Le passé antérieur

Marché antique de vieilles montres à Rouen : le temps suspendu
Marché antique de vieilles montres à Rouen : le temps suspendu ©Getty - Nick Rains
Marché antique de vieilles montres à Rouen : le temps suspendu ©Getty - Nick Rains
Marché antique de vieilles montres à Rouen : le temps suspendu ©Getty - Nick Rains
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Conversation avec Annette Wieviorka et Gilles Kepel qui évoquent, dans leur dernier texte littéraire, cette nécessité de faire revivre leurs morts, et font ainsi resurgir leur propre histoire.

Avec
  • Annette Wieviorka Historienne, directrice de recherche honoraire au CNRS et vice-présidente du Conseil supérieur des Archives
  • Gilles Kepel Politologue. Titulaire de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’ENS. Professeur à l’université Paris Sciences et Lettres.

Alain Finkielkraut s'entretient avec Annette Wieviorka, historienne, spécialiste de l'histoire de la Shoah et des Juifs au XXe siècle, auteure de Tombeaux, Autobiographie de ma famille (éd. Seuil), et Gilles Kepel, politologue, spécialiste de l'Islam et du monde arabe contemporain, qui fait paraître Enfant de Bohême (éd. Gallimard).

Lors du décès d'une tante sans descendance, Annette Wieviorka réfléchit aux traces laissées par tous les êtres disparus qui constituent sa famille, une famille juive malmenée par l’Histoire. 
Dans un récit en forme de tombeaux de papier qui font œuvre de sépultures, l’historienne adopte un ton personnel, voire intime, et plonge dans les archives, les généalogies, les souvenirs directs ou indirects. Par ces vies et ces destins recueillis, on traverse un siècle cabossé, puis tragique : d’abord la difficile installation de ces immigrés, la pauvreté, les années politiques, l’engagement communiste ou socialiste, le rapport complexe à la religion et à la judéité, puis la guerre, les rafles, la fuite ou la déportation (...)  Tombeaux, Autobiographie de ma famille.

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"Quand ta mémoire commença à s’effacer, te précipitant dans la démence puis le trépas, je ressentis l’urgence de retrouver le texte de ce rôle que tu jouas à la scène comme dans la vie. Je découvris ainsi, pour tenter de l’exorciser, la malédiction originelle dont notre lignée était frappée — exhumant d’une masse d’archives inintelligibles rédigées dans ton tchèque maternel les stations de notre Passion slave, jusqu’à sa résurrection française".  Enfant de Bohême.

"Dans leurs livres, Annette Wieviorka, avec Tombeaux, Autobiographie de ma famille, comme Gilles Kepel, dans Enfant de Bohême, ont été saisis par l'impérieuse nécessité de donner à leurs morts, malmenés par l'histoire, l'assistance qu'ils réclament, pour ne pas disparaître complètement - car le monde qui ne se lasse pas amènera sans cesse à la vie d'autres personnes, meilleures peut-être, mais semblables, jamais. Et une figure émerge dans chacun de ces livres ; celle du grand-père, peu ou pas connu. Qui était ce grand-père ?" Alain Finkielkraut

"Wolf Wieviorka était né à la fin du XIXe siècle. Il avait été éduqué en Pologne, dans une éducation traditionnelle, comme tous les Juifs polonais de cette période-là. Il avait décidé de quitter la Pologne, pas pour des raisons politiques ou économiques mais pour fuir un milieu religieux qu'il jugeait étouffant, et pour écrire. Il a eu une vocation très précoce d'écrivain. Il a donc migré, en suivant des routes - Berlin, Anvers - et il est arrivé à Paris, où il s'est immédiatement lancé dans ses activités de créations de revues, d' écriture dans la presse yiddish qui, à l'époque était très importante, et il a rencontré quelque part sur les routes de l'immigration, probablement à Berlin,  une femme qui elle, avait déjà trois filles, et ils ont formé ce qu'on appellerait aujourd'hui, une famille recomposée, avec énormément de chaleur, de vie. Deux garçons sont nés, dont mon père. " Annette Wieviorka

"Paris était la ville où mon grand-père pensait épanouir son art" (A Wieviorka)

"Il y avait à l'époque une "communauté" yiddish importante. Ils ont mené dans Paris une vie d'intellectuels très précaire. Pourquoi Paris ? C'était la ville lumière, la ville où il pensait épanouir son art, une vie culturelle et intellectuelle d'une très grande richesse. Ma grand-mère, comme ont fait beaucoup de femmes de ces émigrants juifs, tenait la maison et faisait vivre la famille, en créant des restaurants - elle était très imaginative - qui étaient en fait des chambres d'hôtel qu'elle aménageait en cantine. Jusqu'au moment où ils ont loué un restaurant, rue d'Ulm. C'était une sorte de cantine populaire : les gens y venaient, lisaient, écrivaient leurs textes yiddish, peignaient. C'était une vie misérable et joyeuse à la fois, et très créative. (…)" Annette Wieviorka

Une passion slave racontée par Gilles Kepel

"Au moment où j'ai commencé à écrire ce livre, j'avais été condamné par Daech - non pas seulement pour faire un autodafé de tous mes livres mais pour m'égorger - et en même temps, mon père, Milan, souffrait de la maladie d'Alzheimer et n'avait plus de conversation possible, sauf ces fulgurances fragmentaires du passé. J'ai, à la fois, voulu retrouver ses origines pour pouvoir l'accompagner, et pour être avec lui, même en pensée dans ses derniers instants, Je me suis aussi demandé pourquoi j'avais été arabisant, ce qui m'avait amené là, et mon tchèque est totalement inexistant, à part quelques mots essentiels - je me suis demandé d'ailleurs si je n'avais pas appris l'arabe pour compenser l'absence du tchèque, la langue maternelle de mon père." Gilles Kepel

"A la différence du travail d'Annette Wieviorka qui est un travail d'historien, je n'ai pas eu du tout cette ambition-là ; c'est plutôt une sorte d'épopée où, sur une base de la découverte d'une quantité énorme d'archives en tchèque que j'ai mis une dizaine d'années à faire traduire, j'ai réélaboré une histoire, pour essayer de comprendre comment j'en étais arrivé là." Gilles Kepel

"Mon épopée n'a aucune prétention scientifique, même si la plupart des faits sont exacts"(G. Kepel)

"Mais un certain nombre d'autres faits ont été retravaillés. Et tout cela, en fonction de ce que je pensais que m'avait apporté cette histoire ou cette généalogie, pour constituer ce que j'étais devenu. Le personnage central de ce livre, Enfant de Bohême, c'est Rodolphe, le matériau de Rodolphe K. c'est mon grand-père, ce sont des personnages mythiques. C'est une Lettre au Père : j'ai écrit à mon père pour lui raconter son histoire telle qu'il ne l'a jamais connue. J'ai découvert tout cela à partir d'une enquête : j'ai écrit à mon père sur son père, Rodolphe, né en Bohême en 1876, capitaine des chasses, amoureux de la France, enseignant, qui arrive en France en 1908, parce qu'il s'ennuie de l'enseignement, sera le traducteur d'Apollinaire (...)" Gilles Kepel

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