Grégoire Bouillier : à la recherche d'une vie

Grégoire Bouillier chez Alain Finkielkraut - 13 janvier 2023
Grégoire Bouillier chez Alain Finkielkraut - 13 janvier 2023 ©Radio France - Corinne Amar
Grégoire Bouillier chez Alain Finkielkraut - 13 janvier 2023 ©Radio France - Corinne Amar
Grégoire Bouillier chez Alain Finkielkraut - 13 janvier 2023 ©Radio France - Corinne Amar
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Conversation avec Grégoire Bouillier. Quand un romancier redonne vie à une figure de femme qui fit la une des journaux en 1985, et dessine, sculpte, scrute, sur plus de 900 pages, le grand drame de la solitude.

Avec

Alain Finkielkraut s'entretient avec l'écrivain Grégoire Bouillier, parti d'un fait divers, dans son roman, Le cœur ne cède pas, pour retrouver la trace de Marcelle Pichon, ancienne mannequin des années 1940, et raconter la vie de celle qui, oubliée de tous, se laissa mourir de faim.

La vie dont Grégoire Bouillier s'est mis en quête est celle de Marcelle Pichon, une ancienne mannequin qui, à l'âge de 64 ans, s'est laissé mourir de faim entre le 23 septembre et le 16 novembre 1984. Près de quarante ans après cet événement qui avait brièvement ému la France, Grégoire Bouillier a voulu comprendre : il a remonté le temps, fouillé les archives et en travaillant d'arrache-pied, écrit un livre monstre, un livre hors norme, haletant, captivant, passionnant, frustrant, exaspérant parfois, Le cœur ne cède pas. Pourquoi ce choix, Grégoire Bouillier, vous qui dîtes : "Ce qu'on appelle la réalité est mon maître en littérature" : pourquoi Marcelle Pichon ? Sera la première question posée à notre invité.

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"Un livre monstre, un livre hors norme, haletant, captivant"

"Tous mes livres procèdent d'une espèce de nécessité, il faut qu'il y ait quelque chose. " Il faut que quelque chose cogne à ma vitre" (le mot est d'André Breton). Il y a le fait divers mais il y a surtout le fait que cette femme ait tenu le journal de son agonie. Au départ c'est une émission de radio que j'entends sur France-Culture, en 1985, qui revient sur ce fait divers. Entendant cette émission, il y a le fait divers mais il y a surtout le journal qu'elle a écrit, le journal de son agonie, et c'est surtout cela qui m'a plus qu'intrigué. Dans cette émission, des extraits du Journal étaient lus, notamment cette phrase qui m'est restée en mémoire : "la langue comme un escargot", cela a ouvert quelque chose en moi, je n'ai jamais oublié ce fait divers et je n'ai jamais oublié cette phrase. Et c'est plutôt la phrase qui contenait le fait divers que le fait divers qui contenait la phrase."

La cruauté d'un calvaire insoutenable et solitaire

"Ce mystère, on peut essayer de le résoudre, avec la quasi-certitude qu'on ne l'épuisera pas, mais à la fin, j'arrive tout de même à une explication, une hypothèse qui est qu'il y a un conflit de personne. Il y a une volonté contre soi, et cette volonté ne tombe pas du ciel chez Marcelle Pichon. Mon enquête me conduit à découvrir qu'il y avait sûrement deux Marcelle Pichon ; une Marcelle Pichon qui s'appelait Marcelle Pichon et qui venait d'une famille du Berry et l'autre Marcelle Pichon qui s'appelait Florence, qui était son nom de mannequin, et il y a conflit entre les deux. Je pense que c'est Florence qui a tué Marcelle Pichon. D'emblée, j'ai éprouvé la violence de ce mystère, double pour moi : qui se suicide en y mettant un temps fou et qui, se suicidant, en y mettant un temps fou, le raconte par écrit, tient sur 45 jours le journal de son agonie ? De plus, je prêtais à ce journal d'agonie une valeur littéraire. Je ne connais pas d'écrivain qui ait pu écrire à ce point face à la mort Le Journal est un bloc d'abîme total pour moi."

Marcelle Pichon, un individu singulier avec sa part de mystère

"C'était une surprise de découvrir que ce qui choque la presse et les journalistes à l'époque c'est le fait qu'on ait découvert son cadavre dix mois plus tard ; c'était donc un drame de l'indifférence dans nos sociétés contemporaines etc. Ce qui ne signifie pas pour moi un scoop. Pas un journal ne s'intéresse au fait qu'une femme, une ancienne mannequin, se soit laissé mourir de faim - ça aurait pu être ça l'angle - ou qu'elle ait tenu le journal de son agonie ; c'est cette unanimité-là de la presse qui transforme le fait humain en fait de société. Ce qui est très intéressant, c'est que le fait de société très vite exclut le fait humain, et je pense que c'est un peu le travail de la littérature que de revenir au fait humain, parce qu'il intègre le fait de société. Evidemment, je regarde aussi la sociologie de Marcelle Pichon, mais le fait humain intègre tout ça." Et la littérature résiste à cela.

"J'ai une passion pour la réalité, c'est elle le grand mystère"

"Qu'est-ce qu'on peut écrire ? Qu'est-ce qu'on doit écrire ? J'ai une passion pour la réalité, c'est elle le grand mystère. La grande question justement : qui est capable de supporter la réalité ?"

L'émission est à écouter dans son intégralité en cliquant sur le haut de la page.

Bibliographie

Grégoire Bouillier, Le cœur ne cède pas, éd. Flammarion

Zvi Koilitz, Yossel Rakover s'adresse à Dieu éd. Maren Sell

Affaires culturelles
55 min

Liens :

Le coeur ne cède pas, Bienvenue chez Bmore & Investigations 
Voici le dossier Marcelle Pichon réuni par Bmore et Penny dans Le Cœur ne cède pas de Grégoire Bouillier, éditions Flammarion, 2022.

L'auteur a aussi une page Facebook.

L'entretien littéraire de Mathias Enard
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