Vue aérienne
Vue aérienne ©Getty - Abstract Aerial Art
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Alors que leurs héros respectifs sont confrontés à la vieillesse et à la maladie, les romanciers Pierre Guerci et Paulina Dalmayer interrogent singulièrement l'impératif de cette urgence de vivre.

Avec
  • Pierre Guerci Romancier.
  • Paulina Dalmayer Journaliste et romancière

"Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement" écrivait La Rochefoucaud en un siècle où la religion prétendait pourtant avoir retiré à la mort son dard venimeux et prenait le trépas au mot en le présentant comme un passage, comme un changement de domicile. Depuis lors, la santé a définitivement prévalue sur le salut. La longévité est devenue, au détriment de l'éternité, à laquelle il est de plus en plus difficile de croire, la valeur majeure. On a assisté, comme le dit Michael Walzer, à un lent développement de l'intérêt pour les soins médicaux et à une lente érosion de l'intérêt pour les soins religieux. De la mort, qui ne se peut regarder fixement et dont ils pensent pour la plupart qu'elle n'a pas de lendemain, les Modernes s'emploient avec succès à retarder l'échéance. Mais ce succès pose lui-même des problèmes imprévus. A la peur de mourir s'ajoute aujourd'hui, selon l'expression suggestive de Noëlle Chatelet, la "peur de mal mourir". La longue et douloureuse fin de vie n'est pas moins terrorisante que la fin de la vie : elle non plus ne peut se regarder fixement. Deux écrivains ont décidé de tenter l'impossible et de regarder l'irregardable : Paulina Dalmayer dans Les Héroïques et Pierre Guerci dans Ici-bas. La lecture de ces deux romans est éprouvante et en même temps salutaire ; ils n'éludent rien et leurs descriptions sont terribles, mais c'est précisément le rôle de la littérature d'affronter la réalité aussi prosaïque qu'elle puisse être, sans tricher, sans se payer de mots.

Décider de la fin de sa vie

[Wanda] décide de partir et de rejoindre, dans un sens, un rêve ou un projet qu'elle n'a pas eu l'occasion de réaliser dans sa jeunesse : partir en Inde. L'Inde constituait une forme d'utopie à la fois générationnelle et propre au microcosme dont elle a fait partie en Pologne en s'investissant dans le travail de Grotowski. Paulina Dalmayer

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Représenter la matérialité de la déchéance

La très grande valeur du récit de Pierre Guerci est son naturalisme, en quelque sorte : je tiens surtout à le féliciter pour l'emploi du mot "merde". On sent et on voit, la matérialité de la mort est criante. Paulina Dalmayer

La question de l'euthanasie

Il y a un argument qu'on oppose en permanence à toute tentative de légaliser l'euthanasie : dès lors qu'on autorise les gens à mourir plus ou moins "à la carte", au moment où leur propre souffrance leur paraît insupportable, cela va ouvrir la possibilité de se débarrasser de tous ceux qu'on croit inutiles à la société. C'est un argument contre lequel on bute immédiatement parce que, quand bien même je suis prête à donner raison sur certains points à ses frères, à Stéphane, c'est-à-dire qu'il y a de l'inutile et de l'abominable dans la souffrance, tout se révolte en moi en même temps de considérer qu'il y a des gens utiles et des gens inutiles. Mais je ne voudrais surtout pas laisser croire que c'est un argument valable parce qu'il ne l'est pas : tout le principe de l'euthanasie repose sur la demande de celui qui va mourir. Paulina Dalmayer

Il me semble parfaitement logique, à vrai dire, qu'une société pour laquelle la souffrance est absurde et qui ne pense plus la mort collectivement rende la décision aux individus. Est-ce que c'est un gain de puissance pour ceux-ci ? Peut-être, dans le cas de Wanda à mon avis oui, : sa mort se transforme en une quête. Mais peut-être que c'est aussi le signe de notre impuissance collective. Pierre Guerci

Pour aller plus loin

Les Héroïques de Paulina Dalmayer : vivre la tête haute, Le Figaro, 3 mars 2021.

Les Héroïques de Paulina Dalmayer : "Une certaine idée de la 'polonité'", Le Monde, 20 mars 2021.

Tribune de Noëlle Châtelet : «Les Français ont peur de mal mourir», Libération, 8 avril 2021

"Grotowski misait tout sur l'acteur - Une révolution qui agitera lontemps nos scènes", Le Soir, 16 janvier 1999

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