Drapeau américain au cœur de Manhattan
Drapeau américain au cœur de Manhattan ©Getty - Kolderal
Drapeau américain au cœur de Manhattan ©Getty - Kolderal
Drapeau américain au cœur de Manhattan ©Getty - Kolderal
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Un mot a brusquement et bruyamment fait son apparition dans la langue française, il est sur toutes les lèvres et fait l'objet de nombre d'articles, "woke" ("éveillé"). Mais sait-on réellement de quoi on parle ?

Avec
  • Frédéric Gros Philosophe, essayiste, professeur de pensée politique à Sciences-po Paris
  • Brice Couturier Journaliste, producteur jusqu'en juin 2021 de la chronique "Le Tour du monde des idées" sur France Culture

Autour de l'expression et de la question "Êtes-vous woke ?", Alain Finkielkraut s'entretient avec le journaliste et essayiste, Brice Couturier, auteur de OK, Millennials, publié aux éditions L'Observatoire, et de Frédéric Gros, philosophe, professeur d'humanités politiques à Sciences-Po Paris, auteur d'essais, qui fait paraître La honte est un sentiment révolutionnaire aux éditions Albin Michel.

"Une révolution culturelle est en marche. Elle ne vient pas de Chine, mais des États-Unis. Et elle est tout aussi dévastatrice. Les 'guerriers de la justice sociale' sont nos nouveaux gardes rouges. L’Oréal proscrit les termes 'blanc' et 'blanchissement' de ses catalogues, Evian présente ses excuses pour avoir fait sa promotion en plein ramadan, Lego annule ses publicités représentant des policiers en solidarité avec Black Lives Matter… Qui peut encore prétendre que le woke demeure un folklore pour campus nord-américains ?" Brice Couturier

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"La honte est l’affect majeur de notre temps. On ne crie plus à l’injustice, à l’arbitraire, à l’inégalité. On hurle à la honte_._ Ce sentiment témoigne de notre responsabilité. Il n’est pas seulement tristesse et repli sur soi, il porte en lui de la colère, une énergie transformatrice." Frédéric Gros

Brice Couturier

A l'origine, le mot "woke" fait partie du vocabulaire noir, c'est déjà un peu suspect, parce que penser que les Noirs américains auraient leur propre vocabulaire et que ce serait un anglais un peu appauvri - le participe passé du verbe "awake" (s'éveiller, être éveillé), serait "awoken" - l'idée que les Noirs emploient un vocabulaire spécifique est déjà d'une certaine manière, discriminatoire. "Woke", au départ, vient du film documentaire, Stay Woke, de The Black Lives Matter Movement, en 2016. Il a été ensuite repris par les militants noirs pour dire qu'ils étaient éveillés en permanence, d'une vigilance presque paranoïaque. Il s'agissait de voir le racisme là où on ne le voit pas.

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Progressivement, les outrances du mouvement Woke, qui s'est répandu à d'autres minorités (sexuelle, ethnique, religieuse, etc.) ont fait que c'est devenu une forme d'anathème : aujourd'hui, les gens qui combattent le wokisme utilisent ce mot, alors que les woke tendent à dire que "ça n'existe pas" autrement dit, "Circulez, y'a rien à voir", c'est un fantasme de la droite réactionnaire, que d'ailleurs, Trump l'a utilisé. Je signale que Barack Obama aussi l'utilise, et pour mettre en garde contre ces dérives (en 2019, notamment).

Frédéric Gros

Si mon livre est un livre "woke" ? Je ne le pense pas. Ce que j'en ressens, c'est que la virulence, une sorte de dureté des débats a pu jouer pour moi le rôle de déclencheur, d'un principe d'inquiétude ; à partir du moment où quelque chose est dérangeant, cela peut déstabiliser dans un certain nombre d'acquis que l'on a.

"Je considère que le contraire de la bonne conscience, ce n'est pas la mauvaise conscience, c'est la conscience"

Que la honte puisse être cette petite musique au fond de nous que chacun pourrait jouer pour reconnaitre qu'après tout, être un privilégié est un état. Ce que j'appelle ici la honte, c'est simplement le fait d'accepter de se laisser inquiéter, de considérer que ce n'est pas parce que j'ai des positions de principes anti racistes, anti sexistes, que pour autant, effectivement, peut-être, dans la manière dont je vais me conduire, dont je vais pouvoir parler, il n'y aurait pas ça. Cette inquiétude-là définit pour moi la conscience.

Brice Couturier

Ca, c'est woke : l'idée qu'il y ait des privilèges - le privilège blanc, le privilège masculin, le privilège hétérosexuel - que ce soient des privilèges et que la société tout entière soit structurée à partir de cette inégalité foncière et de cette oppression formidable, c'est une idée woke. Ce qui m'intéresse dans la pensée française en ce moment, c'est que pas mal de gens véhiculent sans le savoir des concepts qui viennent du "wokisme" américain, et malgré eux s'en font les porte-paroles. Les penseurs américains sont très en pointe une fois de plus, et nous subissons leur influence.

Frédéric Gros

Il faut faire une différence entre la honte et la culpabilité ; reconnaître son privilège n'est pas  se sentir coupable. Ce que j'essaie d'aller chercher, c'est cette part de honte qui se dessine dans l'adjectif "éhonté". Ne pas se laisser confisquer la honte seulement dans la honte tristesse, la honte du dominé, etc., il y a aussi la honte colère, salvatrice. On ne peut pas se désolidariser complètement de l'état du monde. Souvenons-nous de Primo Levi quand il parle de la honte du monde et cite le poème de Johne Donne : "Aucun homme n'est une île". La honte n'est pas hystérique, il faut en prendre sa part. (…)

L'intégralité de l'émission est à écouter sur la page, et sur l'antenne de France-Culture, tous les samedis de 9:07 à 10:00, ou sur l'application Radio-France