que j'ai eu envie de m'intéresser à d'autres corps, à d'autres mouvements pour en faire de la danse.

MR : Quelqu'un était-il là pour assurer une sorte de médiation entre vous et ces enfants ?

TTN : Un infirmier ou une éducatrice étaient présents pour faire le lien entre l'enfant et moi, donc se mettant elle-même ou lui-même en mouvement. Je devais passer par un autre corps pour pouvoir atteindre celui de l'enfant. D'autres fois, cela se faisait directement entre l'enfant et moi, le plus souvent en silence, parce que la musique pouvait effrayer certains, ou interférer entre eux et moi. L'objet même grâce auquel on faisait écouter la musique créait une interférence : l'enfant venait y jouer, le frappait ou le mettait en bouche. J'ai donc décidé qu'il n'y ait rien, que le silence, un bonjour au départ et ensuite, du mouvement pur. Et voilà.

Thierry Thieû Niang
Thierry Thieû Niang
- Pascal Victor

MR : Qu'avez-vous appris grâce à cette expérience initiale - dont vous dites qu'elle vous a ouvert à un champ chorégraphique plus large, mais aussi à des rencontres dans ces différents mondes du soin ? Et comment vous a-t-elle conduit à intervenir auprès de patients Alzheimer ?

TTN : J'ai appris qu'il me fallait un autre corps pour danser, pour continuer à inventer ma danse. Cette expérience m'a décomplexé par rapport à la question de la spécialité, de la hiérarchie. Quelque chose, tout à coup, me poussait dans le métier, il fallait être chorégraphe. Il fallait produire une pièce, une création et un jeu, et là  je pouvais expérimenter un autre temps, le temps d'un corps, d'un corps fatigué, d'un corps empêché, d'un corps chaotique. Je voyais en littérature, au cinéma, et même au théâtre, des tentatives d'amener des corps amateurs, fragiles, sur un plateau ou dans un récit, et ça m'a donné envie d'aller vers ces hommes et ces femmes de théâtre, et vers ces écrivains. Sur ce projet avec l'enfant autiste, j'ai eu envie d'inviter Marie Desplechin, puisque je savais qu'elle-même avait traversé une expérience de séparation avec l'enfance. Cela m'a amené à collaborer avec d'autres artistes, à oser entrer dans les prisons, les maisons de retraite, les services de gériatrie. Et aujourd'hui dans les services d'hématologie, d'oncologie et de chercher dans ces lieux un mouvement qui ne soit pas réparateur. Je ne me sens pas thérapeute du tout, je ne guéris rien mais j'accompagne un geste qui amène du présent, et ce présent c'est la vie.

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MR : Vous êtes actuellement en résidence à l'hôpital Avicenne, par le truchement de la MC 93 à Bobigny. Que signifie être artiste associé dans un hôpital comme celui-là ?

TTN : C'est vertigineux parce que cet hôpital est un monde, il a une histoire très forte puisqu’il a été créé après la Première Guerre mondiale, il était "l'hôpital franco-musulman" à l'époque. Etre artiste ici, c'est d'abord être témoin. Je participe à la vie du service, j'ai la possibilité, guidé par les soignants, d'accompagner tel ou tel patient, de passer trois heures dans sa chambre pendant une chimiothérapie, ou lors de séjour en chambre stérile, et de pouvoir proposer d'écouter de la musique, de lire des textes, de danser ou de faire des massages. Et, avec des patients qui ne parlent pas français, donc aidé par des soignants qui parlent la langue, je cherche un mouvement, je danse avec eux, d'abord un petit mouvement, puis un plus grand. J'essaie toujours de danser en partant. Quand je pars, ils choisissent une musique que je danse, et pour eux, c'est une imprégnation, une traversée qui me permet de reconnaître ce qu'est un corps fatigué, et de voir comment l'imaginaire porté par la danse, par le geste, remet tout à coup du présent, de la joie, et crée des sursauts où le geste se réorganise. Il y a comme ça pleins de mouvements qui naissent parce qu'il y a eu une rencontre autour d'un imaginaire.

45 min

MR : Ce qui m'émeut en vous écoutant, c'est votre façon d'affirmer avec beaucoup de douceur que l'imaginaire, le mouvement, son histoire, voire l'histoire de l'art, ont leur place à l'hôpital, dans un endroit où on vient se faire transfuser, soigner, voire se faire annoncer une maladie grave. Là où on trouverait la démarche incongrue vous la présentez comme allant de soi.

TTN : Je suis persuadé que, à tout endroit de notre société, à tout endroit où il y a du commun, de l'en-commun - y compris dans des endroits fragiles, vulnérables, comme la prison ou l'hôpital - l'histoire de l'art a sa place, parce qu'elle est un lien avec le dedans et le dehors, avec les récits intimes et collectifs. D'autant plus à Avicenne où beaucoup de soignants sont issus d'autres cultures, d'autres pays. Nous, artistes, ne venons pas simplement égayer ces endroits-là, y ouvrir des fenêtres, accompagner le processus de la maladie - avec guérison ou non. Nous venons accompagner en proposant nos imaginaires, mais aussi en convoquant l'histoire de l'art, la peinture, la danse, et les danses d'aujourd'hui. Je me rends compte qu'avec n'importe quelle personne, qu'elle ait 14 ou 87 ans, à l'hôpital, il y a quelque chose qui est partagé, et qui du coup déplace la relation : on est au même endroit, dans le même bateau, dans la même chambre. On est collés l'un contre l'autre sur le coin du lit, à regarder une vidéo de danse, à écouter de la musique, à regarder un tableau, et quelque chose circule, se raconte. Et je m'agrandis autant qu'eux, on s'enrichit l'un l'autre. Souvent, je quitte l'hôpital pour la MC93 où je retrouve le studio de danse et, soit je m'allonge sur le sol, je ferme les yeux et me laisse traverser par tout ce qui s'est passé, soit je danse et je sens que, dans la danse qui m'habite à ce moment-là, je n'ai pas besoin de m'étirer, de m'échauffer, de me préparer, parce que j'ai l'impression d'avoir déjà été dans le mouvement et dans la danse.

Extrait

Une jeune fille de 90 ans, documentaire réalisé par Valéria Bruni Tedeschi et Yann Coridian.

Références musicales

Eve Risser, Des pas sur la ville

Sandra Nkaké, No more trouble

Eve Risser, Des pas sur la neige

"Faire soin", un rendez-vous aux frontières de la création et du soin

Chaque lundi et chaque jeudi, "Faire soin" (*) vous propose un entretien de Marie Richeux avec un ou une artiste qui expérimente, depuis longtemps, à la frontière des mondes de la santé, de l’aide sociale, du soin et de celui de la création.

Tous les épisodes de "Faire soin" sont à retrouver ici

L'équipe : Jeanne Aléos, Romain de Becdelièvre, Joseph Hascal, Lise-Marie Barré, Charlotte Roux et Marianne Chassort

(*) nous avons choisi ce titre pour dépasser l'expression 'Prendre soin' mais aussi en pensant à un très beau film de Mohamed Lakhdar Tati titré Fais soin de toi