Gravure d'un rat similaire à ceux porteurs des puces responsables de l'épidémie de peste bubonique dite la Grande Peste de Londres, en 1665, qui fit plus de 70 000 victimes
Gravure d'un rat similaire à ceux porteurs des puces responsables de l'épidémie de peste bubonique dite la Grande Peste de Londres, en 1665, qui fit plus de 70 000 victimes ©Getty - Mansell / Time Life Picture Collection
Gravure d'un rat similaire à ceux porteurs des puces responsables de l'épidémie de peste bubonique dite la Grande Peste de Londres, en 1665, qui fit plus de 70 000 victimes ©Getty - Mansell / Time Life Picture Collection
Gravure d'un rat similaire à ceux porteurs des puces responsables de l'épidémie de peste bubonique dite la Grande Peste de Londres, en 1665, qui fit plus de 70 000 victimes ©Getty - Mansell / Time Life Picture Collection
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Il y a eu des noms : Nipah, Zika ou Ebola ; des sigles : H1N1, H5N1 ou SRAS. Autant de sonorités pour rappeler à intervalle régulier les sociétés contemporaines à la dure réalité épidémique. Nous n'avons certes jamais cessé de craindre les ravages des maladies infectieuses ; pourtant une forme d'incrédulité a saisi le grand public devant l'ampleur de l'épidémie de Covid-19. Xavier Mauduit s'entretient avec Anne-Marie Moulin, parasitologue et philosophe.

"La nature reprend ses droits" lisons-nous partout, images de cygnes sur les canaux vénitiens et de chèvres en vadrouille dans les rues du Pays de Galles à l'appui. Si les animaux profitent de notre absence (ou plutôt, de notre inhabituelle discrétion) pour s'aventurer là où ils ne s'aventuraient plus, et si l'on peut douter du fait que "la nature" soit douée d'une volonté propre, le succès de l'expression en dit long. Le temps de l'épidémie n'est-il pas par excellence, depuis le XIXe siècle et les progrès de la biologie et de la médecine, le moment où la nature reprend en réalité ses droits sur nous ?

S'introduisant dans nos cellules à notre insu, sautant imperceptiblement d'un individu à l'autre en profitant de nos structures communautaires, les épidémies seraient-elles une piqûre de rappel des limites de la distinction entre nature et culture ? Plus encore, en mettant le corps social à l'épreuve, comment agissent-elles en véritables révélateurs des fractures parcourant les sociétés, et de la place accordée à ceux qui les soignent ?

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Xavier Mauduit, producteur de l'émission "Le Cours de l'histoire", s'entretient avec Anne-Marie Moulin, médecin parasitologue et philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS et membre du comité d’orientation de la concertation citoyenne sur la vaccination.

L'épidémie, ou quand le naturel revient au galop ?

Xavier Mauduit : Voilà des décennies que les médecins, les chercheurs, les chercheuses mettent en garde contre le risque d'une pandémie. Comment expliquez-vous que ce discours n'ait pas été entendu, qu'il n'ait pas été pris autant au sérieux qu'il aurait fallu, ce qui explique peut-être une forme de surprise, ou plutôt d'impréparation ?

Anne-Marie Moulin : Les virus émergents sont devenus un sujet de premier plan à partir des années 1990-95. Il existe même un classement officiel des pays basé sur les critères de préparation. On ne peut donc pas dire que la préparation était absente du paysage, en particulier après les épidémies de grippe aviaire et la peur de la pandémie de grippe en 2009, même si, peut être, les publications scientifiques ne sont-elles pas tout à fait sorties de leur quant à soi.. Mais jusqu'à présent, nous voyions ça depuis ce que j'appelle "le balcon de l'Europe", c'est-à-dire qu'on regardait dans la cour du voisin... En Afrique, par exemple, il y a eu constamment des foyers d'épidémies virales, le virus Nipah ou d'autres, mais comme ils étaient localisés, nous nous sentions un peu indemnes. A y regarder de près, il y a tout le temps des petites épidémies qui surviennent, et il est toujours possible que des virus inconnus, présents chez les animaux sauvages, se manifestent. 

XM : Dans le passé, on a pu penser que les épidémies étaient liées à autre chose qu'à des virus ou à des microbes. Quelles explications donnait-on alors à la propagation d'une épidémie ?

AMM : Jusqu'à ce moment où les médecins sont devenus en majorité agnostiques et anticléricaux, la première explication était celle de la colère de Dieu, un Dieu jaloux qui châtie les hommes pour leurs péchés. On peut parfois voir actuellement le retour de cette morale mais sous une forme différente : à présent, c'est la nature vengeresse, l'équilibre du monde qui l'emporte sur la divinité : la nature se fâche parce que nous l'avons brutalisée.

XM : Et ces réflexions qui nous viennent du passé se retrouvent dans le présent, à un moment où l'être humain réfléchit à son rapport à l'environnement...

AMM : Oui. Tout à coup, le monde naturel qu'on avait un peu oublié, surtout dans les villes, se manifeste. Alors qu'il reste pour l'instant assez difficile d'établir un lien tangible entre l'épidémie de coronavirus et les transformations dommageables de la nature. Il n'existe pas de lien immédiatement saisissable avec l'abus des pesticides, les modifications des cultures, l'homogénéisation des cultures entraînant une perte de la biodiversité. 

Le corps social face aux épidémies

XM : La simple évocation de la peste fait frémir : nous avons une accumulation de souvenirs des épidémies et de ses peurs. Selon vous, ces souvenirs n'auraient jamais disparu, ils seraient toujours présents dans notre mémoire ?

AMM : Nous disposons à leur sujet d'une littérature énorme. Je pense que La peste de Camus, par exemple, n'a jamais manqué de lecteurs, d'autant plus que Camus leste sa description de la peste - et des peurs qui l'accompagnent - d'un message moral. On se souvient, je cite de mémoire, que c'est lorsque "les hommes sont fatigués, quand ils baissent les bras, que la peste survient." Et cette fatigue, c'est une fatigue morale, une incapacité d'aider l'autre, un égoïsme, un enfermement... C'est tout cela qui, dans la fable d'Albert Camus, dit quelque chose de l'épidémie.

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XM : Nous touchons ici à un autre aspect essentiel, celui des transformations sociales liées à l'épidémie. L'autre, celui que l'on côtoie au quotidien, peut être celui qui nous transmet la maladie. Que révèle l'épidémie de nous-mêmes, et de notre rapport à autrui ?

AMM : L'épidémie est un révélateur avec un R majuscule. Elle est révélatrice des inégalités sociales - qu'elle va d'ailleurs aggraver, des fractures sociales, mais aussi des nationalismes et de la montée des peurs de l'autre, liée à l'immigration et autres "fléaux" dénoncés par certains. 

XM : Constatez-vous un changement du regard porté sur le monde médical ? 

AMM : Je suis choquée par le fait que tout d'un coup, nous, médecins, soignants, apparaissions comme des héros. Je n'aime pas du tout ce terme : nous avons été des héros, si l'on peut dire, au moment où l'hôpital était en train de vaciller, avec le désert médical qui s'élargissait, avec un certain discrédit jeté sur les médecins généralistes considérés comme inférieurs aux grands spécialistes, etc. A ce moment là, oui, nous avons été des héros dans la mesure où nous avons essayé d'alerter le gouvernement et l'opinion. Rappelez-vous qu'il y avait quasiment 50 chefs de service qui étaient démissionnaires avant l'épidémie

Le rôle des médecins en temps d'épidémie a toujours été important, même à la Renaissance, puis au XVIe siècle. Nous savons que les municipalités italiennes demandaient aux médecins de ne pas fuir les villes touchées et elles n'hésitaient pas à sanctionner ceux qui étaient partis. Le rôle des médecins a toujours été important, même à une époque où ils étaient dépourvus de moyens efficaces pour lutter contre la maladie. Ils apportaient des soins, stockaient des remèdes, estimaient les candidats possibles pour un traitement... Ce rôle, qui nous vient de très loin, on l'a repris tout naturellement : il n'y a pas à féliciter le corps médical ni les soignants d'être présents et vigilants. C'est normal. Là où nous avons été des "héros", c'est quand nous prêchions dans le désert. Maintenant, ce qui m'intéresse, ce n'est pas tant le coronavirus que l'après-coronavirus : comment allons-nous faire face à la faillite du système sanitaire, mais aussi, de façon générale, à une société divisée, inquiète, dans laquelle les inégalités sociales qui étaient déjà importantes vont être renforcées.  Que pouvons-nous y changer ? 

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XM : Ne pensez-vous pas que l'on peut malgré tout envisager de façon optimiste cet "après" ? 

AMM : Au regard des expériences du passé, cela me semble difficile. Si on considère, par exemple, les répercussions de la pandémie de grippe espagnole en 1918, on ne peut pas dire que les années qui ont suivi ont été favorables ni à la démocratie ni au bien être des populations. La période de l'entre-deux guerres est une période catastrophique où l'on va tout droit vers différentes formes de peste, y compris la peste brune. Je suis par nature optimiste : je pense qu'il y a un frémissement, mais il faut que ce frémissement puisse subsister et que l'on ne soit pas trop pressé de retourner dans les anciennes routines. 

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Un podcast réalisé par Milena Aellig